Dès mercredi, le Festival international de la littérature (FIL) mettra la lecture sur scène avec des spectacles et des rencontres – payants ou gratuits – dans divers lieux de la métropole. Voici cinq suggestions pour en profiter jusqu’au 4 octobre.
[…] De Jean Désy à J.D. Kurtness, en passant par Christiane Vadnais, Philippe Yong et Alain Deneault, des écrivains d’ici et d’ailleurs discuteront à l’heure du dîner de sujets autour du thème Ode à la terre et au vivant, dans le cadre des Midis littéraires qui reviennent pour la quatrième année consécutive. Cette série d’échanges réalisés en collaboration avec l’Espace de la diversité permettra entre autres de réfléchir aux manières d’imaginer l’avenir alors que des crises environnementales et climatiques sans précédent frappent la planète, de repenser notre appartenance à la terre et d’en prendre soin.
Les Midis littéraires, du lundi 29 septembre au vendredi 3 octobre, de 12 h à 13 h, au Grand Salon du pavillon de l’esplanade Tranquille
Alain Deneault participera, aux côtés de J. D. Kurtness et Philippe Yong, à la rencontre littéraire Comment imaginer l’avenir dans une planète qui meurt de guerre et de pollution ? animée par Marie Brodeur Gélinas dans le cadre de la série Les midis littéraires du Festival international de la littérature le mardi 30 septembre 2025 à l’Espace de la diversité dans le Grand salon de l’esplanade Tranquille.
Comment imaginer l'avenir dans une planète qui meurt de guerre et de pollution ? Les midis littéraires - Festival international de la littérature Avec Alain Deneault, J. D. Kurtness, Philippe Yong Animation : Marie Brodeur Gélinas Grand salon de l’esplanade Tranquille Mardi 30 septembre 2025 - 12 h à 13 h 1442 Rue Clark, Montréal, Québec H2X 2R3 Ouvert à tous·tes - Admission générale Gratuit
Coproduction de l’Espace de la diversité (EDLD) et du FIL 2025 En partenariat avec le Partenariat du Quartier des spectacles
Alain Deneault participera, aux côtés de J. D. Kurtness et Philippe Yong, à la rencontre littéraire Comment imaginer l’avenir dans une planète qui meurt de guerre et de pollution ? animée par Marie Brodeur Gélinas dans le cadre de la série Les midis littéraires du Festival international de la littérature le mardi 30 septembre 2025 à l’Espace de la diversité dans le Grand salon de l’esplanade Tranquille.
« Comment imaginer l’avenir alors que les crises environnementales et climatiques sans précédent, les guerres et les génocides, rendent de plus en plus incertain l’avenir de l’humanité et du vivant sur Terre ? » – FIL
Comment imaginer l'avenir dans une planète qui meurt de guerre et de pollution ? Les midis littéraires - Festival international de la littérature Avec Alain Deneault, J. D. Kurtness, Philippe Yong Animation : Marie Brodeur Gélinas Grand salon de l’esplanade Tranquille Mardi 30 septembre 2025 - 12 h à 13 h 1442 Rue Clark, Montréal, Québec H2X 2R3 Ouvert à tous·tes - Admission générale Gratuit
Coproduction de l’Espace de la diversité (EDLD) et du FIL 2025 En partenariat avec le Partenariat du Quartier des spectacles
« Le FIL est heureux de s’associer, pour la quatrième année consécutive, à l’Espace de la diversité (EDLD) pour une série de rencontres littéraires dans le Grand salon de l’esplanade Tranquille. Lors de ces rencontres, on abordera des questions liées à une thématique générale, qui est, cette année, « Ode à la terre et au vivant ». Il va de soi que, comme lors des éditions précédentes, nous avons, cette année encore, l’ambition de proposer une diagonale aux débats, aux frontières de la création littéraire et de la pensée.
Depuis sa création, l’Espace de la diversité (EDLD) cherche à faire résonner les voix, mettant en lumière les expériences d’auteur.es, de lecteurs et lectrices, de passeurs et passeuses de différentes origines qui partagent la passion des mots et l’urgence de repenser le rapport à l’autre. Son mandat en tant que lieu de réflexion et de diffusion: refonder le sens du mot ensemble en combattant le racisme et l’exclusion par le livre. » – FIL
Rencontre littéraire du FIL animée par Marie Brodeur Gélinas avec Alain Deneault, J. D. Kurtness et Philippe Yong – 30 septembre 2025
Le Mouisme, c’est l’art de marcher dans deux directions opposées sans jamais avancer. C’est le triomphe du « en même temps » : dire oui de la bouche et non de la main, promettre et retirer aussitôt, proclamer le mouvement en s’enfonçant dans l’immobilisme. Le mouisme c’est l’art d’être mou.
[…] Le Mouisme n’est pas qu’une posture diplomatique : c’est le visage contemporain du centrisme. Non pas un équilibre, mais une neutralisation. Aristote concevait le juste milieu comme un courage exigeant : ni fuite, ni témérité, mais la force d’affronter ce qu’il faut, quand il faut. Nos gestionnaires modernes ont trahi cet héritage. Leur « centre » n’est plus un espace vivant de tension et de décision, mais un marais stagnant où l’on s’enlise. On n’y tranche rien, on n’y décide rien : on « gère », on met en scène, on ajuste des éléments de langage soigneusement aseptisés. Le discours se fait lénifiant, vidé de toute substance, conçu pour ne froisser personne et donc incapable de défendre quiconque.
[…] C’est la logique de la médiocratie, que le philosophe Alain Deneault a si bien décryptée : un système qui valorise la fadeur, la conformité, l’acceptabilité, au détriment de l’audace, de l’excellence, du risque. Dans ce régime, exceller devient suspect, résister est assimilé au terrorisme, et la radicalité nécessaire à tout combat juste est criminalisée. […]
L’article Anatomie de la souffrance au travail d’Alain Deneault paraît dans le magazine bimestriel Manière de voir du Monde diplomatique « Santé mentale, symptômes d’un monde fêlé » numéro 203 (100 pages) octobre – novembre 2025 dans la section 2 ayant pour titre Souffrances.
Anatomie de la souffrance au travail reprend son article paru dans les pages du Monde diplomatique en novembre 2018 sous le titre Quand le management martyrise les salariés.
« Grande cause nationale 2025 », la santé mentale des Français se dégrade tandis que la psychiatrie publique fait face à un manque cruel de moyens. Ailleurs dans le monde, on observe les mêmes signaux d’alerte. Le dernier « Manière de voir » analyse les enjeux sanitaires, politiques et sociaux posés par les troubles psychiques, nouveau mal du siècle. – *Manière de voir, Monde diplomatique, # 203
*Manière de voir présente tous les deux mois un autre point de vue sur les enjeux contemporains et les points chauds du globe et rassemblent les meilleures chroniques parues dans le Monde diplomatique.
2. Souffrances
La détresse psychique est une douleur sans lésion visible. Pourtant, y succomber peut confronter à une souffrance extrême. Capitalisme en roue libre, aliénation des réseaux sociaux, effondrement climatique, guerres, anomie de nos sociétés — ainsi qu’Émile Durkheim nommait le dysfonctionnement collectif… Sommes-nous toujours plus nombreux, notamment parmi les jeunes, à faire l’expérience de la perte de soi ? D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près d’un milliard de personnes sont affectées par un trouble mental sur la planète, l’anxiété et la dépression en premier lieu.
Anorexie, le poids des exigences sociales ///// Claire Scodellaro Infographie : Comment ça va, toi ? La santé mentale des jeunes en France ///// Cécile Marin Anatomie de la souffrance au travail ///// Alain Deneault La plus grande folie des hommes ///// Caroline Thirion Théorème de la mélancolie ///// Max Dorra Ainsi vieillissent nos sociétés ///// Philippe Baqué
Les ex-dirigeants de France Télécom bientôt devant la justice
Quand le management martyrise les salariés
Par Alain Deneault Extrait du Monde diplomatique Novembre 2018, page 3
Une lecture distraite des événements pourrait faire passer ce cas d’école pour une affaire isolée. En juin dernier, il a été statué que l’entité France Télécom et son ancien président-directeur général (PDG) Didier Lombard, de même que ses seconds, MM. Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, comparaîtraient en 2019 pour harcèlement moral. Ils devront répondre des suicides de dizaines d’employés à la fin des années 2000.
À l’époque, France Télécom a changé de statut. Depuis 2004, plus de 50 % de son capital provient d’investissements privés, et tout le secteur des télécommunications est ouvert à la concurrence. L’entreprise entre alors dans une gestion de type « gouvernance », notamment en « responsabilisant » son personnel.
Moins employés que « partenaires » à même l’entreprise, les subalternes apprennent à se rendre pertinents auprès de leurs supérieurs immédiats, qui choisissent leurs équipes de travail. Ils doivent atteindre des objectifs irréalistes, développer des méthodes de vente dégradantes, se donner des formations d’appoint, rivaliser pour se caser dans de nouveaux organigrammes, acquérir de nouvelles compétences, sous peine d’être laissés sur le carreau. C’est d’ailleurs l’un des buts de la manœuvre : décourager plus de vingt mille d’entre eux, afin qu’ils quittent l’entreprise sans devoir être formellement licenciés. Un propos de M. Lombard devant les cadres de France Télécom, le 20 octobre 2006, résume son état d’esprit : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »
Et il y est parvenu. Dans La Société du mépris de soi, François Chevallier s’étonne de l’efficacité de cette absence d’encadrement du personnel. Les individus soumis à ce flou administratif se laissent convaincre que tout dépend d’eux, et qu’ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes en cas d’échec. « Des gens “maltraités”, ou se vivant comme tels, non seulement ne se rebellent plus contre ceux qui les amoindrissent au point de les détruire, mais semblent leur donner raison en faisant (…)
Alain Deneault sera présent à la 22e édition du Salon du livre de la Péninsule acadienne sous le thème « Construire des ponts » les 4 et 5 octobre 2025 pour des séances de dédicaces de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï au kiosque #26 de Lux Éditeur.
Séances de dédicaces d'Alain Deneault Salon du livre de la Péninsule acadienne Kiosque #26 - Lux Éditeur 4 octobre 2025 - 16 h à 17 h 5 octobre 2025 - 13 h à 14 h Centre Rhéal-Cormier 155 rue DeGrâce, Shippagan, New Brunswick
Finaliste dans la catégorie essai 2013 du Prix du gouverneur général du CanadaLe choix du public en 2017 – Les incontournables à Radio-CanadaFinaliste dans la catégorie essai 2020 du Prix des libraires du QuébecSélection préliminaire dans la catégorie essai 2023 du Prix des libraires du QuébecFinaliste dans la catégorie essai du Prix littéraire du Gouverneur général du Canada 2025
Comment ne fait-il pas scandale que tant de pouvoir, tant de capitaux, tant d’autorité soient concentrés entre si peu de mains ? Comment avons-nous pu autant nous y habituer, à la manière d’un atavisme ? N’y aurait-il pas lieu ici aussi, comme ç’a été le cas en France le 10 septembre dernier, de déclarer la grève générale et de bloquer les lieux névralgiques de la haute finance et de la grande industrie, ne serait-ce que pour l’honneur ? Pour montrer que nous ne sommes pas dupes de leurs outrances.
La politique ne se réduit pas à l’activité parlementaire. *L’Irvingnie et tout État affairiste doivent rencontrer des formes de résistance dans le champ de la politique, des mœurs et de la culture. La politique suppose de se mobiliser de manière autonome dans un monde où les États tendent à manquer cruellement à leur mission sociale, où ils risquent d’exercer une domination toujours plus abusive. Nous y reviendrons cette année en traitant de l’importante notion de biorégion.
La politique ne se réduit pas à l’activité parlementaire, donc, mais elle ne saurait pour autant l’exclure, en laissant les puissants profiter, les coudées franches, des dispositions législatives, juridictionnelles et administratives de l’État. Militer dans la rue, ce qui devrait se faire tellement plus, de même que socialement dans tous les interstices de la vie publique, n’exclut pas qu’on s’intéresse en même temps à l’activité parlementaire. Tous les jours, des politiques se décident, des lois se votent et des assemblées s’autorisent rarement du meilleur et trop souvent du pire.
En cela, un court séjour au Québec peut être revigorant. Pas besoin d’aller bien loin. À un jet de pierre de la frontière avec le Nouveau-Brunswick, à Miguasha, près de Campbellton, un principe se rappelle à nous (à l’occasion d’une mobilisation visant à défendre la Baie des Chaleurs, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement) : une communauté peut gagner à voter sciemment pour un député destiné à l’opposition parlementaire.
Mettons en suspens tout ce qu’on peut penser de bien ou de mal du Bloc québécois en tant que tel. En l’occurrence, il s’agit pour lui de militer pour une transformation radicale de l’organisation du pouvoir politique dans l’Amérique du Nord britannique, à la faveur des francophones. Gardons en tête seulement un principe qu’il rappelle et auquel bien des Québécois ont adhéré, tout comme les électeurs verts d’ailleurs : il peut être pertinent de prendre sciemment le parti d’une opposition dans la joute parlementaire. On peut en sortir meilleur. Donc, un parti politique est en mesure, oui, d’exister en proposant l’étude critique d’une instance gouvernementale qu’il ne prétend pas diriger.
En témoigne l’édifiant discours sur la loi C-5 d’Alexis Deschênes, député gaspésien résolument d’opposition, à Miguasha le 13 septembre dernier. Que prévoit ce projet de loi ? Que, désormais, tout projet industriel et financier institué par les autorités fédérales comme chantier d’« intérêt national » n’a plus à se soumettre aux lois et règles de l’État de droit. On parle d’extraction gazière et minière, d’énergie nucléaire et d’élargissement portuaire, tous problématiques quant à l’écologie. En tout, une douzaine de lois et plusieurs règlements sautent dès lors qu’un ministre attitré confère ce statut « national » à un plan d’exploitation. Les prérogatives provinciales se dissipent aussi. On ne parle pas de lois secondaires : pêches, évaluation d’impact, encadrement des rejets polluants, protection des oiseaux migrateurs, protection des mammifères marins… Voir l’annexe 2 de la loi C-5. Plus rien ne tient sitôt que devient « national » l’« intérêt » que l’autorité porte pour un projet impliquant évidemment de grandes entreprises.
Subitement érigé au rang d’exception, le projet d’intérêt national se soustrait à l’arsenal central de dispositions que l’État s’était donné pour encadrer l’activité industrielle chez lui.
