Changement de culture: Gagner moins

Le Mouton Noir

Par Aimée Lévesque
Décembre 2025

Je veux gagner moins d’argent. J’en gagne trop comme prof de cégep1. À 100 000 $ par année (si je travaillais à temps plein), je fais partie des 10 % les plus aisés2. C’est bien assez.

« Mais tout le monde veut faire plus d’argent! »

Pas forcément; surtout si on fait partie des mieux nantis, ne devrait-on pas prendre du recul pour réfléchir à la course à l’accumulation qu’on nous a rentrée dans la tête et qu’on mène souvent à l’aveugle? L’empreinte carbone d’un individu augmentant selon le quintile de revenu de son ménage3, sa responsabilité augmente d’autant.

Dans les mots d’Alain Deneault« on n’est pas à l’ère de l’abondance, mais à l’ère de l’hypothèque4 »; ainsi le ménage canadien moyen est endetté à 177 % de son revenu disponible5. Pas étonnant : le chercheur Kôhei Saitô signale que la spirale de la domination du capital et de l’endettement s’autoalimente, par exemple à cause de notre travail, « [n]ous ne pouvons plus consacrer de temps aux tâches ménagères ou à la réparation de nos biens, ce qui rend les marchandises encore plus importantes6 ». J’ai plutôt envie, suivant Serge Latouche, de « résister à l’engrenage de l’accumulation illimitée et ne pas [me] laisser prendre dans le cycle infernal des besoins et du revenu7 ».

Je souhaite « travailler moins pour vivre mieux », du titre de l’essai de la philosophe Céline Marty8 – et faire que ma collectivité vive un peu mieux. Lorsque je travaillais trois jours semaine, loin de manquer d’argent, j’étais à l’aise : j’avais le temps de cuisiner les légumes de notre panier (qui ainsi ne se gaspillaient plus); je bénévolais; je faisais des activités (presque) gratuites avec mes proches, comme coudre, jouer au Rummy, jaser. Le troc s’installait doucement : je t’apporte des muffins, tu m’apprends à enfiler ma machine, je partage mes légumes, tu me prêtes ta corde à linge. J’ai trouvé « un compromis transitoire : travailler moins, dans des conditions moins stressantes, accomplir une activité laborieuse mais qui intègre éventuellement une part […] d’action politique9 ».

Sortir des échanges marchands est selon moi le nœud de l’affaire dans le changement de culture à mener face à la crise écologique : ainsi nous aurons « moins de biens, mais plus de liens10 ».

J’aime imaginer ce qui se passerait si, après avoir pris le temps de nous auto-organiser, on arrêtait de travailler, n’ayant plus besoin de « gagner notre vie » [sic]… Il faut sortir la tête du guidon de la productivité, enclencher un processus d’autonomisation, augmenter notre résilience individuelle comme collective.

On fait quoi?

On donne, on reçoit (l’Accorderie Rimouski-Neigette existe pour ça). On emprunte (au voisin, à l’Outillerie). On s’entre-enseigne l’autonomie (aux cafés réparations).

On calcule combien on a besoin pour vivre dignement. Si on peut réduire, on essaie.

On lit / on écoute

Tous ces livres et disques qu’on – ou la bibliothèque, ou une amie – possède déjà.

1. Une prof qui a cumulé assez d’années à temps complet pour pouvoir demander une réduction de tâche et qui a atteint son dernier échelon possible. Rien à voir avec la situation des précaires, qui doivent tout accepter (parfois du temps plus que plein) pour conserver leur rang dans la liste d’ancienneté et espérer une tâche à la session suivante.

2.  Au Québec, lorsqu’on gagnait 104 800 $ avant impôts en 2022, on faisait partie des 10 % (Statistique Canada, Les déclarants à revenu élevé, au Canada, seuils régionaux particuliers, 2024).

3. Institut de la statistique du Québec, Empreinte carbone des ménages selon le quintile de revenu avant impôt, 2019, 2025.

4. « Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte », balado Élucid, 23 novembre 2024.

Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte – Entretien avec Alain Deneault par Olivier Berruyer sur la chaîne Elucid – 23 novembre 2024

5. Statistique Canada, Indicateurs du service de la dette des ménages, comptes du bilan national, 11 septembre 2025.

6. Moins! La décroissance est une philosophie, trad. Jean-Christophe Helary, Éditions du Seuil, 2024 [2020], p. 225.

7. Travailler moins, travailler autrement, ne pas travailler du tout, Éditions Payot & Rivages, 2021, p. 101.

8. Dunod, 2021.

9. Ibid. J’ai enlevé « de méditation et », qui ne servait pas ici mon propos.

10. Slogan associé à la simplicité volontaire.

Omar Aktouf, l’alternative humaniste – Colloque-hommage au Festival du monde arabe

Alain Deneault participera aux côtés de Miloud Chennoufi, Bachir Amokrane, Sacha Ghadiri et Amir Khadir au colloque-hommage Omar Aktouf, l’alternative humaniste animé par Rabah Moulla le 9 novembre 2025 à 14 h à l’Espace Culturel Kawalees dans le cadre de la 26e édition du Festival du monde Arabe.

« On ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés. (Albert Einstein)

Ce colloque-hommage réunit pairs et héritiers intellectuels pour explorer les thèmes chers à feu Omar Aktouf (1944-2025): la critique radicale du modèle managérial néolibéral, les alternatives humanistes de gestion et le rôle émancipateur de l’éducation.

Professeur à HEC Montréal et auteur de l’essai provocateur Halte au gâchis (2008), Aktouf dénonçait sans relâche les dérives d’un système économique obsédé par le profit au détriment de l’humain. Tout au long de sa carrière, il a été un critique acerbe du management traditionnel.

Au programme, des témoignages percutants, des échanges sur les alternatives concrètes au modèle néolibéral et une réflexion sur l’urgence de repenser l’entreprise comme lieu d’épanouissement et non d’exploitation.

Alors que les crises écologiques et sociales s’accélèrent, les idées d’Omar Aktouf sur un management humaniste et responsable n’ont jamais été aussi actuelles. Et si changer le monde commençait par changer notre façon de travailler ? » – Festival du monde Arabe


Festival du monde Arabe
Omar Aktouf, l’alternative humaniste
Colloque-hommage
Invités : Miloud Chennoufi, Alain Deneault, Bachir Amokrane,
Sacha Ghadiri et Amir Khadir
Animation : Rabah Moulla, journaliste
9 novembre 2025 à 14 h
Salon de la culture - Espace Culturel Kawalees
5175A Av. du Parc, Montréal, H2V 4G3
Gratuit

« Miloud Chennoufi (professeur de relations internationales au Collège des Forces Canadiennes, Ontario), Alain Deneault (professeur de philosophie et de sociologie à l’Université de Moncton, Nouveau-Brunswick), Bachir Amokrane (écrivain et consultant, Algérie), Sacha Ghadiri (professeur agrégé au Département de management à HEC Montréal) Amir Khadir (DR en microbiologie-infectiologie et homme politique québécois).

Omar Aktouf, l’alternative humaniste. Captation du colloque-hommage qui a eu lieu dans le cadre de la 26e édition du Festival du monde Arabe – L’extrait avec Alain Deneault débute à 1 h 04 min 38 sec – Durée : 2 h 40 min 30 sec – 9 novembre 2025
Omar Aktouf. Un homme libre inquiet du monde de Bachir Amokrane avec la préface d’Alain Deneault et la postface de Mohamed Bouhamidi

« Anatomie de la souffrance au travail » d’Alain Deneault dans le magazine Manière de voir « Santé mentale, symptômes d’un monde fêlé » du Monde diplomatique

L’article Anatomie de la souffrance au travail d’Alain Deneault paraît dans le magazine bimestriel Manière de voir du Monde diplomatique « Santé mentale, symptômes d’un monde fêlé » numéro 203 (100 pages) octobre – novembre 2025 dans la section 2 ayant pour titre Souffrances.

