L’intellectuel à la télévision

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant (à gauche), et le maire de Montréal, Denis Coderre, lors de leur passage à Tout le monde en parle le 4 février 2016. Gracieuseté © Karine Dufour.

Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
21 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.

L’intellectuel à la télévision

Photo © iStock
Le Devoir 
Opinions-Idées
Par Alain Deneault
22 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.


Les essais d’Alain Deneault

Le non-événement de l’année

Photo © Mike Carlson – Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 décembre 2024

Le non-événement de l’année

Le journalisme gagnerait à couvrir ce qui ne se passe pas, par-delà ce qui se produit. Il peut se révéler plus important encore qu’en certaines circonstances des choses n’adviennent pas, que ce qui se donne à traiter comme « faits ».

Ainsi, le non-événement de l’année en Acadie et au Nouveau-Brunswick concerne l’absence presque complète de considérations lors de la dernière campagne électorale pour l’enjeu même du XXIe siècle, les perturbations climatiques et la catastrophe écologique dans lesquels nous nous enlisons collectivement. Bien sûr, on ne s’étonne même plus que le rituel autour d’un scrutin débouche sur des enjeux très circonscrits : des éléments de langage n’allant pas plus loin que le slogan ou des petites phrases destinées à faire tilt à l’oreille d’un électorat désabusé. On ne s’en déçoit même pas, dans la mesure où la déception suppose quelques attentes… En cela, la relégation de l’écologie au rang de tabou était prévisible. 

Mais on s’en désole. Tout donne à penser que nos sociétés sont engagées dans des spirales régressives proprement infernales. Plus un problème est grand, impressionnant, terrifiant à ses heures, plus les responsables politiques qui sont attitrés à s’y mesurer le refoulent et nous en distraient. Plus ils le refoulent et nous en distraient, plus le problème croît et gagne en dangerosité. Ainsi en va-t-il des perturbations climatiques et de la grave perte de biodiversité dont la société industrielle et commerciale moderne est responsable. Rappelons l’antienne écologiste puisque le plus grand nombre à la suite de ces représentants souhaite l’étouffer : le réchauffement climatique est responsable de perturbations graves et meurtrières. Les catastrophes dites « naturelles » sont, dans leur augmentation et leur fréquence, la conséquence de l’émission de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Pensons aux gens de Mayotte, département français dans l’océan Indien où des milliers d’insulaires ont tout perdu en un instant, ou, le mois dernier, les résidents de Valence, en région côtière d’Espagne. 

Rien n’est fait pour stopper sérieusement ce phénomène. Les plus cyniques nous font croire que tout ira pour le mieux en consommant toujours et encore, surtout de nouvelles babioles (voitures électriques et objets de pointe à batterie), et en construisant des infrastructures polluantes étant donné leur forte concentration en minerais (panneaux photovoltaïques, tours éoliennes). Or, le processus de réchauffement climatique est enclenché sur un mode autonome. Les aires forestières contribuent à l’atténuation du réchauffement climatique (elles captent le carbone plutôt que de le laisser produire ces effets réchauffant), mais des lobbies et des irresponsables politiques continuent de militer pour la déforestation, comme à Tracadie, même si la filière bleuetière fonctionne déjà à plein régime (Acadie Nouvelle du 29 novembre : « Des milliers de livres de bleuets pourrissent dans les champs de la Péninsule acadienne »). Aussi, les surfaces réfléchissantes cèdent à des espaces océaniques qui se chargent de la chaleur des rayons solaires, rendant inéluctable le phénomène de la fonte des glaciers, du réchauffement des eaux et de la montée de leur niveau. Bientôt, les croûtes glaciaires qui contiennent naturellement le méthane vont se fissurer et libérer ce redoutable gaz à effet de serre qu’elles contiennent pour l’heure naturellement.  

Mais nos sociétés, à commencer par leurs dirigeants – les représentants politiques certes, mais surtout les chefs d’entreprises et grands destinataires goulus de la croissance financière –, ne semblent pas capables de faire preuve de la maturité, de la hauteur de vue et de la grandeur d’âme requises pour faire face à l’histoire. 