Le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE) tout comme neuf communautés autochtones de l’Ontario ont intenté un recours judiciaire dans leurs juridictions respectives pour faire valoir le caractère inconstitutionnel de la mesure du gouvernement Carney. Madame Geneviève Paul, qui représente le CQDE, a déclaré en conférence de presse : « La loi C-5 donne des pouvoirs démesurés au gouvernement fédéral, au point où la population et les tribunaux perdent leur capacité de contrôler les décisions gouvernementales, une capacité pourtant protégée par la Constitution. »
Qui parmi la députation néo-brunswickoise va dénoncer cet abus de pouvoir. Dominic Leblanc, qui est statutairement au centre du dispositif de cette loi et se veut son parrain ? Sa cohorte de figurants tenus de perroqueter la Bonne Nouvelle ? L’opposition conservatrice qui bave dès qu’elle entend la cloche du mot « extraction » ? Faut-il alors attendre les conventionnels sénateurs ?
En prétendant revendiquer sa souveraineté et la défendre, le gouvernement libéral conçoit l’État canadien comme l’aurait fait le juriste fascisant Carl Schmitt : la souveraineté est l’affaire de qui décide en situation d’exception, et qui décide du moment qui fait exception. L’exception consiste ici à excepter toute délibération de quelque cadre contraignant. La souveraineté relève alors de la décision du plus petit nombre quant à ce qu’il advient du plus grand.
Sous prétexte de lutter contre les États-Unis de Donald Trump, on fait du Donald Trump ! Au diable l’écologie, au diable les modes de fonctionnement institutionnel de l’État ! Vive les grands chantiers énergétiques écocides, vive l’état d’exception ! On peut faire du Trump sans la huppe ni la vulgarité. Un libéral est un conservateur avec un sourire. Il suffit de se montrer à son tour autoritariste. Le Canada actuel le fait. Que la loi C-5 ait été elle-même votée en bâillonnant les oppositions est en cela emblématique.
La déliquescence de ce qui reste de l’État de droit, ce ne sont pas les gentils petits députés alignés sur l’officielle parole de leur parti qui vont l’expliciter auprès du public. Les députés playmobils font plutôt de la figuration et additionnent leurs voix au parlement pour permettre cette escroquerie constitutionnelle.
*L’Irvingnie, une colonie dans la colonieest le chapitre qui débute à la page 161 de l’essai Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe d’Alain Deneault.
Par Simon Lambert Collaborateur à Québec 13 septembre 2025
« […] Réjouissances de fin d’année
En fait de créations notables, on ne manquera pas, finalement, de noter le passage en fin de saison d’Alix Dufresne et de Christian Lapointe avec Use et abuse. Les deux créateurs s’y inspirent de la vidéoconférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art d’Alain Deneault pour aborder la marchandisation de l’art. Dans une forme hybride « à la fois ludique, performative et politique », ces cinq soirs au Périscope risquent d’être solidement ancrés dans les enjeux contemporains. […] »
Un nouveau comité citoyen voit le jour pour la défense de la baie des Chaleurs face aux projets industriels. L’organisme à but non lucratif Éco baie des chaleurs se donne comme mandat d’assurer la protection et la mise en valeur de ce plan d’eau, qui sépare le Nouveau-Brunswick et la Gaspésie.
Ce nouveau regroupement souhaite recruter des membres à la fois en Gaspésie et au Nouveau-Brunswick. L’idée est de donner davantage de poids à la voix citoyenne face aux gouvernements et aux industriels avant que ne soient autorisés des projets comme celui de la mine de pouzzolane d’EcoRock Dalhousie.
Ce projet industriel vise à fournir à l’industrie un matériau cimentaire avec une plus faible empreinte écologique que le clinker dans le ciment. Mais il suscite une vive opposition du côté gaspésien de la baie des Chaleurs.
Au lieu de réagir à des projets qu’on nous met dans la face, c’est de s’unir autour de la baie parce que ce n’est pas vrai que, quand ça se passe au Nouveau-Brunswick, ça ne concerne pas le côté gaspésien et que, quand ça se passe en Gaspésie, ça ne concerne pas le côté du Nouveau-Brunswick non plus; donc, on veut décider de ce qu’on veut comme environnement et comme milieu de vie. Une citation de Jean-Marc Beaulieu, cofondateur, Éco baie des chaleurs
L’organisme veut ainsi donner un plus grand pouvoir de lobby aux citoyens en général et aux membres des communautés mi’gmaw pour faire valoir les enjeux environnementaux qui touchent la baie des chaleurs face aux projets industriels.
Quand on regarde le premier ministre du Canada Mark Carney avec le Bill C-5, qui vise à accélérer le développement de projets industriels et au Québec, François Legault qui « bulldoze » le BAPE quand il le peut… donc, il faut se donner les moyens d’être au courant et de faire des moyens de pression pour ne pas se faire enfirouaper, ajoute le citoyen.
L’organisme tient une activité de lancement et une levée de fonds pour soutenir ses activités samedi à l’Auberge de Miguasha. Au programme : des discussions et échanges qui réuniront, notamment, le député fédéral de Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine-Listuguj Alexis Deschênes et le philosophe Alain Deneault.
Alain Deneault a été invité par Éco baie des chaleurs, une nouvelle OBNL dédiée à la protection et à la mise en valeur de la baie des chaleurs, pour une discussion ayant pour titre Les limites de la notion de frontière lors de l’événement festif « Célébrons le territoire », une levée de fonds pour soutenir l’organisme, qui aura lieu le samedi 13 septembre 2025.
« Venez célébrer la richesse du territoire et découvrir Éco baie des chaleurs, une nouvelle OBNL dédiée à la protection et à la mise en valeur de la baie des chaleurs.
13 h à 16 h – Discussions et réflexions avec nos invités spéciaux : Alexis Deschênes, député Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine–Listuguj Marc Fafard, militant et penseur engagé et Alain Deneault, philosophe Titre de la discussion : Les limites de la notion de frontière « À un jet de pierre de chez soi, se trame un projet industriel face auquel il est encore plus difficile d’agir qu’à l’ordinaire, car l’autorité formellement compétente se trouve de l’autre côté de la frontière. Or, les conséquences manifestes de ce projet n’en connaissent aucune… Qu’est-ce qu’une frontière, qui en est l’auteur, qui rend-elle responsable et qu’en faire »
16 h à 22 h – Place à l’art et à la musique : Slam et poésie avec Bilbo et Mael Pelletier Musique live avec : Nadine et Sammy, La Mécanique et Micmac Drive
Sur place : Service de bar et bistro artisanal Vente de vêtements récupérés par Éco baie des chaleurs
Un événement festif et rassembleur pour ceux et celles qui aiment leur territoire et veulent le célébrer, le comprendre… et surtout, le protéger. On vous attend en grand nombre ! Bienvenue, pjila’si, welcome. » – Éco baie des chaleurs
Célébrons le territoire Levée de fonds pour soutenir l’OBNL Éco baie des chaleurs
Les limites de la notion de frontière Une discussion avec Alain Deneault, Alexis Deschênes et Marc Fafard Samedi 13 septembre 2025 - 13 h à 16 h Camping de l'auberge Miguasha 154, Route Wafer, Nouvelle, Québec, G0C 2E0 Contribution volontaire - Argent comptant seulement
« Le déni n’aura duré qu’un temps. Après avoir dédaigné l’intelligence artificielle (IA) et m’en être tenue le plus loin possible pour des raisons environnementales (eau, énergie), j’ai constaté cet été que l’IA générative s’était immiscée dans toutes les strates de la société. Un assistant pratique, une béquille techno gratuite et un réflexe acquis en très peu de temps. Selon un récent sondage Léger (22-25 août), les Canadiens sont passés de 30 % d’utilisateurs en 2024 à 57 % un an plus tard. Presque le double. Et ces chiffres sont conservateurs. […]
Aimé le texte Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA, du philosophe Alain Deneault, publié en ces pages samedi dernier. Le titre (et la chute) fait référence à une pièce de théâtre nazie, Schlageter : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! »
«La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques » – Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton
[…] On peut imaginer les dangers du non-interventionnisme étatique. Tandis que Hinton et Bengio lèvent des drapeaux rouges sur toutes les tribunes (Bengio est terrifié par la fin potentielle de l’humanité d’ici dix ans), les gouvernements (Trump en tête) font la sourde oreille. « C’est la suite logique du capitalisme, des outils de domination extrêmement puissants », me glisse la doctorante (Andréane Sabourin Laflamme, consultante et professeur de philosophie en éthique de l’IA au cégep André-Laurendeau). « Même les États ne peuvent protéger les populations. » […]
La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional. Entretien avec Alain Deneault à l’émission L’heure de pointe Acadie animée par Amélie Gosselin sur ICI Première à Radio-Canada autour de la question de la « biorégion ». Durée : 16 min – 3 septembre 2025
C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.
Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.
Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.
En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.
La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.
Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.
Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.
Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.
De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.
Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.
Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.
Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.
Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.
À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.
Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »
Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.
Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.
Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.
Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.
C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.
Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.
Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.
En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.
La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.
Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.
Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.
Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.
De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.
Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.
Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.
Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.
Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.
À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.
Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »
Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.
Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.
Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.
Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.
La consommation : désirs d’objets ou désirs substitutifs ? Conférence d’Alain Deneault à la 13e édition de la Semaine de la citoyenneté du Cégep du Vieux Montréal – 27 mars 2025 – Durée : 47 min 16 sec
La conférence d’Alain Deneault qui a pour titre La « biorégion » du détroit de Northumberland à la Baie-Sainte-Marie : une approche disciplinaire et communautaire aura lieu le vendredi 19 septembre 2025 dans le cadre de la Grande conférence Sainte-Anne pour la rentrée 2025 de l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse.
« Une « biorégion » est un terme utilisé depuis une vingtaine d’années pour qualifier un territoire dont les limites ne sont pas politiques, mais plutôt géographiques, de manière à tenir compte des écosystèmes et des communautés, autrement dit : de l’interaction entre les espèces et les humains et les caractéristiques de la géographie.
Alain Deneault s’intéresse au concept de biorégion afin de mieux connaître et faire valoir la vie régionale dans une perspective « universelle », pour contrer autant le repli identitaire que le défaitisme face aux changements environnementaux.
Le professeur Deneault présentera ces idées, développées dans son récent livre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï (Montréal, Lux, 2024) dans une grande conférence qui sera suivie d’une période d’échanges avec le public.
L’événement vise à donner le ton à notre année académique 2025-2026 et s’adresse à toute la communauté universitaire; les membres de la communauté de la baie Sainte-Marie sont bien sûr invités à se joindre à nous ! » – Université Sainte-Anne
La « biorégion » du détroit de Northumberland à la Baie-Sainte-Marie : une approche disciplinaire et communautaire Conférence d'Alain Deneault Vendredi 19 septembre 2025 - 13 h La conférence sera suivie d'une période d'échanges avec le public Chapelle - 1695, route 1, Pointe-de-l'Église (Nouvelle-Écosse) B0W 1M0 et par vidéoconférence aux autres campus de l'Université Sainte-Anne
La journaliste Jimena Vergara s’est entretenue avec Alain Deneault et Clarence Lebreton à l’émission Votre samedi animée par Denis Duchesne sur ICI Première à Radio-Canada concernant le 150e anniversaire de l’affaire Louis Mailloux. L’extrait avec Alain Deneault débute à 4 min 38 sec jusqu’à 10 min 27 sec – 23 août 2025
Harvard Business Review France Août-Septembre 2025
Par Isabelle Barth Chercheuse en sciences du Management à l’Université de Strasbourg 23 août 2025
De nombreuses organisations sont durablement dirigées par des individus incompétents. Ce phénomène, connu sous le nom de kakistocratie, suscite à la fois fascination et inquiétude.
Avez-vous déjà été surpris de voir votre supérieur hiérarchique ou les dirigeants de votre entreprise occuper des postes à responsabilité alors qu’ils ne semblent pas posséder les compétences nécessaires ? Si oui, vous êtes peut-être victime d’une kakistocratie – c’est-à-dire d’un régime (kratos, « le pouvoir ») où les postes de pouvoir sont occupés par les plus incompétents (kakistos, « les pires »).
[…] La kakistocratie est fondée sur l’incompétence, qui désigne « le manque des connaissances ou des habiletés attendues pour faire quelque chose ». Elle se distingue de la médiocratie qui est un régime où « le stade moyen hissé au rang d’autorité », et de la kleptocratie où les dirigeants sont corrompus (« La Mediocratie », d’Alain Deneault, Éditions Lux, 2015). Comme la compétence, l’incompétence ne s’évalue qu’en situation.
Les incompétents nuisent à la performance de l’entreprise. Ils créent un climat de désordre et de confusion. Les cadres et les objectifs ne sont pas clairs, ce qui entraîne une souffrance des collaborateurs. La kakistocratie est ainsi peu propice à l’épanouissement personnel et professionnel. […]
L’université s’est transformée en usine à publier. Elle croule sous les articles à produire, à lire, à évaluer. Le système est saturé. Et plutôt que de se réinventer, elle nous propose de déléguer des travaux à l’intelligence artificielle (IA).
Les algorithmes vont nous aider à optimiser, nous dit-on. Résumer, rédiger, corriger, publier ? ChatGPT et autres outils d’intelligence artificielle comme solution miracle à notre surcharge !
Si les doctorants se tournent vers des générateurs de texte pour répondre aux exigences des revues scientifiques et que les professeurs en font tout autant pour suivre le rythme effréné de la publication, qui produit encore réellement le savoir ? Quelle valeur accorder à une pensée automatisée et standardisée ?
Cette colonisation technologique s’est même infiltrée dans le langage universitaire par le lexique darwinien. On devrait impérativement s’adapter pour survivre à l’évolution. Comme si l’humain était condamné à subir ce changement technologique, sans garde-fous. Déjà en 2015, dans La médiocratie, Alain Deneaultdénonçait le discours industriel qui réduit la pensée à une chaîne de montage transformant l’humain en valeur marchande.
Système
La publication scientifique est encore aujourd’hui la condition sine qua non pour établir une carrière universitaire. Or, les quelques géants de l’édition scientifique — Elsevier, SAGE, Springer, Taylor & Francis, Wiley, Wolters Kluwer — continuent d’engranger des milliards de profits, et ce, sans payer ni les auteurs ni les évaluateurs, alors que les coûts de production sont quasi inexistants.
Une étude réalisée par des chercheurs de l’Université de Montréal faisait déjà état en 2015 de « l’oligopole des grands éditeurs savants » et soulignait la concentration extrême de ce marché. Ces éditeurs contrôlent les prix, imposent leurs conditions aux bibliothèques universitaires et exploitent les producteurs de connaissances.
Une plainte pour pratiques anticoncurrentielles a d’ailleurs été déposée récemment devant les tribunaux accusant les éditeurs d’avoir mis en place un système obligeant les chercheurs à travailler gratuitement pour réviser les articles, leur imposant de soumettre leurs manuscrits à une seule revue à la fois et leur interdisant de diffuser librement leurs découvertes scientifiques.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que, sous couvert de politique de libre accès, les auteurs doivent souvent débourser plusieurs milliers de dollars pour publier leurs travaux dans ces revues à but très lucratif.
