L’intellectuel déporté

Photo © Jean-François Boisvert – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 février 2025

L’intellectuel déporté

Quand il traite des « intellectuels », le professeur de littérature Edward Said ne pense pas nécessairement à des gens bardés de diplômes, travaillant pour des institutions d’expertise et s’autorisant d’un savoir patenté. 

Il fait référence à toute personne qui se donne la peine de réfléchir conséquemment aux affaires du monde, aux enjeux de société, aux questions pointues d’un champ culturel ou scientifique. Avec du travail et beaucoup de persévérance, cela est à la portée de quiconque. 

Surtout, selon ses termes, l’intellectuel se distingue de l’expert professionnel dans la mesure où il ne soumet sa pensée à aucune autorité, à nulle tutelle organisationnelle, à aucun ordre constitué. L’intellectuel ne se confond pas à un employé ou partenaire qui traduit en notions et symboles une position d’intérêt d’une armée, d’une entreprise commerciale, d’une grande banque ou de quelques structures professionnelles. Loin de ces truchements intéressés et de ces biais idéologiques, l’intellectuel fonde son jugement sur les ressorts propres à la vie de l’esprit. 

Aussi, bien qu’elle ait des convictions, la personne qui fait preuve d’une activité intellectuelle vive refuse de se soumettre platement aux slogans, positions officielles et diktats des têtes d’affiche de son camp. Elle peut à même sa classe sociale, son ethnie, sa région, sa société ou son pays faire preuve d’autonomie en cultivant le doute et la critique. La règle : on ne saurait accepter parmi les siens ce qu’on dénonce du point de vue des principes chez l’adversaire ; on ne saurait dénoncer la violence répétée envers les civils ukrainiens perpétrée par le régime de Vladimir Poutine sans dénoncer en même temps celle de l’armée israélienne à Gaza, par exemple.

La position est nette : « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme dans le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude que j’appellerais le professionnalisme. Il consiste à voir dans le travail intellectuel un gagne-pain, effectué de telle heure à telle heure avec un œil sur la montre et un autre sur les règles du comportement “correct”, attentif à faire “comme il faut”. » (Edward Said, Des intellectuels et du Pouvoir).

On a d’autant plus de chance de se prêter à la vocation de l’intellectuel qu’on ne se soumet pas à la standardisation professionnelle.  C’est pourquoi « l’intellectuel aujourd’hui se doit d’être un amateur ». Non pas quelqu’un qui fait preuve d’amateurisme, de dilettantisme ou de négligence, comme trop de théoriciens (du complot) improvisés, mais un chercheur « amateur » au sens qu’il « aime » son sujet suffisamment pour le traiter avec tous les égards que l’on doit à une question que l’on prend au sérieux. 

Donc, s’il est ambitieux de parler de « vérité », disons de l’intellectuel qu’il est guidé par une moralité de base, un certain nombre de principes qui valent pratiquement pour eux-mêmes. « L’universalité, c’est prendre le risque d’aller au-delà des certitudes faciles fournies par nos origines, notre langue, notre nationalité, et qui nous mettent confortablement à l’abri de la réalité des autres », écrit cet intellectuel d’origine palestinienne, longtemps actif aux États-Unis et décédé au début du siècle. 

Bien sûr, on peut militer pour une cause (acadienne), défendre une langue (française), entretenir la mémoire d’actes fondateurs graves (la déportation), militer pour ses droits (Louis Mailloux), baptiser de son nom des institutions (l’Université de…), réclamer des droits sur ses terres (champ de tir de Tracadie) et s’édifier à travers des figures inspirantes (la Sagouine). Said estime que cela reste du ressort de la citoyenneté intellectuelle. Cet engagement passe par des lectures, la production de documentaires, l’écriture de romans et pièces de théâtre, entre autres productions culturelles, et une puissance d’association.

Pour Said, le travail de l’intellectuel ne s’arrête pas là toutefois. Il suppose, certes, le doute, l’autocritique et le travail de l’esprit à travers ces mobilisations. Mais aussi, il suppose une expansion de cet engagement au-delà de circonstances et de références qui ne concernent que son soi ethnique, culturel, national ou social. Il suppose une capacité à transcender les frontières de la cause quant à laquelle on se dit victime, avec de forts accents de légitimité parfois, pour trouver dans des situations analogues dans le monde des motifs de solidarité. Il s’agit « d’universaliser la crise, de donner une plus grande dimension humaine à la souffrance d’une race ou d’une nation particulière et de la mettre en rapport avec d’autres souffrances ». 

Ainsi, oui, revenir sur la déportation acadienne, si possible pour en exorciser les fâcheuses conséquences plutôt que d’en cultiver la rancœur, mais le faire au titre d’un intérêt pour les peuples qui ont subi ou continuent de subir le sort qu’ont connu les nôtres au milieu du XVIIIe siècle. Du point de vue de l’histoire, s’enquérir des populations périphériques à la Russie que Staline fit déporter à tour de bras, réfléchir au sort commun qui nous lie aux Arméniens ayant connu en Turquie des déportations mortelles il y a un peu  plus de cent ans. Et affirmer aujourd’hui son intérêt pour des Palestiniens arrachés à leurs villages depuis des décennies et aujourd’hui pourchassés de manière fascistoïde par un État qui leur reproche ce qu’ils sont. 

Pour les Acadiens aussi, dixit Said, « rattacher ces horreurs à celles qui ont affligé d’autres peuples. Cela ne signifie en aucun cas la perte d’une spécificité historique, mais plutôt un rempart contre le risque qu’une leçon sur l’oppression en un lieu donné soit oubliée ou violée ailleurs ou à une autre époque », dixit Edward Said encore. 

« La même idéologie règne » : Gagner les élections à l’ère de l’écocide

Photo © Dallas McQuarrie

COOP Média NB/NB Media Co-op

Par Alain Deneault
18 octobre 2024

« Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre enfant ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.

Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.

Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.

Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »

Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.

Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…

Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.

Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)

Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic LeBlanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.

Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…

Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.

Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique. »

Une version de cet éditorial est paru dans l’Acadie Nouvelle le 23 septembre 2024.

L’écologie politique

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
23 septembre 2024

L’écologie politique

Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre fils ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.

Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de
maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.

Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.

Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »

Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.

Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…

Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.

Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)

Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence
particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic Leblanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.

Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…

Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.

Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique.

Déforestation de la Péninsule: les points sur les i

L’entrée de l’ancien camp militaire de Tracadie – Photo © David Caron, Acadie Nouvelle – 27 juin 2021

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 novembre 2023

Déforestation de la Péninsule: les points sur les i

« À propos du récent reportage de Radio-Canada Acadie sur l’état de déforestation dans la Péninsule acadienne, quelques points :

Capitalisme ou biorégions ?

C’est être passéiste, et même colonial, que de concevoir un territoire comme devant être exploité brutalement au profit de quelques grands propriétaires fonciers et des multinationales. Raser une forêt de Tracadie pour exploiter le bleuet avec force pesticides est d’un autre âge et fait honte. On sait que la communauté a proposé une approche récréotouristique qui maintiendrait sauf le lieu, le valoriserait même, tout en générant sur un plan comptable des actifs d’envergure que se partageraient les gens ici, plutôt que de les voir potentiellement partir aux Bermudes dans les comptes d’une multinationale. […] »