La game

Photo © Jason Franson – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
6 octobre 2025

La game

On regarde une bande de gars s’amuser.

On est de plus en plus nombreux à se plaire à regarder une bande de gars s’amuser. Vraiment beaucoup. Ça finit par coûter un peu d’argent : il a fallu construire un minimum d’infrastructures pour nous contenir, tous nous autres.

Parce qu’on est plusieurs à aimer voir les gars s’amuser et que ça implique un peu d’argent, il y a forcément un type qui se dit qu’on peut faire de cette joie l’objet d’un marché. L’entretenir, l’exalter, l’accroître… Vendre des tickets. D’autant plus qu’une industrie du bavardage, parallèle, s’est développée. Des agitateurs publics et des pleureuses professionnelles – des gars le plus souvent ! – commentent la joie de ceux qui s’amusent et qu’amusent ceux qui les regardent.

Ça marche ! Le cercle s’élargit tout le temps. Ceux qui ne peuvent pas voir directement ceux qui s’amusent, pour en parler après, parlent de ceux qui en disent quelque chose après les avoir vus. Ils disent avoir entendu quelqu’un dire quelque chose à propos de ceux qui s’amusent. Pis ça jase ! Dans les chaumières comme à la télévision, puis sur internet. Ça jase tellement qu’on reproduit dans les studios de télévision les images de chaumières dans lesquelles on parle de ce que les gens disent quand ils ont vraiment vu ceux qui s’amusent. On imite ceux qui imitent ceux qui parlent parce qu’ils ont vu… Ça rétroagit en boucle, on ne se comprend plus. Ça finit par ressembler à une passion. C’est comme ça que l’appellent ceux qui parlent d’après ce que disent ceux qui ont entendu ceux qui ont vu les gars s’amuser.

Pis les images sont arrivées et on a pu voir, tout le monde, le spectacle. Ou médiatiquement plutôt, par des reportages télévisés et montés en direct.

Les types qui s’amusent en sont venus à s’expliquer que leur joie est lucrative et, comme ils sont ceux qui la produisent, qu’ils devraient bien toucher leur part. Mais celui qui s’est habitué à s’enrichir en encadrant ceux qui s’amusent, en vendant des moments de leur joie à ceux qui aiment les regarder, ne veut pas perdre sa rente. Comme il ne peut pas cacher tellement plus longtemps la gimmick dans laquelle ceux qui s’amusent se reconnaissent, il leur propose un marché. Pour que le bargainage affecte peu son flux de revenus, il va accentuer encore plus la dimension commerciale de leur activité joyeuse pour réserver aux gars les nouvelles parts de plus-value. La commandite se met de la partie et la bande de gars qui s’amusaient devient une bande d’hommes-sandwichs qui s’amusent. Ils s’amusent bardés de logos d’entreprises qui financent les revenus importants qu’ils tirent de leur amusement. Ils se disent que ce n’est pas grave, que le monde va s’habituer. Que c’est une business et que la business a sa propre morale, qui s’affranchit de la morale.

Leur amusement fait l’objet désormais d’une telle attention, il devient tellement important, il s’associe à tant d’intérêts qu’il devient très sérieux. S’amuser, jouer devient un sérieux travail. Parce que si on s’amuse trop, si on joue trop, si on ne travaille pas assez, si on ne comprend pas la game, yo !, pas seulement la game mais ta game dans la game, pis la game plus grande encore – ton contrat ! – dans laquelle tu vas jouer ta game dans la game, yo ! yo !, tu risques d’être relégué à des games plus petites qui n’intéressent plus grand monde. Des games mineures ou des games de club-école, qui payent pas.

La vraie game est rendue, elle, pas mal importante, plus importante que juste une game, elle passe parfois pour le substrat symbolique de réalités graves qui n’ont plus rien à voir avec l’amusement : une guerre, des tensions géopolitiques, un gros contrat de télévision, l’enjeu de paris financiers, l’affranchissement d’une communauté culturelle, l’essor d’une minorité sociétale… Tu deviens un symbole. On ne joue pas avec ça. Ou s’il faut être prêt à jouer et à s’amuser, comme on continue de le dire, c’est avec une clavicule cassée, une dent en moins, un cerveau commotionné. Faut être game de jouer la game.

La game, c’est un peu la guerre, finalement. Comme la guerre, c’est toujours aussi toujours un peu une game. Les romanciers du journal qui chantent ton histoire tous les jours te le rappellent. Tu es un guerrier. Même le nom de ton équipement le signale. Ce que tu fais s’appelle la guerre. C’t’un peu pour rire, mais ça s’appelle quand même un peu comme ça. Tu te bats contre l’autre parce que si tu ne le fais pas, il va te faire comprendre que c’est son cas à lui. Il est payé cher pour ça, puis les gens se sont mis à croire que c’est ça qu’ils aimaient : pas tellement voir des gens s’amuser au fond, mais des gladiateurs poussés dans le dos jusqu’à la souffrance, des gars qui souffrent comme tout le monde à l’ouvrage. Ils finissent par donner l’idée que c’est normal de souffrir à l’ouvrage. De pas vraiment aimer ça. Ceux qui regardent ont l’impression, d’un coup, de devenir à leur tour les boss, parce qu’ils ont payé cher leur abonnement au câble, leur chandail ou leur place dans le stade.

Donc, à un moment donné, toi, l’athlète idéal qui s’amusait, tu te demandes si ce cirque a du sens. Comment en es-tu arrivé là ? Pourquoi tant de souffrance, de sacrifices, d’engagement… pour plaire à ceux qui aimaient te voir dans le temps où c’était juste une game… Ceux qui vendent du savon à ceux qui aiment te regarder te surmener associent tes efforts aux vieux souvenirs initiaux qui nous ont conduits là. On ressort les cartes postales brunes et les albums de photos jaunies, celles où tu patinais sur un lac ou sur la patinoire du quartier. On se rappelle le terrain de balle où ta mère t’amenait pratiquer l’été, parce que l’authenticité de l’acte, on peut lui aussi le vendre même si nous en avons perdu complètement le sens.