Le système actuel de publication scientifique est encadré par des formats rigides de rédaction (article d’environ 8000 mots). Quelle place reste-t-il pour la pensée originale ? Ces normes éditoriales arbitraires contribuent à uniformiser les modes de production du savoir, réduisant la diversité intellectuelle. Elles incitent les chercheurs à intérioriser les paradigmes dominants, et ils participent ainsi souvent à leur insu à une forme de violence symbolique, pour reprendre les termes du sociologue Pierre Bourdieu.
Que reste-t-il alors du travail professoral ? Que reste-t-il de la pensée qui a besoin de temps ? Que reste-t-il du rapport humain au savoir ? En confiant tout à la machine, nous amenuisons comme peau de chagrin notre pouvoir d’agir, notre capacité à discerner, à douter, à créer autrement.
Alarme
Pendant ce temps, le milieu des arts et de la culture a tiré la sonnette d’alarme. Il s’est mobilisé pour dénoncer l’infiltration insidieuse de l’IA qui asphyxie les processus de création. Pourquoi ne pas s’inspirer du manifeste L’art est humain !, publié en 2025 par six organisations syndicales représentant plus de 25 000 artistes ?
Il est temps, comme universitaires, de changer notre modèle d’évaluation de la recherche. De réaffirmer que la pensée humaine ne se mesure pas aux nombres d’articles publiés ni aux facteurs d’impact.
La recherche n’est ni linéaire ni prévisible. Il est temps de se mobiliser pour penser autrement la création et la diffusion du savoir. Valorisons les rapports grand public, les mémoires aux instances gouvernementales, les livres, les expositions et les films.
L’avenir est là, dans ces formes vivantes de cocréation. Encore faut-il qu’on nous en laisse l’espace et la liberté avant de se faire avaler par la machine. À quand notre manifeste ?
Alain Deneault présentera sa conférence L’écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxisle 29 octobre 2025 lors de la première édition de l’événement Les Automnales de l’environnement organisé par l’Institut des sciences de l’environnement (ISE) à l’UQAM.
« Cette conférence permettra de faire la lumière sur l’approche biorégionale et quels sont les liens à tisser avec l’engagement politique, l’agentivité sociale et la transition socio-écologique. » – ISE
Descriptif de la conférence :
L’approche biorégionale ne consiste pas en une vague option parmi d’autres mais en une réponse urgente donnée dans un esprit de solidarité à un impératif de décroissance qui ne manquera pas d’être vécu de manière subie et subite de la part de différentes communautés. Cet impératif s’incarnera sous la forme de menaces écologiques et climatiques graves, voire de catastrophes avérées. Le dessein que constitue la biorégion est dans l’immédiat une façon de contrer l’écoangoisse (souvent présentée comme une écoanxiété) en structurant l’agir politique contemporain autour de trois axes : science et sapience ; culture et spiritualité ; politique. Il consiste en une élaboration qui travaille à contrer les formes de dénis grossiers ou subtiles dont les différentes analyses climatologiques ou écologiques font l’objet.
L'écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxis Conférence d'Alain Deneault 29 octobre 2025 - 12 h à 13 h 30 Université du Québec à Montréal (UQAM) - Salle PK-1780 Pavillon Président-Kennedy, 201, avenue du Président-Kennedy Gratuit - ouvert à toustes Inscription obligatoire : ici
L’écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxis – Conférence d’Alain Deneault dans le cadre des Automnales de l’environnement à l’UQAM – Durée 1 h 33 min 45 sec – 29 octobre 2025
*Veuillez noter la présence de plusieurs coupures tant au niveau sonore que visuel et que l’image est pixelisée, puisque cette conférence ne devait pas être rediffusée.
« Vous êtes-vous déjà demandé comment les émissions de CO2 ont évolué depuis les années 1960 ? Ou encore, qu’est-ce qu’une biorégion ? Peut-être êtes-vous plutôt préoccupé par l’écoanxiété ressentie par plusieurs personnes, particulièrement chez les jeunes… Aimeriez-vous échanger sur les représentations des changements climatiques, et plus encore sur celles de la résilience humaine, avec un réalisateur cinématographique ?
Les Automnales de l’environnement, c’est quoi ?
À compter de septembre et ce pour tout le semestre d’automne, l’ISE vous concocte une programmation riche d’événements qui prendront les formes variées de conférences, de classes de maîtres, de projection de film, de webinaires et de discussions. Ces événements sont conçus pour les étudiant∙es et les membres professeur∙es de l’ISE, la communauté uqamienne et le grand public, afin que toustes puissent se saisir des concepts fondamentaux des sciences de l’environnement et mieux appréhender les enjeux actuels de la crise climatique et les débats qui animent l’espace public.
Le qui, le quand, le quoi n’ont ici guère trop d’importance dans la mesure où la scène qu’on va décrire témoigne d’un phénomène général : la gêne tendancielle qu’on éprouve à aborder les enjeux géopolitiques mondiaux en tant qu’ils nous concernent.
C’était à l’occasion d’une expérience gastronomique entre gens bien élevés. On nous invitait alors, comme à chaque année, à découvrir la cuisine d’une culture méconnue. Les commensaux s’initiaient ce soir-là aux saveurs de la Palestine, communauté à l’honneur dûment choisie.
Des dignitaires nous entretenaient de bienveillants discours au moment de l’entrée. Et attention ! Ils s’empressaient de nous faire bien comprendre que, toute Palestine qu’on honorât ce soir-là, on s’entendait tout de même pour « ne pas faire de politique ». On assénait même le discours, ou l’anti-discours, d’un « Nous ne faisons pas de politique » bien senti. Oui, certes, on choisit de célébrer l’art culinaire d’une région du monde à feu et à sang, et pile au moment où ses civils subissent à Gaza, désarmés, l’agression militaire d’une violente force d’occupation. Le Tribunal pénal international et l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiaient déjà de « génocide » le sort qui continue aujourd’hui de leur être réservé. Le peuple qu’on honorait disparaissait littéralement sous nos yeux. Mais ces cautions discursives ne suffisaient point. C’eût été pécher par « politique », trop « en faire », que d’évoquer la question fut-ce seulement d’un point de vue humanitaire. Le programme de la soirée : « ne faire pas de politique » pendant qu’un pouvoir d’occupation administre une famine stratégique à l’endroit de Gazaouis dont nous nous délections des petits plats.
Dans un tel contexte, n’est-ce pas, au contraire, n’en rien dire du tout qui constitue une façon de faire de la politique ? Le statu quo et l’abstention relèvent aussi de choix, et engagent tout autant sa responsabilité. Non ?
Considérons la question posément et respectueusement, c’est-à-dire sociologiquement et philosophiquement. Le sous-texte d’un tel phénomène est complexe et replié. Si on s’essaie à le déployer et à le traduire, on pourrait comprendre que la géopolitique, les affaires diplomatiques, l’interconnexion d’un ordre mondialisée passent pour des réalités devant fatalement échapper aux Acadiens. Ce n’est pas pour nous, nous petites gens qui devrions n’en rien penser. Nous ne serions pas de ceux qui sont habilités à en faire cas, publiquement du moins. Restons sur la touche. Nous ne faisons guère de politique. Même quand il est question d’un peuple que nous avons choisi de citer et qui souffre cruellement tous les jours sur nos indifférents écrans.
Relisons l’excellent billet signé par Françoise Enguehard dans l’Acadie Nouvelle du 2 août dernier. Prenons avec elle le contre-pied : Acadiens et Acadiennes grandiraient à s’intéresser aux déportations en général, au vu de la grande histoire et des enjeux contemporains, de façon à considérer spécifiquement celle dont ils et elles furent victimes. Dans une série d’analogies, la biographie de Staline d’Oleg Khlevniuk sur les violences extrêmes infligées aux différentes républiques soviétiques, les ouvrages de Marc Nichanian concernant le génocide arménien, sans parler de la vaste historiographie des juifs dans sa complexité, permettent par distinction d’apprécier la spécificité de l’expérience historique de 1755-1763. Il ne s’agirait surtout pas là de banaliser le Grand Dérangement, mais de faire valoir son relief et sa part dans la grande histoire.
S’y essayer rendrait les Acadiens plus aptes à exprimer une pensée propre pour les civils palestiniens qui sont actuellement, et depuis des mois, sous le feu d’une agression militaire d’une rare brutalité. La subjectivité acadienne apparaîtra alors dans toute sa force et sa modernité. Il s’agirait de dire : nous d’Acadie, victimes historiques d’une violente déportation, entretenons dans notre psyché les traces de cette expérience insoutenable et dénonçons par conséquent toute violence gratuite, tout enfermement, toute expropriation que des puissances politiques dominantes font subir à des peuples en position de vulnérabilité. L’acadianité apparaîtrait alors dans toute sa force, sa grandeur et sa spécificité. Un sujet acadien exprimerait alors dans le monde son expérience particulière.
Loin d’être pusillanime, l’Acadie se découvrirait alors une voix à travers toutes ces considérations et y verrait des occasions de se montrer solidaire de peuples qui lui sont semblables. Ce serait le cas de ses intellectuels comme de toutes celles et tous ceux qui prennent la parole publique, à tout le moins. Revenons aux termes énoncés précédemment le 4 février, autour de l’homme de lettres Edward Said (et de son texte « De l’intellectuel déporté et du pouvoir »). Une femme ou un homme d’esprit prenant fait et cause pour son peuple, ne se mobilise jamais aussi bien qu’en agissant également pour ceux qui leur ressemble, dont le sort est ou fut comparable au sien, à un titre ou à un autre, à un degré ou à un autre. Ainsi seulement parvient-on dans l’histoire au statut de sujet. Ainsi seulement se découvre-t-on à même de prendre position, de penser la politique, éventuellement de « faire de la politique », voire d’associer la politique à l’acte fondamental de solidarité envers l’espèce humaine.
Aussi, pour Said, les figures intellectuelles engagées dans un combat trouvent leur légitimité dans des principes fondamentaux de justice sociale et d’éthique. Il n’est pas toujours évident de définir finement ces principes. Cela dit, on considère crédible la personne qui les défend par le degré de cohésion et de cohérence dont elle fait preuve. On se doit par exemple de pourfendre aussi bien le Canada que les États-Unis, quand on constate que les deux pays livrent du matériel militaire à l’État d’Israël attentatoire à la sécurité des civils. On doit se montrer capables d’une égale sensibilité envers les victimes d’actes systémiques et gratuits, que ce soient les Ukrainiens qu’on agresse jusque dans leurs hôpitaux ou les civils palestiniens qui vivent désormais au quotidien de meurtrières attaques.
Se montrer digne de ces événements, c’est se savoir capable de les interpréter et de s’en faire une idée en distinguant les causes et les raisons, à la fois dans un rapport d’humilité et d’exigence. C’est aussi pour tous ces peuples que le Tintamarre doit résonner.
Alain Deneault participera, le dimanche 31 août, au festival Pour la suite du monde avec la conférence La biorégion : un enjeu impératif. Ce festival art & vivant est présenté par l’organisme D’Arts et de rêves enraciné dans la communauté de Sutton et aura lieu du 29 août au 1er septembre 2025.
Pour la suite du monde présente des artistes pluridisciplinaires de tous horizons : littérature, musique, cirque, art visuel, danse, philosophie et art culinaire.
Les artistes invités pour l’édition 2025 sont : Sara A.Tremblay , Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon, Marie-Renée Bourget-Harvey, Alain Deneault, Maude Lecours, Patrick Leonard, Alex Nevsky, Lysanne O’Bomsawin, Nicole O’Bomsawin, Pattie O’Green et Les chefs de Sutton.
« Un festival à Sutton qui rassemble les arts et les idées pour imaginer, ensemble, de nouveaux récits pour demain. » – D’Arts et de rêve
La biorégion : un enjeu impératif Conférence philosophique d'Alain Deneault Pour la suite du monde - Festival art et vivant Dimanche 31 août 2025 - 11 h Lieu : D'arts et de rêves 57, rue Principale Nord Sutton (Québec) J0E 2K0 Téléphone : 450 531-5707 Ouvert à tous - Gratuit *Des «grilled cheese» sur pain maison et de la tisane philosophale seront servis
La conférence La biorégion : un enjeu impératif d’Alain Deneault est une invitation à repenser nos territoires à l’échelle la biorégion, un cadre nécessaire pour faire face, dès maintenant, aux limites écologiques et sociales de notre époque. – D’Arts et de rêve
« Biorégion n’est pas le nom d’une offre de plus à la carte du restaurant électoral, ni un vague effet de mode, ni une agréable utopie. Le terme dénote un cadre conceptuel par lequel se situer dans un moment de l’histoire où la décroissance, si elle est déjà désirée par certain.es, se trouve effective, voire subie et subite, aux yeux de tous. Il s’agit d’une réponse à donner à un impératif historique, soit l’atteinte des limites, en tant que cette réponse peut être d’ores et déjà portée par une avant-garde et mise en pratique à différentes échelles. » – Alain Deneault
« L’essai compte parmi les modes stylistiques les plus démocratiques qui soient. Il s’agit d’exposer des problèmes philosophiques et sociaux qui se situe là où le profane en même temps que l’initié peuvent se trouver interpellés à titre égal. Face à un essai, on participe de plain-pied à des enjeux communs. » – Alain Deneault
Alain Deneault est un philosophe québécois, auteur de nombreux essais comme « La médiocratie, Politique de l’extrême centre », ou encore « Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï », à l’occasion duquel il avait accordé un entretien à Blast. Dans ce texte exclusif, l’intellectuel retrace le parcours du concept de « biorégion » et démontre les raisons pour lesquelles il est un instrument central pour les luttes de demain.
Il y a cinquante ans naissait le concept de biorégion. Ce concept, plus complexe qu’il n’y parait, vise à outiller les communautés qui se choisissent libres de s’organiser en fonction des dynamiques propres à leur territoire, dans un esprit universel. Non plus plaquer sur les lieux ses propres visées mais apprendre à composer avec eux du point de vue de la politique, de la science et de la culture. C’est une révolution, mais elle s’impose par la force des choses, ici et maintenant, où qu’on soit. L’effondrement de la biodiversité, les bouleversements climatiques, la pollution massive, la production de déchets multiples, l’assèchement des eaux, l’érosion des sols, la surpêche, l’épuisement des réserves énergétiques et l’éradication minière rendent impérative l’organisation biorégionale.
Non pas partir du concept de biorégion, mais de l’histoire qui nous y conduit inexorablement. Plutôt qu’une vague utopie ou une option de plus offerte à la carte du restaurant électoral, voir en la « biorégion » le nom d’une réponse à donner à une situation impérative, source historique d’angoisse : la contraction annoncée de la géopolitique de la mondialisation à la région.