Le professeur Mario Lévesque de l’Université Mount Allison m’a invité à faire partie d’un collectif de chercheurs appelés à faire le point sur la campagne électorale de 2024 pour les législatives au Nouveau-Brunswick. Chacun, chacune devait explorer une question en lien avec les programmes politiques et prestations des partis en lice. Je me suis acquitté de l’enjeu écologique. Inutile de dire à quel point je suis resté sur ma faim. Le constat est clair : dans leurs déclarations publiques, aucun des partis politiques n’a fait substantiellement de la question écologique un enjeu en soi. 

Le  Parti « progressiste »-conservateur a inexorablement soumis la question écologique aux intérêts de la haute finance et de la grande industrie, en faisant même de cette subordination un engagement électoral. Jamais, avec nous, exprimait-il en substance, l’enjeu climatique ou environnemental n’allait altérer de quelque façon la capacité des grands groupes à engranger toujours plus de profits, ceux-ci dussent-ils demeurer pharaoniques. Qui plus est, sa résolution à lutter contre le projet de taxe carbone du gouvernement fédéral consistait en une forme dissimulée de dénégation de l’enjeu climatique. Comme l’a résumé François Gravel dans lAcadie Nouvelle du 25 mars dernier, « il existe de multiples taxes au Canada. C’est le fait que celle-ci soit liée à la lutte contre les changements climatiques qui chatouille particulièrement la droite ». La rhétorique droitière nous a habitués à ces procédés obliques : on distille un propos rétrograde sur la climatologie sous prétexte de lutter contre une taxe, comme sporadiquement on s’attaque aux conquis sociaux des francophones au motif de s’intéresser à l’équilibre budgétaire. 

Les Libéraux ont, pour leur part, relégué la question écologique au bas de leur liste thématique. Chez eux, c’est le vieux concept usé de la « préservation » qui est cité, ce qui est une façon habile de ne pas donner l’impression de soumettre l’environnement à l’enjeu des affaires, pour plutôt le présenter… en parallèle. Comme deux lignes qui ne sont pas appelées à se toucher, on traite d’intendance industrielle et commerciale d’une part, puis d’environnement d’autre part, à la manière d’enjeux distincts. Lorsque ces deux domaines finissent par se frotter fatalement, et exigent qu’on tranche, le parti d’extrême centre se perd dans ses contradictions. Par exemple dans le dossier du glyphosate. Le Parti libéral propose, pusillanime, d’en « réévaluer la sécurité » – postulant par le fait même de manière négationniste que le glyphosate est de quelque façon sécuritaire –, et tout à la fois de « mettre en œuvre les recommandations du Comité permanent des changements climatiques de l’intendance de l’environnement [du Nouveau-Brunswick] pour renforcer les restrictions sur l’utilisation des pesticides et des herbicides, y compris étudier l’interdiction des pulvérisations aériennes ». Comprenne qui veut : le parti lave le glyphosate de tous maux mais cite favorablement une étude qui envisage sa restriction… 

Enfin, le Parti vert – qui a, sans surprise, le projet politique le plus sérieux, le plus ambitieux, le plus étoffé sur la question écologique et géographique – a donné l’impression de dissimuler au public les pages les plus importantes de son programme, en axant sa campagne sur le thème du financement et de la gestion de la santé publique, et en se présentant comme un parti compatible avec les autres dans l’optique d’apporter son soutien à une formation éventuellement minoritaire en chambre. Dans sa communication, c’est sous le thème de la « sécurité » qu’il a fait passer quelques mesures convenues sur ce qui devait être pourtant son sujet de prédilection. 

Avec les climatonégationnistes qui arriveront ou risqueront d’arriver au pouvoir en 2025 aux États-Unis, au Canada et en France, notamment, inutile de se souhaiter la bonne année le 1er janvier. Comme le philosophe Günther Anders le concevait, commençons par nous souhaiter de ne pas tout perdre. Commençons à réfréner nos délirantes ardeurs consuméristes. Apprenons à critiquer les responsables de toutes ces enseignes commerciales et leurs marketeurs qui nous aliènent dans leur dément projet de société. Une fois contournée et dépassée la petite chanson idéologique qui concourt à notre perte au quotidien, apprenons à nous donner des biorégions où nous soignerons nos coins de planète éprouvés, où nous ajusterons notre mode d’organisation aux géographies et communautés dont nous continuons de dépendre.