Anatomie de la souffrance au travail reprend son article paru dans les pages du Monde diplomatique en novembre 2018 sous le titre Quand le management martyrise les salariés.

« Grande cause nationale 2025 », la santé mentale des Français se dégrade tandis que la psychiatrie publique fait face à un manque cruel de moyens. Ailleurs dans le monde, on observe les mêmes signaux d’alerte. Le dernier « Manière de voir » analyse les enjeux sanitaires, politiques et sociaux posés par les troubles psychiques, nouveau mal du siècle. – *Manière de voir, Monde diplomatique, # 203

*Manière de voir présente tous les deux mois un autre point de vue sur les enjeux contemporains et les points chauds du globe et rassemblent les meilleures chroniques parues dans le Monde diplomatique.

La détresse psychique est une douleur sans lésion visible. Pourtant, y succomber peut confronter à une souffrance extrême. Capitalisme en roue libre, aliénation des réseaux sociaux, effondrement climatique, guerres, anomie de nos sociétés — ainsi qu’Émile Durkheim nommait le dysfonctionnement collectif… Sommes-nous toujours plus nombreux, notamment parmi les jeunes, à faire l’expérience de la perte de soi ? D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près d’un milliard de personnes sont affectées par un trouble mental sur la planète, l’anxiété et la dépression en premier lieu.


Anorexie, le poids des exigences sociales ///// Claire Scodellaro
Infographie : Comment ça va, toi ? La santé mentale des jeunes en France ///// Cécile Marin
Anatomie de la souffrance au travail ///// Alain Deneault
La plus grande folie des hommes ///// Caroline Thirion
Théorème de la mélancolie ///// Max Dorra
Ainsi vieillissent nos sociétés ///// Philippe Baqué

Source : Manière de voir, Monde diplomatique


Image © William Utermohlen/Bridgeman Images

Les ex-dirigeants de France Télécom bientôt devant la justice

Quand le management martyrise les salariés

Par Alain Deneault
Extrait du Monde diplomatique
Novembre 2018, page 3

Une lecture distraite des événements pourrait faire passer ce cas d’école pour une affaire isolée. En juin dernier, il a été statué que l’entité France Télécom et son ancien président-directeur général (PDG) Didier Lombard, de même que ses seconds, MM. Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, comparaîtraient en 2019 pour harcèlement moral. Ils devront répondre des suicides de dizaines d’employés à la fin des années 2000.

À l’époque, France Télécom a changé de statut. Depuis 2004, plus de 50 % de son capital provient d’investissements privés, et tout le secteur des télécommunications est ouvert à la concurrence. L’entreprise entre alors dans une gestion de type « gouvernance », notamment en « responsabilisant » son personnel.

Moins employés que « partenaires » à même l’entreprise, les subalternes apprennent à se rendre pertinents auprès de leurs supérieurs immédiats, qui choisissent leurs équipes de travail. Ils doivent atteindre des objectifs irréalistes, développer des méthodes de vente dégradantes, se donner des formations d’appoint, rivaliser pour se caser dans de nouveaux organigrammes, acquérir de nouvelles compétences, sous peine d’être laissés sur le carreau. C’est d’ailleurs l’un des buts de la manœuvre : décourager plus de vingt mille d’entre eux, afin qu’ils quittent l’entreprise sans devoir être formellement licenciés. Un propos de M. Lombard devant les cadres de France Télécom, le 20 octobre 2006, résume son état d’esprit : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »

Et il y est parvenu. Dans La Société du mépris de soi, François Chevallier s’étonne de l’efficacité de cette absence d’encadrement du personnel. Les individus soumis à ce flou administratif se laissent convaincre que tout dépend d’eux, et qu’ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes en cas d’échec. « Des gens “maltraités”, ou se vivant comme tels, non seulement ne se rebellent plus contre ceux qui les amoindrissent au point de les détruire, mais semblent leur donner raison en faisant (…)