Comme à Mayotte, comme à Valence, comme à La Nouvelle-Orléans, Clova au Québec ou Lytton dans l’ouest canadien, des communautés entières secouées par des déluges ou des incendies de forêts sont appelées à redécouvrir crûment deux vérités anthropologiques : elles dépendent en dernière instance d’elles-mêmes, de leur entregent, de leur sens de la solidarité. Puis, elles se découvrent redevables du territoire qu’elles foulent, de ses sols, de son air, de ses eaux. « Vous nous avez abandonnés », clame-t-on de part et d’autre. Pour se résigner : c’est aussi à partir de cette échelle qu’on organisera désormais la politique. Et cette nouvelle approche appelle des concepts politiques adéquats.
Nous traversons comme société des moments inouïs. In-ouïs, jamais entendus, inédits. Il suffit d’entendre comment les instances politiques et/ou scientifiques exposent les menaces réelles qui pèsent sur la biodiversité, le climat, l’économie de la nature pour s’en convaincre. Jamais depuis des millions d’années n’a-t-on vu autant se transformer l’équilibre entre les espèces. Jamais depuis ce nombre insaisissable d’années n’en a-t-on vu s’éteindre. Jamais depuis 10 000 ans l’évolution du climat n’a été aussi rapide et radicale. Les phénomènes tels que les inondations, les ouragans et les sécheresses sont appelés à s’accentuer, car le processus de réchauffement climatique se révèle autonome et exponentiel : la fonte des glaciers a cours désormais d’elle-même puisque les surfaces réfléchissantes se réduisent, tout comme les étendues forestières, et menacent de se fissurer, laissant ainsi se libérer un méthane naturellement enfoui, un puissant gaz à effet de serre. De plus, rien n’arrête l’industrie dans son empoisonnement agrochimique des espèces.
À cela s’ajoute la raréfaction annoncée des énergies fossiles de même que des minerais censés garantir une prétendue « transition » énergétique (1). Puis les incertitudes géopolitiques relatives aux guerres et au commerce international.
Or, le caractère inédit de la situation peut aussi passer pour indicible. Comment penser encore cette conjoncture nôtre, sans précédent, sans pareil dans l’histoire, inouïe. Est-ce que penser reste une chose possible ? L’historien et essayiste Paul Veyne aurait indiqué que non. Chez lui, comparaison est raison, et c’est dans un va-et-vient entre des situations occurrentes et passées qu’on en vient à se donner une conception précise sur la singularité de ce qu’on traverse. Il nous est ainsi donné de penser l’invasion de l’Ukraine par la Russie, un nouveau virus ou des actes génocidaires d’un pays d’occupation comme au Moyen-Orient… Nous connaissons (hélas) des précédents.
Mais la déstabilisation du système Terre lui-même ? Faire le deuil de l’expression Ceteris paribus sic stantibus (toute chose étant égale par ailleurs), afin d’isoler des variables quant à ce sur quoi faire fond. Considérer désormais que rien n’est stable, tout bouge, tout s’altère…
Ce n’est pas sans raison que l’angoisse apparaît comme un mal psychique partagé. L’angoisse, c’est l’épreuve d’affects insistants, déstabilisants et troublants qui ne s’accompagnent d’aucune cause, image ou représentation précises. Contrairement à l’anxiété qui explique un malaise par le surinvestissement d’un objet (réel ou fictif), l’angoisse exprime la souffrance de qui n’en a guère.
Face à l’angoisse, les plus démunis, indépendamment de leur profil sociologique (classe sociale, diplomation, statut professionnel…), en proie à des émotions sans nom ni symbole, cherchent désespérément des objets de substitution, soit un paratonnerre sur lequel projeter son trouble. Arrivent alors une multitude de boutiquiers de l’extrême droite, avec leur offre de boucs émissaires. Tout va bien, ou tout irait bien, si… Si on faisait ablation avec telle ou telle catégorie sociale ou culturelle. Nous ferions ensuite Un avec nous-mêmes, dans le formol de l’histoire, ne constituant plus qu’une seule cellule, pour nous vautrer une fois pour toutes dans la jouissance de la pulsion de mort.
Mais face à l’angoisse, les plus aguerris, là aussi de toute provenance sociale, mobilisent cette énergie psychique au service de desseins adaptés, de concepts adéquats, de principes opportuns. Certains sont mis à disposition et nous font avancer : celui de « chimère » chez Baptiste Morizot (2) qui nous outille quant à un temps où tout change, où le terrain vague devient un marais et ailleurs le marais, un terrain vague; où l’ours brun apprend à monter vers le nord en temps de canicule, mais où l’ours blanc, ayant lui perdu sa banquise, découvre les chemins du sud. Ils déjouent les prétendues « lois de la nature » de l’épistémologie humaine, se rencontrent et découvrent une nouvelle espèce. Politiquement aussi, des chimères sont de rigueur. Par exemple, la biorégion.
Un concept lucide et joyeux
En tant que concept, la « biorégion » a aujourd’hui cinquante ans. Allen van Newkirk lui donnait son acte de naissance en le proposant dans un court texte de la revue Environnemental Conservation à l’été 1975. Depuis le repaire historique du mouvement coopératif en Amérique, à Heatherton dans la région d’Antigonish (Nouvelle-Écosse, partie atlantique du Canada), cet artiste d’origine états-unienne devenu militant écologiste cherchait à fonder une géopolitique tout autre, dans laquelle le préfixe géo– serait aussi déterminant que la racine politique (3). Il ne s’agissait plus de faire de la politique sur le territoire, en fonction de son exploitation et dès lors contre lui, mais d’intégrer radicalement la politique aux dynamiques territoriales elles-mêmes.
Partant de la notion de région biotique, non loin des mouvements de retour à la terre ou du municipalisme libertaire, sans s’y restreindre, il perçoit d’abord la biorégion en fonction de sa portée biologique. Autrement dit, la politique ne s’imprime plus sur le territoire à la manière d’espaces qu’il faut rendre conformes aux cartes et aux intérêts dictés par l’exploitation industrielle et commerciale, mais elle s’intègre aux réalités biologiques et territoriales d’un lieu. La flore, la faune, les sols, les eaux, le climat, les bassins versants… sont ce à partir de quoi les citoyens d’un espace politique savent amorcer leurs pratiques. La signification du lieu commence par l’histoire, pas seulement celle, sociale, des sciences humaines, mais l’histoire même qui a rendu possible la gestation millénaire du lieu qu’on occupe. Comprendre ce qu’il en a fallu de contributions de la part des insectes, des oiseaux, des grands mammifères, y compris des humains, pour qu’un lieu perdure comme il l’est, le cas échéant où il ne faudrait pas chercher à tenter de le restaurer, afin d’envisager la façon de s’y fondre pour les temps à venir.
Science, culture et politique
Cela implique une approche à la fois interdisciplinaire et, à ce titre, égalitaire. Aucune discipline, c’est-à-dire pas plus les sciences exactes que les autres, contrairement à ce qui se produit maintenant au titre du discours écologique, n’occupe de fonction hégémonique. Certes, la modélisation, la biologie, l’océanographie et la climatologie sont prisées, tout comme le devient également la sapience, c’est-à-dire les savoirs populaires accumulés indépendamment des titres de diplôme. L’historien des sciences Dominique Pestre invite ses collègues scientifiques à « apprendre à faire confiance aux solutions que le social invente (4) ». Il se peut que ceux-là mêmes qui dépendent du territoire sachent en défendre les modalités agricoles et les normes escomptées, surtout dans un contexte où il s’agit d’en vivre plutôt que de les exploiter aux fins de pratiques commerciales coloniales.
À cela s’ajoute la culture, la littérature et les arts : se redonner de nouveaux récits, s’expliquer par la fiction des situations semblables à la sienne pour suppléer l’absence de référence historiographique relative à la période inouïe qu’on traverse, réorganiser la façon de découper le réel. Un exemple dans le domaine du landart, les œuvres d’Andy Goldsworthy. En traçant des lignes dans l’espace à partir d’éléments qu’il y trouve (brindilles, feuilles, pierres…), il nous persuade de la pertinence d’une autre forme de tracé dans l’espace, non plus celui des frontières qui consiste pour le plus fort à circonscrire un lieu pour clamer que ce qui s’y trouve lui appartient, mais celui qui marque à l’intérieur d’un cadre symbiotique déterminé par lui-même (on sait en suivant ses dynamiques quand un lieu s’arrête et cède à un autre) quel en est l’axe de vie, la ligne symbiotique, exemplairement une rivière ou une bande cultivable…
Enfin, la politique. La biorégion ne se « développera » pas parce qu’on la désire, vote pour elle ou la choisit. Elle s’imposera, là où une avant-garde en aura prédit la nécessité, dans des contextes historiques de bris, de drames ou de crises où on se découvrira dépendant de soi-même. Dans de tels désarrois, des petits-chefs vociféreront pour ameuter une catégorie de soumis face aux autres à qui ils déclareront la guerre. Les plus fins opteront pour l’entraide. Ils trouveront à fonder des communs autour d’éléments (fours à pain, terres arables, caveaux, compétences diverses…) favorisant le rapport de la communauté aux épreuves, urgences et aspirations qui deviendront les siennes. De nouvelles organisations politiques, à partir de ce que les zones à défendre, collectifs, associations et coopératives génèrent déjà, prendront le pas pour être à la hauteur du changement de paradigme qui ne manquera pas de s’imposer en ce siècle.
En cela, la biorégion ne procède pas d’un parfait renversement. Ce n’est pas tout à fait une révolution, si elle n’est pas de celles qui s’accomplissent par « la force des choses » comme l’écrivait Hannah Arendt, et non pas par la seule volonté sociale. Elle peut encore cohabiter dans le mille-feuille institutionnel avec les différents pouvoirs institués, ceux qui, impuissants, en ont déjà plein les bras avec les mutations historiques du siècle et se retournent parfois contre les communautés pour les coloniser à nouveau. Elle n’est pas passéiste au sens où des architectes imaginent par quelles nouvelles techniques habiter grâce à des matériaux environnants et recyclables, et où des permaculteurs conçoivent des formes adaptées d’agriculture sans recourir aux laborieuses méthodes des anciens. Elle est universelle au sens où elle croit que l’Afrique doit venir au secours de l’Occident (5), et lui permettre de partager des expériences agricoles et sociales provenant d’un monde qui a pu se passer d’un capitalisme aujourd’hui vacillant, tout comme les peuples premiers des Amériques.
La biorégion est surtout un concept vitaliste et affirmatif qui permet de surmonter l’angoisse occasionnée par les discours accablants de l’époque, pour avancer, à tâtons, frayant un chemin vers ce qui s’impose comme nécessaire.
(1) Matthieu Auzanneau, Pétrole. Le déclin est proche, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Reporterre », 2022 ; Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, Les Liens qui libèrent / Acte Sud, 2019, et Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, coll. « Écocène », 2024.
(2) Baptiste Morizot, Raviver les brasiers du vivant,Arles, Actes Sud/Wildproject, coll. « Domaine du possible », 2020.
(3) Allen van Newkirk, « Bioregions: Towards Bioregional Strategy for Human Cultures », Environmental Conservation, no 2, vol. 2, Été 1975, p. 108. Lire aussi Mathias Rollot et Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Marseille, Wildproject, 2021.
(4) Dominique Pestre, À Contre-science. Politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées, 2013, p. 84. Selon le beau titre du livre d’ Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, Ivry-sur-Seine, Éditions de l’Atelier, 2006.
Denis Robert s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Zoom arrière sur Blast, le souffle de l’info publié le 15 novembre 2024 – Durée : 1 h 26 min 56 sec
Cahiers de Psychologie politique
N° 47 | Juillet 2025
Psychologie politique de l'Intelligence Artificielle
Par Alain Deneault Juillet 2025
Résumé
Conférence plénière de la première journée du colloque de Bouaké de mai 2025
La perte de repères entraînée par la crise écologique et le vacillement des institutions politiques est propice à l’angoisse. Il y va d’une perte d’objet qui conduit le sujet luimême à sa perte. La « biorégion » est une notion qui peut constituer un nouvel objet apte à amener le sujet à se restructurer.
Le chancellement dans lequel l’Occident se donne en spectacle depuis ce premier quart de siècle témoigne de sociétés en mal d’objets. L’objet, c’est la réalité en tant que le langage se montre apte à la nommer et les symboles à la figurer. C’est ce sur quoi l’attention de la conscience porte et qui porte à agir. C’est ce par quoi une société organise son rapport au dehors. L’objet a été au cœur du projet civilisationnel : l’Église pour les chrétiens, la raison pour les Lumières, le socialisme pour les émancipés, l’indépendance politique pour les colonisés, comptent au nombre des objets qui ont structuré les peuples. C’est un dessein.
Or, cet objet, ou ce dessein, fait aujourd’hui défaut. L’absence de repères symboliques nous le fait constater de mille manières. C’est par exemple l’anthropologue Emmanuel Todd qui qualifie de « nihilistes » les actuels États-Unis d’Amérique, et le reste de l’Occident à leur suite, du fait d’avoir perdu tout lien vif au projet libéral de type protestant qui les a animés pendant des générations. Un « état de vide » caractérise donc la politique et la culture américaines[1]. Bien avant lui, l’écrivain et cinématographe Pier Paolo Pasolini avançait le même constat quant à son Italie natale, mais en le mettant en lien avec la crise écologique sévissant déjà : la perte des lucioles observée en raison de la pollution atmosphérique et hydraulique, puis la vanité du pouvoir politique au sens d’un évidement discursif, un rabougrissement de la pensée, une dissipation des formes éthiques[2].
Militant en écologie sociale, Murray Bookchin a lui aussi diagnostiqué le rapport de nostalgie entre un passé apparaissant comme mû par « des croyances et des espoirs solides, des valeurs » et un présent étourdi par « l’ambiguïté[3] ». Pour sa part, George Marshall a dénombré les dizaines de façons que trouve la psyché de se détourner de l’inévitable catastrophe[4]. Pour Thimothy Morton, la question écologique est un « hyperobjet » qui « fait un trou dans notre esprit », parce qu’elle concerne des réalités qu’on ne peut « pas voir[5] ». Dominique Bourg croit que « la maîtrise que nous avons cru exercer sur la nature nous revient en boomerang, nous exposant à nombre d’impuissances[6] ». Le biorégionaliste Mathias Rollot s’interroge aujourd’hui en ces termes : « Comment conduire ses actions présentes, vis-à-vis d’une génération et d’un monde qui n’existent pas encore – tout cela en regard, qui plus est, de questions qui dépassent de très loin nos facultés de perception et d’imagination (l’arme nucléaire, le réchauffement climatique, l’éradication d’espèces entières, etc.) ? Une éthique du futur fondée sur l’imagination et non plus sur la perception est-elle si crédible, et si souhaitable[7] ? »… De telles citations sont désormais légion.
Mal d’objet, donc.
