Le Devoir
Par Alain Deneault
Section idées
10 septembre 2024
« Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans L’Inconvénient, no 97 (été 2024).
Le sport est devenu, depuis une centaine d’années, un de nos plus grands divertissements. Il nous amène donc à l’aborder à la manière de toute production esthétique, pour qu’on l’interprète, l’analyse, le critique.
Un spectacle, l’activité sportive l’était à peine au début du XXe siècle. Pierre de Coubertin — le maître d’oeuvre de la reprise des Jeux olympiques au tournant de ce siècle — y voyait un ersatz de combat militaire, une démonstration de virilité et, face à une Allemagne aguerrie, une façon particulière de mettre les Français à l’entraînement, plus qu’un déploiement esthétique. C’est à peine si, d’une olympiade à l’autre, les reprises organisées par exemple à Athènes, Paris ou Londres prévoyaient des gradins pour les curieux.
L’exécution sportive avait du sens en soi, sans nécessiter d’être vue. C’est dans la décennie 1930 que les Jeux, et en particulier leurs cérémonies d’ouverture et de fermeture, s’offrirent au regard d’une centaine de milliers de spectateurs entassés dans de grands stades. Ils le firent timidement à Amsterdam à la fin des années 1920, mais de manière ostentatoire ensuite à Los Angeles et fastueuse à Berlin grâce au puissant dispositif de propagande du régime nazi. Nous en héritons.
On peut dire de ce spectacle qu’il a largement suivi les quatre modes médiatiques majeurs de ses cent ans : le théâtre, le cinéma, la télévision et le numérique. Mais on n’a pas appris à le lire selon qu’il s’intègre tour à tour à trois de ces grandes formes de médiatisation dans son histoire.
Lorsqu’on prend place dans les gradins d’un stade, ou qu’on regarde la retransmission de ses affrontements à la télévision, ou qu’on en consomme un fragment en ligne, que regarde-t-on, que contemple-t-on, que se fait-on raconter ?
Substrat idéologique
Le sport permet en fait de dire et de soutenir n’importe quoi. C’est la raison pour laquelle l’abhorrait un important sémiologue et romancier, Umberto Eco. Pour lui, le sport est à la source d’une industrie du bavardage exponentiellement névrotique.
À l’acte gratuit qui consiste à se demander qui de deux personnes sait lancer le galet le plus loin dans l’eau s’ajoute un impératif statistique, puis encyclopédique, jusqu’à ce que des gens soient assignés à paraphraser les compétitions, ce verbiage faisant l’objet de redondance dans les chaumières, jusqu’à ce que des radios accueillent sur les ondes la palabre domestique et que les télévisions en imitent le dispositif à partir des mêmes commentateurs du début, […] cette inflation en boucle se reproduisant sur des canaux médiatiques concurrents, jusqu’à en saturer l’espace commun.
Dans cette gestion de la parole sportive, apanage d’instances médiatiques appartenant selon les époques aux États ou aux grands détenteurs de capitaux, des propositions fortement empreintes d’idéologie ne manquent pas de se greffer au support muet, mais combien commode, de la scène sportive.
Ainsi, tour à tour, le sport a servi d’armature aux nationalismes ainsi qu’aux régionalismes, à la phallocratie doublée de misogynie, puis il est devenu une carte diplomatique.
De manière transversale, il s’est aussi associé étroitement à la guerre. Les hymnes nationaux qu’on y entonne, en mobilisant telle quelle l’esthétique militaire […] font du sport la métaphore la plus proche de l’imagerie militaire.
Capitalisme
On a aussi épousé le sport comme porte-étendard du capitalisme. Il le reste. Les athlètes se présentent comme les agents d’un marché libéral réservé aux puissants, en exemplifiant pour le commun ses règles. Le budget des équipes est plus connu aujourd’hui que celui des États ; et les prestataires de performances évalués en fonction du salaire qu’ils ont été capables d’obtenir dans le jeu de l’offre et de la demande.
L’entraîneur débite au quotidien des théories de management. Dans d’infinies métaphores, le grand patronat n’en finit plus de s’associer à ces gagnants de la scène sportive, en se présentant lui-même comme champion dans un autre théâtre de la concurrence, celui qui tire précisément profit du spectacle sportif.
Mais le sport peut tout autant, sur un autre angle, s’offrir comme un véhicule de causes minoritaires. Diego Maradona a fait de son équipe de football à Naples, en Italie, un emblème de la gauche résistante. Les Noirs états-uniens aux Jeux olympiques de Mexico ont rappelé l’importance des droits civiques, et aujourd’hui les femmes qui pratiquent la boxe, le football (soccer) ou le hockey à des niveaux d’élite exemplifient le combat féministe.
La démonstration sportive devient ainsi le support élémentaire d’autant de revendications discursives. Elle ne résiste à aucune récupération, se prête à tous les discours et se présente comme une banque à métaphores pour toute situation contingente.
* Alain Deneault est professeur de philosophie à l’Université de Moncton. Il a écrit sur la question du sport comme spectacle de masse dans «Faire l’économie de la haine» (Écosociété, 2018).