Le deuil à faire porte sur objets intellectuels et politiques capables de faire le poids, même dans les périodes de turbulence historique. Un objet, c’est ce sur quoi la pensée porte, en tant qu’il structure la réflexion et l’action. Au Moyen-Âge, la chrétienté était un objet politique, comme la science s’en est révélé un également au XVIIIe siècle, ou encore le pacifisme dans les années 1920. Mais face à la catastrophe écologique annoncée, tétanisée et bousculée, la pensée politique est incapable de générer ce type d’objet. Le peuple infortuné est confronté à droite à des productions idéologiques de pacotille qui ne font pas le poids face à la situation urgentissime d’agir, comme le pitoyable développement durable, l’opportuniste capitalisme vert, la mensongère transition énergétique ou la fantasque géoingénierie. L’outrecuidance de ces propositions choque l’intelligence. Du reste, à gauche, la plupart des désignations pour se définir sont dotées de préfixes privatifs : on est anticapitaliste, anarchiste, insoumis, ou décroissantiste… Toutes consistent à laisser l’adversaire définir une proposition en tant qu’on s’y oppose dans un second temps. Ces prises de position négatives alimentent à coup sûr le flou et la culture du ressentiment. Certes, il s’entend que la situation actuelle nous plonge collectivement dans un désarroi. Cet état n’est pas problématique en soi (il serait surtout inquiétant de ne pas y passer), pourvu qu’on ne s’y stationne pas, qu’on se montre capable d’en sortir.
Réalité corollaire : nous traversons collectivement des moments inouïs. In-ouïs, jamais entendus, inédits. Il suffit d’entendre comment les instances politiques et/ou scientifiques exposent les menaces réelles qui pèsent sur la biodiversité, le climat, l’économie de la nature pour s’en convaincre. Jamais depuis des millions d’années n’a-t-on vu autant se transformer l’équilibre entre les espèces. Jamais depuis ce nombre insaisissable d’années n’en a-t-on vu s’éteindre. Jamais depuis 10 000 ans l’évolution du climat n’a été aussi rapide et radicale. Les phénomènes tels que les inondations, les ouragans et les sécheresses sont appelés à s’accentuer, car le processus de réchauffement climatique se révèle autonome et exponentiel : la fonte des glaciers a cours désormais d’elle-même puisque les surfaces réfléchissantes se réduisent, tout comme les étendues forestières, et menacent de se fissurer, laissant ainsi se libérer un méthane naturellement enfoui, un puissant gaz à effet de serre. De plus, rien n’arrête l’industrie dans son empoisonnement agrochimique des espèces.
À cela s’ajoute la raréfaction annoncée des énergies fossiles de même que des minerais censés garantir une prétendue « transition » énergétique[8]. Puis les incertitudes géopolitiques relatives aux guerres et au commerce international.
Ce caractère inédit peut aussi passer pour indicible. Comment penser encore cette conjoncture nôtre, sans précédent, sans pareil dans l’histoire, inouïe ? Est-ce que penser reste une chose possible ? Traiter d’écologie politique aujourd’hui nous place dans la position de Cassandre. Parler de ce que le siècle nous réserve se révèle très difficile. Est inouïe, ou inaudible, toute discursivité s’essayant à traiter ce qui dépasse l’entendement, à savoir un monde géophysique en mutation et un climat se transformant d’une façon jamais vue, des espèces disparaissant sous nos yeux par centaines de milliers. Il s’ensuit un système Terre se détraquant de lui-même dans des mouvements exponentiels. Cela ne s’est pas vu – les scientifiques le répètent à l’envi – sur « des millions d’années ». Or, comment penser ce qui est radicalement sans précédent depuis une aussi longue période, si on considère ce que penser veut dire? Depuis les Grecs, penser se produit par analogie, par comparaison, car oui, contrairement à l’adage populaire, comparaison est raison. Paul Veyne disait du travail d’historien qu’il ne se fait qu’à la condition de mobiliser un important bagage de références ; on s’intéresse convenablement à une situation que si on la compare avec (et non à) d’autres, c’est-à-dire en en dégageant les ressemblances et les distinctions. Pour Paul Veyne, comparaison est raison, et c’est dans un va-et-vient entre des situations occurrentes et passées qu’on arrive à se donner une conception précise de la singularité de ce qu’on traverse[9]. Il nous est ainsi donné de penser l’invasion de l’Ukraine par la Russie, un nouveau virus ou des actes génocidaires d’un pays d’occupation comme au Moyen-Orient… Nous connaissons (hélas) des précédents.
Sinon comment penser ce qui ne trouve dans le passé aucun pendant ? Rachel Carson traitait dans les années 1960 de ces insectes et de ces oiseaux qui devaient subitement s’adapter à l’épandage de 500 nouveaux produits chimiques par an ! Le temps long dans lequel ils s’inscrivent ne le permet pas, d’où leur dramatique anéantissement[10]. Maintenant, par analogie également, il en va ainsi pour nous psychiquement. Nous ne sommes pas outillés intellectuellement et psychologiquement comme collectivités pour faire face aux mutations auxquelles nous nous voyons confrontés. D’où que nous sombrions dans l’angoisse, une angoisse profonde et collective, une écoangoisse (qui se distingue de l’assez mal nommée écoanxiété). Et l’angoisse constitue une prédisposition à la recherche d’objets substitutifs (les boucs émissaires de l’extrême droite ou l’exacerbation des causes identitaires des mouvements sociétaux…).
Il est en effet très difficile de penser un monde dont les fondements les plus sûrs mutent, comme le cycle des saisons et l’état des paysages. Le réchauffement climatique et la perte de biodiversité mettent à mal l’expression Ceteris paribus sic stantibus (toute chose étant égale par ailleurs), puisque les phénomènes radicaux qui transforment la planète rendent impossible la compréhension tranquille du fameux chant du chœur d’Antigone montrant l’homme ingénieux face à une nature qui lui tient tête.
Mais comment faire le deuil de l’expression Toute chose étant égale par ailleurs, afin d’isoler des variables quant à ce sur quoi faire fond? Considérer désormais que rien n’est stable, tout bouge, tout s’altère…
Une écologie psychique de l’objet
Ces théories scientifiques – probantes et pertinentes – sur les mutations écologiques que nous suivons, ont à voir avec l’économie psychique. Les termes sont d’ailleurs communs pour désigner l’état de la physis et celui des affects. L’’ambiance et l’atmosphère désignent à la fois un état d’esprit collectif. Le terme climat nomme un moment météorologique en même temps qu’une émotion sociale éprouvée sur le plan de l’intime. L’humeur a trait à notre état moral ainsi qu’à la sécrétion d’un organisme vivant. L’environnement, qui est commun à la vie écologique et sociale, se dit, quant à sa connotation psychique, ambiance en italien.
Même quand on ne les attend pas, les termes nous rappelant la terrible crise écologique dans laquelle nous plongeons surgissent de manière annonciatrice dans des textes psychanalytiques.
En ce qui concerne la perte d’objet, le psychanalyste Serge Leclaire, qui s’y est penché, présente les éléments symboliques de la culture tenant lieu de l’objet de désir comme des « espèces », c’est-à-dire des signes, des « lettres » qui se dissocient de l’objet qu’ils médiatisent, ne collent jamais comme tel sur lui. « Par espèce, il faut entendre en l’occurrence l’apparence aussi bien que la catégorie des divers “cache-fantômes” que sont tous les tenant-lieu d’objet[11]. » Comme la chose même en philosophie, l’objet ultime se dérobe toujours. Jacques Derrida écrirait que la manifestation de son essence diffère[12]. En principe, l’espèce joue un double rôle : elle permet de ressaisir l’objet à travers des ersatz, en tant qu’il nous échappe, en même temps qu’il se signale nettement comme ersatz, et trahit donc n’être qu’une codification distante et partielle de la chose insaisissable. Or, à l’ère de l’inouï, les « espèces » qui sont les signes des objets de la nature, insaisissables par essence, sont précisément des « espèces en voie de disparition », des signes de ce qui ne renverra plus à rien en ce qui concerne des centaines de milliers d’entre elles, au point de perturber fondamentalement l’ordre censé les faire tenir dans une vaste économie de la nature. C’est dramatiquement commencé.
Il devient littéral et fatal que les objets désirés, voire requis, viennent à manquer. C’est inscrit dans le destin des pulsions. Objet d’amour, objet d’identification, objet pulsionnel… L’objet, c’est ce qu’investit une pulsion pour se dépenser ; c’est ce par quoi une émotion, une idée, une gestuelle se manifestent dans le monde. C’est le moyen même de l’expression et le signe d’un long devenir adulte : l’investissement d’objet marque le moment où le sujet développe un arsenal pulsionnel qui excède son seul rapport narcissique. Naissent alors comme principe de vie les pulsions sexuelles, qui se détachent du Moi « dans la découverte de l’objet », dixit Sigmund Freud[13]. Pour le fondateur de la psychanalyse, cette découverte de l’objet fait advenir le sujet parmi les éléments du monde extérieur, tout en liant ce dernier à ses instincts de survie.
Serge Leclaire reprend alors le terme symbolique de « castration » pour faire comprendre le sentiment de désemparement qui gagne le sujet incapable de dire convenablement l’ordre des choses, et de lui correspondre[14]. Nous y sommes plus que jamais, à l’ère inouïe de l’effondrement du Système Terre. Au moment où vacillent dramatiquement l’ordre social et les organisations industrielles qui l’ont saccagé, nos modalités de vie s’annoncent précaires. L’objet qui nous manque est l’objectivation même du monde dont notre survie dépend. Ce n’est plus d’un objet de désir qu’on est séparé, mais du tout de l’objectivité qui permet au sujet de se maintenir dans l’existence. Un ordonnancement planétaire s’effondre. On se le répète de manière aussi vaine que lancinante : est remise en cause la possibilité même pour le sujet, d’être. Psychiquement, la difficulté est immense. La psyché se débat contre le caractère irréversible de cet aveu. En roue libre, voici le réel qui prolifère tel un cancer en soi comme dans le monde. Aucun objet de la pensée ne peut contenir cet effet de sidération. L’objet est de moins en moins rattaché à une articulation littérale. Dans le délire du capitalisme exacerbé et le fanatisme des logiques marchandes s’ensuivent des passages à l’acte collectifs qui ne ressemblent à rien. Tant qu’on peut participer au PIB, l’honneur est sauf. On sauve la face au tiroir-caisse. Shopping is cheaper than a therapy, clame un slogan ricochant dans la ville comme un acte de déni désespéré. C’est le langage en même temps que l’objet qui se dérobe. Le signe linguistique, qui s’essayait à rapiécer le réel à force de répétitions, se détache d’innommables phénomènes absurdes, à un point tel qu’il se décompose lui aussi comme une énergie non liée dans les méandres de l’entropie. Pollution psychique. Ne se substituant plus de manière convaincante au réel, le signe n’a pas non plus de prise sur l’énergie pulsionnelle. La psyché se dresse contre ce clivage et cherche désespérément des accommodements, quelque deus ex machina faisant que les choses s’arrangent.
Le sujet démuni devant une perspective aussi catastrophiste, revenant au stade du nourrisson qui croit faire un avec le monde, et au stade anal qui consiste à tout retenir et maîtriser, se bercera de l’illusion d’une villa entourée de serviteurs sur l’île déserte qu’il a déjà achetée, s’il est très riche, quand il ne s’agira pas de délirants voyages sur Mars. S’il est pauvre, c’est à des projets survivalistes qu’il s’attellera, comme si un retour à soi garantissait la promesse d’une solution à long terme. Dans tous les cas, l’instinct de conservation du Moi s’alliera au fantasme de ne plus dépendre de personne, voire de rien. Pour ne devenir plus rien lui-même qu’une image dans laquelle on se mire. Or, « la régression narcissique est préambivalente[15] ». Bientôt, ça craquera de partout. Et le malaise, qui en deviendra contagieux, se généralisera.
Une béance. S’ouvre comme telle la question de l’objet. Un « objet », son « objectivité », normalement, c’est la réalité en tant que le langage se montre apte à la nommer et les symboles à la figurer. Revenir à ce sur quoi l’attention de la conscience porte, pour organiser son rapport au-dehors. Voilà qu’il n’y en a plus, plus de sûr. L’objet se retourne contre lui-même pour nous dire sa dénaturation. À ce moment-ci, l’angoisse du vide échappe jusqu’au romantisme ; ce n’est pas fixer le soleil et jouir de sa bravoure. Beaucoup plus pondérée, sobre même, la scène contemporaine. Inquiétante. Être en lien avec rien qui ne se nomme. Rien qui ne s’ajuste au langage, qui ne se rafistole, qui ne s’accommode, qui ne s’adapte au mensonge journalier. Le temps s’épaissit. Tout y glisse. Il se retourne contre nous. Le compte à rebours nous ronge à petites dents. Je suis le réel en tant qu’il prend fin, nous disent ses traductions les plus circonstanciées. C’est, à l’état vif, la « castration » dont la psychanalyse traitait jadis, mais à une échelle historique. Pour le lacanien Serge Leclaire, le phénomène ne se fait comprendre que « par son résultat », l’incapacité à dire convenablement l’ordre des choses[16]. Plus que jamais. La psyché se débat contre le caractère irréversible de cet aveu. C’est le langage en même temps que l’objet qui se dérobe. Le signe linguistique qui en venait à rapiécer le réel à force de répétition se détache d’innommables phénomènes à un point tel qu’il en trahit son rapport inadéquat à l’objectivité. Ne se substituant plus de manière convaincante au réel, le signe n’a non plus de prise sur l’énergie pulsionnelle. La psyché qui se dresse contre ce clivage cherche désespérément des accommodements, quelque deus ex machina faisant que les choses s’arrangent. À l’ère inouïe de l’effondrement du Système Terre et des organisations industrielles qui en dépendent, la difficulté est immense. Ce n’est plus d’un objet de désir qu’on est séparé, mais de la possibilité même pour le sujet d’être. Voici le réel qui prolifère en roue libre, en soi comme dans le monde, n’ayant plus rien à dire. L’objet est de moins en moins rattaché à une articulation littérale. Dans le délire du libéralisme exacerbé ou le fanatisme des logiques capitalistes de marché, s’ensuivent des passages à l’acte collectifs qui ne ressemblent à rien.
Dans d’autres écoles de pensée, la psychanalyse entretient aussi avec le langage un rapport qui résonne étrangement avec celui de la critique écologiste. Ainsi, lorsque D. H. Winnicott traite de la crainte de « l’effondrement » chez ses patients, en lien avec un « environnement » permettant mal au sujet de se donner des objets adéquats, il présente comme le pire des contextes un « environnement » n’étant pas seulement déficient, mais « hors de portée – supplice de Tantale qui est sans doute le pire de ce qui peut arriver[17] ». Ici, le psychanalyste traite-t-il de dépression nerveuse dans l’évolution du sujet, ou du rapport de sujets désemparés face à l’effondrement pronostiqué du système Terre[18] ? Et dans la seconde perspective, ne change-t-on pas d’échelle et de portée de façon à faire muter le discours ?
Le nôtre, c’est un climat hostile. En l’état, il est désormais inouï, ne correspond à rien, ne se raconte pas. Depuis des millions d’années, du jamais vu, de tels bouleversements. Il nous échappe, nous hante, nous trouble, nous effraie. On ne parle que de lui ne sachant plus le stabiliser. Ça chauffe.
Pour surmonter l’angoisse, la biorégion
Un rapport collectivement inadéquat à un objet provoque de graves psychopathologies collectives. La psychanalyse est née dans un univers où domine la névrose. Les figures autorisées, voire autoritaires, structurent verticalement l’ordre symbolique. C’est le règne des généraux, des prêtres de tout genre, des proviseurs, des rois, kaisers et présidents. Ce qu’écrit Nina Berberova quant à sa Petersburg natale vaut pour la Vienne de Sigmund Freud : « Le plus important était de paraître. On se servait d’un certain ton de voix avec les enfants, d’un autre avec les serviteurs, d’un troisième avec les invités, d’un quatrième avec l’homme à qui on plaisait. Les femmes de cette époque, théoriquement préparées à leurs rôles d’épouses et de mères, ne vivaient que pour réprimer et dissimuler ce qu’il y avait d’authentique en elles qui finissait par dépérir, écrasé par les contraintes sociales[19]. » Ce que vivaient les femmes à la maison, soumises au patriarcat, était l’ultime acte de répression, dans un effet domino, que subissaient les hommes à l’usine, la caserne, le bureau ou le grand magasin.
Cent ans d’événements sociaux, politiques et moraux ont fait traverser à l’Occident des moments collectifs en ce qui concerne la vie psychique. La psychose domina lors de deux guerres mondiales, concomitantes aux cohortes de traumatisés qu’elles provoquèrent, et ce, avant les années libidinales du deuxième tiers du xxe siècle cherchant à les racheter, en passant par le tournant du xxie siècle marqué par la désillusion et la perversion ordinaire, jusqu’à aujourd’hui, ère de l’inouï où dominent sur nos esprits le spectre du dérèglement climatique et la perte de biodiversité, accompagnés d’un fort parfum de nihilisme politique.
En notre époque, nous retrouvons le cocktail parfait pour que s’installe l’angoisse comme modalité psychique tendancielle et commune. L’angoisse désigne l’épreuve d’affects insistants, déstabilisants et troublants qui ne s’accompagnent d’aucune cause, image ou représentation précises. Contrairement à l’anxiété qui explique un malaise par le surinvestissement d’un objet (réel ou fictif), l’angoisse exprime la souffrance de qui n’en a guère.
Comment se donner des objets dignes de la période historique dans laquelle nous nous immergeons quand rien n’est égal par ailleurs? Tous les paramètres, même ceux qu’on jugeait les plus stables, se transforment de manière préoccupante. Quel « gai savoir » se donner afin de produire des objets qui nous portent? Le philosophe Baptise Morizot y parvient. Il crée des objets adéquats, comme celui de chimère – un nom adapté aux mondes qui se profilent dans des croisements jadis invraisemblables[20]. Mais c’est aussi le nom de structures politiques qu’il faudra apprendre à inventer, de nouveaux desseins nous permettant d’être en phase avec la nouvelle conjoncture, à l’ère de l’inouï. La biorégion est une notion qui répond bien à ce qui nous attend. Elle est impérative, c’est-à-dire que la géopolitique en ce siècle se contractera par la force des choses, en passant de la mondialisation industrielle et commerciale à l’autonomie régionale. C’est déjà commencé : les conséquences dramatiques des bouleversements climatiques et de la perte de biodiversité (inondations, ouragans, incendies de forêt, canicules meurtrières, perturbation dans le règne animal, migration de réfugiés environnementaux, épidémies…) ainsi que les bris d’approvisionnement occasionnés par l’insécurité énergétique et la pénurie inévitable de minerais entraîneront un isolement structurel des communautés, lesquelles devront réapprendre à vivre de manière relativement autonome, avec elles-mêmes. Dans ce cadre, la biorégion consiste en une approche géopolitique selon laquelle le préfixe géo- est aussi important que le radical politique : la politique ne s’y conçoit plus contre et sur le territoire, mais en lui, prise dans ses synergies, en fonction des espèces qui l’habitent et de l’économie de la nature qui s’y organise. Cette échelle supposera de la créativité politique et celle-ci s’observera d’autant plus qu’elle se révélera nécessaire.
Pour l’aborder, non pas partir du concept de biorégion, mais de l’histoire qui nous y conduit inexorablement[21]. Plutôt qu’une vague utopie ou une option de plus offerte à la carte du restaurant électoral, voir en la « biorégion » le nom d’une réponse à donner à une situation impérative, source historique d’angoisse : la contraction annoncée de la géopolitique de la mondialisation à la région.
Comme à Mayotte, comme à Valence, comme en Nouvelle-Orléans, Clova au Québec ou Lytton dans l’Ouest canadien, des communautés entières secouées par des déluges ou des incendies de forêt sont appelées à redécouvrir crûment deux vérités anthropologiques : elles dépendent en dernière instance d’elles-mêmes, de leur entregent, de leur sens de la solidarité. Puis, elles se découvrent redevables du territoire qu’elles foulent, de ses sols, de son air, de ses eaux. « Vous nous avez abandonnés », clame-t-on de part et d’autre. Pour se résigner : c’est aussi à partir de cette échelle qu’on organisera désormais la politique. Et cette nouvelle approche appelle des concepts politiques adéquats.
En tant que concept, la « biorégion » a aujourd’hui cinquante ans. Allen van Newkirk lui donnait son acte de naissance en le proposant dans un court texte de la revue Environnemental Conservation à l’été 1975. Depuis le repaire historique du mouvement coopératif en Amérique, à Heatherton dans la région d’Antigonish (Nouvelle-Écosse, partie atlantique du Canada), cet artiste d’origine états-unienne devenu militant écologiste cherchait à fonder une géopolitique tout autre, dans laquelle le préfixe géo– serait aussi déterminant que la racine politique[22]. Il ne s’agissait plus de faire de la politique sur le territoire, en fonction de son exploitation et dès lors contre lui, mais d’intégrer radicalement la politique aux dynamiques territoriales elles-mêmes.
Partant de la notion de région biotique, non loin des mouvements de retour à la terre ou du municipalisme libertaire, sans s’y restreindre, il perçoit d’abord la biorégion en fonction de sa portée biologique. Autrement dit, la politique ne s’imprime plus sur le territoire à la manière d’espaces qu’il faut rendre conformes aux cartes et aux intérêts dictés par l’exploitation industrielle et commerciale, mais elle s’intègre aux réalités biologiques et territoriales d’un lieu. La flore, la faune, les sols, les eaux, le climat, les bassins versants… sont ce à partir de quoi les citoyens d’un espace politique savent amorcer leurs pratiques. La signification du lieu commence par l’histoire, pas seulement celle, sociale, des sciences humaines, mais l’histoire même qui a rendu possible la gestation millénaire du lieu qu’on occupe. Comprendre ce qu’il en a fallu de contributions de la part des insectes, des oiseaux, des grands mammifères, y compris des humains, pour qu’un lieu perdure comme il est, le cas échéant où il ne faudrait pas chercher à tenter de le restaurer, afin d’envisager la façon de s’y fondre pour les temps à venir.
Science, culture et politique
Cela implique une approche à la fois interdisciplinaire et, à ce titre, égalitaire. Aucune discipline, c’est-à-dire pas plus les sciences exactes que les autres, contrairement avec ce qui se produit maintenant au titre du discours écologique, n’occupe de fonction hégémonique. Certes, la modélisation, la biologie, l’océanographie et la climatologie sont prisées, tout comme le devient également la sapience, c’est-à-dire les savoirs populaires accumulés indépendamment des titres de diplôme. L’historien des sciences Dominique Pestre invite ses collègues scientifiques à « apprendre à faire confiance aux solutions que le social invente[23] ». Il se peut que ceux-là mêmes qui dépendent du territoire sachent en défendre les modalités agricoles et les normes escomptées, surtout dans un contexte où il s’agit d’en vivre plutôt que de les exploiter aux fins de pratiques commerciales coloniales.
À cela s’ajoute la culture, la littérature et les arts : se redonner de nouveaux récits, s’expliquer par la fiction des situations semblables à la sienne pour suppléer l’absence de référence historiographique relative à la période inouïe qu’on traverse, réorganiser la façon de découper le réel. Un exemple dans le domaine du land art, les œuvres d’Andy Goldsworthy. En traçant des lignes dans l’espace à partir d’éléments qu’il y trouve (brindilles, feuilles, pierres…), il nous persuade de la pertinence d’une autre forme de tracé dans l’espace, non plus celui des frontières qui consiste pour le plus fort à circonscrire un lieu pour clamer que ce qui s’y trouve lui appartient, mais celui qui marque à l’intérieur d’un cadre symbiotique déterminé par lui-même (on sait, en suivant ses dynamiques, quand un lieu s’arrête et cède à un autre) quel en est l’axe de vie, la ligne symbiotique, exemplairement une rivière ou une bande cultivable…
Enfin, la politique. La biorégion ne se « développera » pas parce qu’on la désire, vote pour elle ou la choisit. Elle s’imposera, là où une avant-garde en aura prédit la nécessité, dans des contextes historiques de bris, de drames ou de crises où on se découvrira dépendant que de soi-même. Dans de tels désarrois, des petits-chefs vociféreront pour ameuter une catégorie de soumis face aux autres à qui ils déclareront la guerre. Les plus fins opteront pour l’entraide. Ils trouveront à fonder des communs autour d’éléments (fours à pain, terres arables, caveaux, compétences diverses…) favorisant le rapport de la communauté aux épreuves, urgences et aspirations qui deviendront les siennes. De nouvelles organisations politiques – à partir de ce que les « zones à défendre » (Zad), collectifs, associations et coopératives génèrent déjà – prendront le pas pour être à la hauteur du changement de paradigme s’imposant en ce siècle.
En cela, la biorégion ne procède pas d’un parfait renversement. Ce n’est pas tout à fait une révolution, si elle n’est pas de celles qui s’accomplissent par « la force des choses », comme l’écrivait Hannah Arendt. Il n’y va pas seulement de délibération et de volonté. Elle peut encore cohabiter dans le mille-feuille institutionnel avec les différents pouvoirs institués, ceux qui, impuissants, en ont déjà plein les bras avec les mutations historiques du siècle et se retournent parfois contre les communautés pour les coloniser à nouveau. Elle n’est pas passéiste au sens où des architectes imaginent par quelles nouvelles techniques habiter grâce à des matériaux environnants et recyclables, et où des permaculteurs conçoivent des formes adaptées d’agriculture sans recourir aux laborieuses méthodes des anciens. Elle est universelle au sens où elle croit que l’Afrique peut venir au secours de l’Occident[24], et lui permettre de partager des expériences agricoles et sociales provenant d’un monde qui a pu se passer d’un capitalisme aujourd’hui vacillant, tout comme les peuples premiers des Amériques.
La biorégion est surtout un concept vitaliste et affirmatif qui permet de surmonter l’angoisse occasionnée par les discours accablants de l’époque, pour avancer, à tâtons, frayant un chemin vers ce qui s’impose comme nécessaire.
[1] Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024, p. 245.
[2] Pier Paolo Pasolini, « L’article des lucioles », dans Écrits corsaires, Paris, Flammarion, coll. « Champs Arts », 2018 [1er février 1975].
[3] Murray Bookchin, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Montréal, Écosociété, coll. « Retrouvailles », 2010 [1990], p. 38.
[5] Timothy Morton, La Pensée écologique, Paris, Zulma, coll. « Zulma essais », 2019 [2010], p. 164 et 214.
[6] Dominique Bourg, Une Nouvelle Terre, Paris, Desclée de Brouwer, 2018, p. 11.
[7] Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Marseille, Wildproject, coll. « Le Monde qui vient », 2023 [2018], p. 83.
[8] Matthieu Auzanneau, Pétrole. Le déclin est proche, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Reporterre », 2022 ; Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, Les Liens qui libèrent / Acte Sud, 2019, et Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, coll. « Écocène », 2024.
[9] Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire », 1971, et Veyne, Les Grecs ont-ils cru en leur mythe ?, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 1983.
[11] Serge Leclaire, Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1971, p. 77.
[12] Jacques Derrida, « La différance », dans Marges. De la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique »,1972.
[13] Sigmund Freud, « Pulsions et destin des pulsions », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. : « Folio Essais », 1968 [1915], p. 24.
[14] Serge Leclaire, Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1971, p. 52.
[15] Béla Grunberger, Le Narcissisme. Essais de psychanalyse, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1993 [1971], p. 118.
[16] Serge Leclaire, Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1971, p. 48-53.
[17] D. H. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », dans La Crainte de l’effondrement et autressituations cliniques, Paris, Gallimard, coll. « Connaissances de l’inconscient », p. 206 à 209.
[18] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2015.
[19] Nina Berberova, C’est moi qui souligne, autobiographie, Arles, Actes Sud, 1989, p. 65.
[21] Nous reprenons ici des propositions soutenues dans notre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, Montréal, Lux, 2024, et quelques écrits afférents.
[22] Allen van Newkirk, « Bioregions: Towards Bioregional Strategy for Human Cultures », Environmental Conservation, no 2, vol. 2, Été 1975, p. 108. Lire aussi Mathias Rollot et Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Marseille, Wildproject, 2021.
[23] Dominique Pestre, À Contre-science. Politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées, 2013, p. 84.
[24] Selon le beau titre du livre d’ Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, Ivry-sur-Seine, Éditions de l’Atelier, 2006.
La journée du 24 juillet marque le « Jour du dépassement », selon le collectif international Global Footprint Network. C’est-à-dire qu’en raison de nos modes de production dominés par l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, nous avons épuisé ce que la planète est à même de générer sans se trouver hypothéquée.
Cette donnée concerne différents enjeux : les étendues forestières, des terres arables et du pâturage, l’empreinte carbone, l’étalement urbain et l’intensité des pêches. Elle va de pair avec la théorie des limites planétaires établie par le Stockholm Resilience Centre. Elle concerne neuf domaines essentiels à l’équilibre planétaire : les bouleversements climatiques, l’extinction massive des espèces, la perte d’azote et de phosphore dans les sols, la réduction des terres arables, l’acidification des océans, l’épuisement de l’eau douce, l’appauvrissement de la couche d’ozone, le taux de polluants chimiques et l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère.
Huit de ces domaines font l’objet d’approches commensurables et six sont entrés dans un état critique. Les conditions ne sont plus réunies pour qu’ils continuent d’exister de manière stable et durable : on dit alors que les seuils de détérioration ont déjà été franchis.
À partir de maintenant, selon ces travaux de synthèse, tout ce que nous prélèverons des territoires, des eaux, de la flore et de la faune, et tout ce que nous produirons comme déchets mettront à mal dans son essence et à sa source la capacité de ces biens à se régénérer. Ce n’est pas rien. C’est même majeur. Pis, c’est inouï. Jamais depuis des milliers d’années n’a-t-on vu notre habitat de référence être aussi profondément perturbé, lui sur lequel on faisait jadis fond à la manière d’un garant stable et universel. C’est la fin de la fameuse locution latine Ceteris paribus sic stantibus : désormais plus rien n’est égal par ailleurs. Tout bouge. Tout s’altère.
La tendance est tellement lourde que le Global Footprint Network a dû devancer à deux reprises l’établissement de la date, tellement la situation s’aggrave à vue d’œil. Le seuil était fixé au départ au 13 août, puis au 9 du même mois.
Le collectif de scientifiques soutenu par des organisations écologistes ventile ses données et établit des dates selon les pays. Si tous les pays de la planète se comportaient de la même manière qu’on le fait en France ou au Canada par exemple, au prorata de leur importance, le « Jour du dépassement » serait déjà survenu, respectivement le 19 avril et le 26 mars de cette année. C’est donc dire que dans les premiers moments du printemps, ces deux pays ont déjà épuisé leur dû et vivent écologiquement à crédit, au-delà de ces dates.
Que faire ? Faire autrement. La logique qui s’impose ne suppose pas seulement de simplement échelonner sur douze mois tout ce qu’on a consommé en une quinzaine de semaines. Les mathématiques ici ne sont d’aucune pertinence. Il s’agit d’abord de mettre en pratique des modes de partage relevant de profonds changements de mœurs en ce qui concerne la propriété privée d’instruments à moteur, de véhicules et d’infrastructures. Ces données impliquent, dans un deuxième temps, de revoir les pratiques alimentaires (ampleur du régime alimentaire à base de viande ou de dérivés animaux) et les modes de production en architecture.
En tous les cas, la question de la décroissance pèse désormais sur les consciences au point de faire pression sur elles. Comme l’écrit le sociologue Yves-Marie Abraham, spécialiste de ce champ, « la question est de savoir si cette décroissance sera subie, conséquence brutale et incontrôlable du dépassement des limites biophysiques de la planète, ou si elle sera choisie et assumée collectivement, dans le but d’éviter aux humains, en particulier aux plus démunis d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement » (NCS, automne 2015). Il le réitérait dans Guérir du mal de l’infini (Écosociété, 2019) :
« Si nous voulons vraiment cesser d’aggraver la catastrophe écologique, pour éviter entre autres d’avoir à subir à court ou moyen terme une forme de décroissance subie et sauvage, conséquence du dépassement des limites biophysiques planétaires, la seule solution est de produire moins qu’on ne le fait aujourd’hui. »
L’heure est venue de prendre au sérieux la nécessité de ce « Si », de cesser d’en faire un évident repoussoir. Empressés, nous tendons à rompre avec le déchaînement productiviste pour adopter dès maintenant des pratiques visant à entrer en symbiose avec le vivant et à composer avec un territoire sans le maltraiter. La décroissance, en ce sens restreint, concerne un projet sciemment voulu.
Reste l’autre terme. La décroissance, à un degré ou à un autre, se révélera, oui, « subie » et parfois subite pour d’autres catégories de gens. Soit ils plieront à son caractère impératif étant donné l’évolution d’indicateurs de marché, soit ils ne céderont qu’au jour de la sauvagerie annoncée.
En suivant le dégradé, on constate que, sur un point ou un autre, c’est la contrainte objective qui ramène les sujets à la raison. La question énergétique se pose de manière particulièrement emblématique. Lorsque le prix de l’essence à la pompe augmente, on découvre les vertus du covoiturage et on aspire au transport en commun. Lorsque le prix des voitures augmente, le public entretient davantage celles dont il dispose.
À ce stade, le parti pris relativement décroissantiste peut provenir de milieux dont on ne l’attendait pas. Même un capitaliste comme Pierre Fitzgibbon, un temps ministre au Québec de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, a préconisé la limitation de la production de voitures, au vu de l’enjeu climatique (« Il faut réduire le parc automobile, réitère Fitzgibbon », Le Devoir, 16 août 2023). On pourrait ajouter la question des minerais, limités en quantités et polluant à extraire. Pour sa part, le Forum économique mondial, célèbre pour la rencontre annuelle qu’il organise à Davos, préconise une réduction du nombre de voitures à 75 %. Dans cet esprit, la République française a par exemple interdit la publicité visant à stimuler la consommation d’énergie.
Mais c’est trop peu, trop tard. On le découvre en éprouvant désormais les contrecoups de décennies de négligences, lesquels se manifestent sous le jour de pluies de verglas, de sécheresses et d’érosion. Chaque année, dans l’Ouest nord-américain, des milliers de réfugiés doivent quitter leur maison en catastrophe. Conséquence directe, la vallée de l’Outaouais est devenue la région la plus polluée du monde le temps du 6 juin dernier, des conséquences d’incendies de forêt qui se produisaient à plus de 700 km de chez elle. Quelques jours auparavant en Suisse, le glacier du Birch s’est effondré sur le village de Blatten et l’a détruit. D’anormales inondations emportaient ces jours-là des véhicules dans les vagues en Afrique du Sud…
Pourquoi en arrive-t-on maintenant à ce jour de l’excès, sans avoir été capable de le repousser au moins au 31 décembre ? Parce que, précisément, à ne pas désirer la décroissance, on en est arrivé à devoir l’apprendre à la dure. Décroître, alors, il le faut dans sa chair. Comme on frappe un mur, le terme perd toute ambiguïté.
Ce n’est plus l’invocation anticapitaliste cherchant à résister à l’ordre conduit par la soif goulue de bénéfices et de dividendes. Ce n’est plus la décapitation fantasmée d’un régime de capitalisation qui légitime les seules actions concourant à son augmentation. Ce n’est plus un changement de mœurs escompté on ne sait comment, amenant la multitude à tourner le dos à l’offre manipulatrice des neurologues de la consommation, des psychologues du marketing, des sémiologues de la réclame, ces traîtres ! Foin de ces subtilités de langage !
Aucun mouvement de foule ne désire ni ne planifie la décroissance. Pour ceux qui en ont peur, elle a l’écho du gargouillement ; la peau se fait grise, la lèvre inférieure tremble et le regard devient torve. Nous régressons au statut de morts-vivants. Ils craignent alors le pullulement des jevousl’avaisbiendistes. Parce qu’on la redoute, la décroissance s’imposera par la force des choses, dans sa chair, et se manifestera donc exactement comme on l’appréhende, douloureuse, entravante, physique, d’où qu’elle ne passe point pour désirable…
Hélas, tous ces événements ne constituent toujours pas de « preuves » suffisantes pour susciter le réveil immédiat du plus grand nombre. Il lui faudra frapper un mur pour que la décroissance fasse l’objet de considérations. Dans sa candeur idéologique, l’agitateur public québécois Richard Martineau l’avait vitupérée pendant la période marquée par la Covid. Alors que les boutiques et restaurants devaient fermer et que d’aucuns angoissaient quant à leur sort, il savourait en mordant bien dans tous ses mots :
« Trouvez-vous ça cool, la décroissance ? Est-ce que c’est l’fun la décroissance, hein ? De moins en moins de gens qui consomment, de plus en plus de gens qui perdent leur job, la bourse qui s’affole, les gens qui perdent leurs économies… Est-ce que vous trouvez ça tripant la décroissance ? » (Propos reproduit dans « Le Bêtisier 2020 » de Olivier Niquet à Radio-Canada, 1er janvier 2021.)
Pour des gens qu’on a amenés à s’identifier à ce point au délire consumériste d’une croissance infinie dans un monde fini, nécessité fera loi. Il s’agit encore, en termes de comportements sociaux, culturels et pratiques, d’une immense majorité. L’atavisme de la consommation est tout simplement trop grand.
Une industrie du marketing a su, depuis son invention, dit alors la « propagande », par Edward Bernays, neveu du psychanalyste Sigmund Freud, coloniser le désir, en encoder par la production marchande les signes et symboles par lesquels il se manifeste à la conscience. À la fin du dernier siècle, Doris-Louise Haineault a étudié comment la symbolique publicitaire contamine le siège du désir et, plus récemment, Michel Desmurget, spécialiste des neurosciences, a exploré les ravages que produisent les « médias sociaux » sur l’activité cérébrale dans La Fabrique du crétin digital (Seuil, 2019).
Tôt ou tard, maintenant pour les gens avertis et plus tard pour ceux qu’elle traumatisera, la décroissance marquera l’impératif à partir duquel il convient de penser tout autrement la définition du rapport au territoire. Parce qu’on ne convient plus du fait que l’aliment qu’on mange ou le moindre objet qu’on achète ait parcouru en moyenne plusieurs milliers de kilomètres, force sera de réorganiser la production dans un rayon de vie régional. Cela se fera conséquemment en lien avec le territoire qu’on habite et la communauté dont on dépend en dernière instance.
Les catastrophes et tragédies qu’annoncent des décennies d’irresponsables démesures entraîneront trop souvent un sentiment d’abandon parmi les différentes communautés, comme à Clova, à Valence ou à Mayotte, ces dernières années éprouvées par des incendies de forêt, des pluies diluviennes ou des cyclones. On se découvre à ce moment-là en situation de déréliction, on comprend à la dure le discours, les pratiques et les engagements de celles et ceux qui ont déjà pris le parti de la décroissance.
« Biorégion », concept fondé il y a exactement cinquante ans par Allen Van Newkirk, en Nouvelle-Écosse en bordure de l’Atlantique, devient alors le nom de cet ensemble symbiotique où l’on entreprend de vivre en rapport étroit avec le territoire dont on apprend, par la force des choses, à respecter les modalités d’existence et une communauté qui n’a plus rien de virtuel.
Mon cher neveu, je t’écris aujourd’hui après avoir appris que le 24 juillet a marqué cette année le « jour du dépassement », selon le collectif international Global Footprint Network. Dans un texte d’Alain Deneault paru dans Le Devoir, l’auteur et professeur de philosophie nous explique l’importance de cette journée : « en raison de nos modes de production dominés par l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, nous avons épuisé ce que la planète est à même de générer sans se trouver hypothéquée ».
Cette journée macabre m’a fait penser à notre échange lors de ta dernière visite. Le 6 juin, alors que je vous disais, à toi et ton frère cadet, que Montréal se retrouvait au palmarès des métropoles les plus polluées du monde à cause des incendies de forêt dans les Prairies, tu m’as fait part, avec une franchise désarmante, de ton désespoir face au fait que les feux de forêt sont devenus le « nouveau normal » pour beaucoup de jeunes de ta génération partout dans le monde.
Ta confidence m’en a rappelé une autre, faite en 2015. Alors qu’elle n’avait que sept ans et apprenant l’existence de la sixième extinction (à la suite d’une recherche qui venait d’être publiée dans la revue Science Advances et faisait les manchettes), ta cousine, qui a le même âge que toi, faisait ce constat accablant : « les humains sont la pire [espèce] ». Certes, ce n’est pas toute l’espèce humaine qui est responsable de « l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste » (à laquelle j’ajouterai « coloniale et impérialiste »), mais bien une minorité qui détient le pouvoir et en tire profit.
Je dois avouer que vos constats lucides (et crève-cœur) me laissent souvent bouche bée. À l’époque, je n’avais pas su répondre à ta cousine pour la rassurer. Dix ans plus tard, la crise climatique s’imbriquant dans des crises géopolitiques et économiques marquées par la montée des autoritarismes et des fascismes, je ne sais toujours pas comment te répondre pour te rassurer.
En plus des ravages de la crise climatique, nous vivons un moment dans lequel des dizaines de millions de jeunes sont privés d’école à cause des conflits armés. Un moment où l’UNICEF a reconnu que nous avons échoué collectivement à protéger les enfants des horreurs de la guerre. Un moment où, selon le plus récent rapport de la rapporteuse spéciale de l’ONU, nos gouvernements respectifs, les États-Unis et le Canada, risquent d’être jugés complices de ce qu’elle qualifie sans détour comme un génocide perpétré par le gouvernement d’Israël contre le peuple palestinien alors qu’une famine de masse se propage à Gaza.
J’ai récemment écrit dans ces pages que « résister collectivement aux forces fascistes apocalyptiques qui prônent la destruction et la mort nous permettra de créer de nouveaux mondes pour nous et nos enfants ». J’ai réalisé depuis que j’ai fait une erreur en formulant la phrase ainsi : le « nous » qui doit résister collectivement n’incluait pas la jeunesse.
Pourtant, lors de la première de son dernier documentaire en décembre, la réalisatrice Kim O’Bomsawin avait expliqué que « les enfants ont beaucoup de choses à dire si on prend le temps de les écouter ». Dans son lumineux Ninan Auassat. Nous, les enfants, des jeunes de différentes communautés autochtones au Québec (Attikameks, Eeyou-Cris, Innus) partagent leur sagesse en soulignant l’importance pour eux de la langue, la tradition et la culture. Que ce soient les enfants autochtones, les jeunes de la DPJ, ceux issus de l’immigration, ou les enfants trans, « il faut plus d’initiatives pour donner une voix à la jeunesse », nous rappelait en ces pages Gen Ste-Marie, de TransEstrie.
Ici, au Québec, cette jeunesse a mené des luttes phares depuis des décennies. Pensons récemment au printemps étudiant de 2012 — qui nous a montré que militer collectivement peut « contribu[er] à politiser toute une génération » et nous donner « une extraordinaire leçon de culture démocratique » — et aux mobilisations du Mouvement des jeunes pour le climat, qui a réussi à mobiliser une marche de 500 000 personnes à Montréal en 2019.
Ces mobilisations soulignent l’importance de « l’intersectionnalité des luttes » et identifient le rôle du capitalisme comme étant la « genèse » des polycrises, notamment économique et écologique, comme l’avait noté Sandrine Giérula, membre de la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social et citée dans la bédé documentaire Quand les élèves se révoltaient, par Emanuelle Dufour et Francis Dupuis-Déri, qui racontent justement l’histoire des différentes révoltes que des millions d’élèves ont menées au fil des années et des décennies pour protester contre les injustices.
Hors du Québec, juste la semaine passée, de jeunes Autochtones du nord de l’Ontario qui se mobilisent depuis des semaines contre le projet de loi C-5 ont bravé la canicule en marchant dans les rues d’Ottawa. Kohen Chisel, 25 ans et originaire de Constance Lake, a clairement expliqué sa compréhension de la responsabilité de la jeunesse : « Nous sommes ici pour protéger nos terres, protéger les futures générations et nous assurer que nos aînés et nos ancêtres sont bien respectés. »
Plus près de chez toi, aux États-Unis, en 2024, des étudiants des campus universitaires ont érigé des campements en solidarité avec la Palestine, qui avaient inspiré des actions semblables ici. Et quand plusieurs de ces mêmes leaders étudiants, et d’autres étudiants immigrants, ont été ciblés par les politiques anti-migrants du régime Trump 2.0, la jeunesse a courageusement organisé des grèves et des manifestations pour s’opposer aux politiques violentes de détention et d’expulsion d’ICE.
La veille du « jour du dépassement », la Cour internationale de justice, la plus haute juridiction de l’ONU, a diffusé un rare avis consultatif à l’unanimité et sans précédent voulant que « les États qui violent leurs obligations climatiques commettent un acte “illicite” et pourraient se voir réclamer des réparations par les pays les plus affectés ».
Selon Vishal Prasad, directeur du groupe Pacific Islands Students Fighting Climate Change, qui a joué un rôle déterminant pour amener la cause devant la CIJ : « Pour nous, le changement climatique n’est pas une menace lointaine. Il est en train de bouleverser nos vies dès aujourd’hui. Nos îles sont en danger. Nos communautés font face à des changements perturbateurs d’une ampleur et à un rythme que les générations précédentes n’ont jamais connus ».
Un reportage du Guardian nous explique que pour les jeunes impliqués, « cette victoire n’était pas seulement politique, elle était personnelle. Et c’était historique ». Cynthia Houniuhi, une des étudiantes en droit à l’origine de la campagne juridique mondiale a déclaré : « Nous étions là. Et nous avons été entendues. »
Force est de constater, mon cher neveu, que la jeunesse engagée peut non seulement poser un regard désarmant, lucide et critique sur l’état de monde, mais aussi changer le cours de l’histoire. Je ne sais pas si nous, les adultes, sommes à l’écoute, mais si j’avais des conseils à te donner, ça serait de ne pas nous attendre.
« Pour fêter ses 15 bougies, la rédaction d’Usbek & Rica a dégoté dans ses archives 15 interviews qui portaient un regard précurseur sur le futur. L’occasion de faire le point sur l’impact des idées d’hier sur le monde d’aujourd’hui. » – Usbek & Rica
Extrait de l’entretien avec Alain Deneault par Pablo Maillé, Usbek & Rica
Entretien avec le philosophe Alain Deneault, dont la dernière série de livres vise à « ôter l’économie aux économistes »
Et si le mot « économie » n’était pas aussi facile à définir qu’on le pense ? Quels secteurs et quelles disciplines recouvre-t-il vraiment ? Comment le « concilier » par exemple avec le terme « écologie », auquel on l’oppose souvent ? Alors que la propagation du Covid-19 continue partout dans le monde, ces questions n’ont jamais semblé aussi actuelles.
Dans son feuilleton théorique en 6 tomes, le philosophe québécois Alain Deneault s’emploie justement à explorer les différentes acceptions de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’économie », pour finalement « synthétiser tous ces usages dans une définition conceptuelle en lieu et place de celle, idéologique, qui s’est imposée à nous ». Abscons ? Le projet s’avère au contraire passionnant et concret car, comme il le dit lui-même, « quand on arrivera à la fin du capitalisme, il restera des appareils électroménagers, des voitures et des objets ». Après L’économie de la nature et L’économie de la foi en 2019, celui qui est aussi le correspondant canadien du Collège international de philosophie de Paris vient de livrer la troisième mouture de sa série, L’économie esthétique (éditions Lux, paru le 5 mars 2020).
Usbek & Rica : Avant d’en venir à votre dernier livre, un mot sur la période que nous traversons. À l’aune de l’analyse très détaillée que vous faites de l’usage du mot « économie », quel regard portez-vous sur la situation économique actuelle engendrée par l’épidémie de Covid-19 ?
Alain Deneault : La crise que nous connaissons nous rappelle brutalement les différentes significations du terme « économie », en tant qu’il renvoie autant à des réalités biologiques et naturelles qu’à l’écologie, la psychologie, la production de savoirs et les formes de croyance. Là maintenant, faire preuve d’économie, c’est enfin considérer la santé publique, la psychologie, les modes de croyance, la production de savoirs, l’organisation sociale et les décisions politiques autrement que pour de strictes logiques de marché motivées par des actionnaires goulus. Plus qu’avant du moins. La crise nous rappelle aussi la vulnérabilité d’un système mondialisé dans lequel les États ont laissé l’industrie déménager complètement ses infrastructures dans des pays où on peut encore exploiter inconsidérément le prolétariat et transférer leurs actifs dans des paradis fiscaux où l’opacité reste totale.
L’ambition de votre feuilleton théorique est d’ôter « l’économie aux économistes ». Mais à vouloir redonner une acception plus large au terme « économie », ne risque-t-on pas de perdre de vue la question des inégalités ou celle de la répartition des richesses ?
Ce qui m’importe, c’est de faire en sorte qu’on ait en tête une définition qui ne soit pas seulement celle des « sciences de l’intendance » [ensemble des activités de gestion, d’économie et de budget d’un groupe, ndlr]. Les sciences de l’intendance se sont présentées comme étant égales à l’économie et, aujourd’hui qui plus est, égales au capitalisme. Mais lorsqu’on fait l’examen des usages du mot « économie » dans les différentes disciplines ou dans les différentes traditions où ce mot a existé de manière centrale — théologies, sciences de la nature, linguistique, esthétique, rhétorique, mathématiques, etc. — on se rend compte que la définition générale qui s’en dégage est très différente.
Les usages du mot « économie » dans ces différentes disciplines ne sont pas des synonymes mais ce ne sont pas des homonymes non plus. Ces disciplines utilisent bien ce même mot d’économie, ce qui suggère une sorte de connaissance transversale. Lorsqu’on essaye d’en dégager le sens de façon conceptuelle, on aboutit à l’idée que l’économie est la science de la connaissance des relations bonnes. Ou bien, pour le dire autrement, l’observation des relations qui se veulent bonnes — « bonnes » au sens où le définit Spinoza, c’est-à-dire qu’elles nous permettent de durer, de tendre vers une forme escomptée de perfection.
« Pour le commun, il ne peut pas être « économique » qu’un régime génère de la pauvreté à un point inouï dans l’Histoire ! »
Admettons maintenant cette proposition conceptuelle comme étant un point de départ acceptable. Lorsqu’on fait subir un examen critique de l’usage idéologique de l’économie, comme on le fait souvent dans les sciences de l’intendance, on se rend compte qu’on peut difficilement considérer comme économique ce à quoi renvoie aujourd’hui cette expression. L’économie au sens où on l’entend actuellement est un régime inique sur le plan social, qui n’est pas souhaitable pour le commun… sauf peut-être pour des acteurs pervers et cyniques. Pour le commun, il ne peut pas être « économique » qu’un régime génère de la pauvreté à un point inouï dans l’Histoire ! Sans parler de la pollution, de la destruction et de la déstabilisation des écosystèmes… Ce qu’on appelle « économie » se révèle lorsqu’on a fait ce grand détour : c’est un usage orwellien, qui nomme d’une expression donnée ce qui relève en fait de son contraire. […]
Au-delà des critiques largement justifiées de notre système consumériste qui vise la croissance infinie dans un monde fini, le professeur de l’Université de Moncton conclut son texte sur une piste d’action dont on entend de plus en plus souvent parler, le développement de biorégions. Il s’agirait, pour faire face à la crise climatique, de (ré)apprendre à vivre « en rapport étroit avec le territoire » et sa communauté.
À quelques mois du déclenchement des élections municipales, il nous apparaît utile de rappeler les capacités d’action de ces entités, mais également des municipalités régionales de comté (MRC), qui exercent un rôle supramunicipal de premier ordre.
Impliqué depuis plusieurs années dans des regroupements citoyens écologistes actifs à l’échelle locale, j’ai eu l’occasion de constater à la fois les possibilités et les limites de l’action des petites municipalités. Comme le rappelait Stéphane Gendron dans son essai intitulé Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité : « Il existe 1107 entités municipales au Québec. De ce nombre, 711 ont moins de 2000 habitants. » La très grande majorité des municipalités, qui représentent également la très grande majorité du territoire, sont donc de très petite taille. Pourtant, l’État québécois leur confie des responsabilités importantes, notamment la gestion des déchets et le respect des normes pour la protection de l’eau. Cela peut paraître anodin quand on les considère une à une, mais la protection écologique du territoire québécois ainsi que la nécessaire résilience à venir passent par les décisions prises dans nos villages.
Au cours des dernières années, plusieurs villes de taille moyenne ont réussi à mettre en œuvre des initiatives inspirantes, telles que le bureau de la transition écologique à Nicolet et la réduction des déchets à la source à Prévost. À l’échelle des petites municipalités, il y a bien quelques projets hors normes, comme la Politique de développement durable de Petit-Saguenay, où habitent moins de 1000 « âmes » ; toutefois, dans bien des cas, la volonté d’être proactif en matière environnementale est faible, voire inexistante. Or, de l’aveu du ministre de l’Environnement dans le rapport 2025 sur l’état de l’eau au Québec, « des efforts importants » sont encore à faire.
Malheureusement, nos petites municipalités n’ont pas les ressources humaines et financières suffisantes pour agir adéquatement. C’est là qu’entrent en jeu les MRC.
Responsable du schéma d’aménagement, du plan de développement de la zone agricole ou encore du Plan régional des milieux humides et hydriques, le conseil de la MRC qui réunit les maires et les mairesses a un rôle important à jouer. Trop peu de citoyennes et de citoyens (ou de personnes élues) s’intéressent au pouvoir de cette entité trop souvent considérée comme administrative plutôt que politique. Vu leurs ressources et leur espace d’action plus importants que ceux de nos petites municipalités, ces acteurs supralocaux devront pourtant être de plus en plus mis à contribution dans le contexte de la crise climatique. La mise en place actuelle des plans climat est une bonne occasion de le faire savoir.
Dans les 18 MRC qui ont la belle possibilité d’élire leur préfet au suffrage universel, cela sera sans doute plus aisé qu’ailleurs, mais il faut espérer que cette pratique se développera dans le futur.
Bien qu’au Québec, les espaces régionaux résonnent dans le cœur des gens, c’est bien à l’échelle des MRC que des perspectives d’action doivent être renforcées. Il serait donc intéressant de penser bio-MRC autant que biorégions pour poursuivre des projets tels que le développement de communautés nourricières. Plusieurs mouvements actuels s’inscrivent d’ailleurs dans cet élan (nouvelle vague au municipal, plateforme AGORA, Multitudes, Communagir, etc.).
Espérons que cela stimulera les débats en vue des élections de novembre prochain.
L’animateur Hugo Lavoie s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Le 15-18 sur les ondes de Radio-Canada concernant l’article qu’il a publié dans le journal Le Devoir ayant pour titre Le « Jour du dépassement » rappelle le caractère impératif de la décroissance. Durée : 10 minutes – 24 juillet 2025
C’est l’histoire d’une université qui a maille à partir avec son propre nom, un nom propre qui lui est impropre, qui ne la dit pas, la dit mal, la dédit. Le nom d’un général qui fit tout pour qu’elle n’existât point.
Mais laissons les porteurs de doléances s’épuiser, abîmons-les dans notre silence, se disent néanmoins les étouffeurs. Pour seule réponse, ils dictent LE fait, le seul admissible : le général hostile à la communauté de ladite université ne donne pas son nom à l’université qui le porte pourtant bel et bien, mais seulement à la ville qui le lui a emprunté et que l’institution reprend à son tour parce qu’elle s’y trouve. Clair, non ? Le cas doit rester simple, ou le K plutôt, celui compris dans Monckton, le général, qui disparaît lorsqu’il est question de la ville.
La pensée doit donc se satisfaire de cette trajectoire indirecte. Et que de détours ! L’Université à Edmundston et celle à Shippagan sont seulement « de Moncton » parce que c’est là surtout que l’institution est sise, quoique pas seulement, mais on commencera par là, par là où ne nous souhaitait guère celui qui nous a violemment expropriés et dont on porte tout de même le nom. Les amateurs d’Elvis Gratton goûteront toutes les circonvolutions.
Alors, refoulez ce que vous savez, contorsionnez-vous mentalement, étriquez votre langue, vivez de contresens et donnez-vous le cocktail d’un éternel ressentiment. Répétez après moi : le Moncton de l’université est seulement le nom d’une ville ; le Moncton de l’université est seulement le nom d’une ville ; le Moncton de l’université est seulement le nom d’une ville… Mais ajoutez, pour être inclusifs : l’Université de Moncton n’est pas seulement à Moncton ; l’Université de Moncton n’est pas seulement à Moncton ; l’Université de Moncton n’est pas seulement à Moncton… Et gare à qui il prendrait de se questionner ouvertement sur ce byzantinisme.
Évidemment, une telle armature ne suffit pas à contenir la réflexion. Alors s’ajoutera la doublure d’un autre thème d’autorité, le fameux consensus. L’argument semble sans appel et consiste en ceci : certes, oui, des gens militent pour un changement de nom de l’université, mais ils ne le font pas assez fort, ils n’ont pas suffisamment de poids, ils ne se montrent pas suffisamment unanimes. Je décrète qu’ils ne font pas « consensus ». … Ou plutôt, un « large consensus » ne les unit pas assez.
On étouffera la question sous-jacente : à partir de quand un « consensus » doit-il être suffisamment « large » pour valoir ? Contrairement à la pizza, l’unité de mesure n’est pas arrêtée, ce qui donne lieu à tous les arbitraires. Les étouffeurs sont assis au chaud, surplombent les citoyens s’agitant, pour ensuite monopoliser le droit d’établir si c’est suffisant pour qu’on les entende. Ils décrètent que non, et baissent le pouce.
Pourtant, le vice est déjà dans l’étrange tournure. L’expression « large consensus », hélas répandue jusque dans certains usuels, constitue en elle-même une bizarrerie. Par définition, un consensus ne suppose aucune mesure. Il suppose une unanimité, du moins une position à laquelle personne ne s’oppose formellement. Point. Il y a ou n’y a pas consensus. Par conséquent, un consensus ne peut être ni large, ni restreint, ni insuffisant, ni faible, ni quantifiable de quelque manière. La définition restreinte de consensus : « Accord entre personnes. Consentement. » (Le Robert).
Force est de reconnaître, en effet, qu’il n’y a pas de consensus. La communauté acadienne n’est pas entièrement d’accord pour un changement de nom… Soit. Mais, si on est conséquent, admettons tout autant qu’il n’y a pas non plus de « consensus » pour le maintien du nom. Tous ne veulent pas de cette « Université de Moncton », encore moins du diminutif « UMoncton » – provocateur dans le contexte, parce qu’arbitrairement proposé, voire imposé, sans que personne ne l’ait demandé, et qui fait disparaître toute évocation du français.
Il n’y a pas de consensus non plus à savoir que le statu quo devrait nécessairement s’appliquer si l’on constatait une absence de consensus… On comprend que la notion de consensus ici ne nous mène nulle part.
Si l’on s’entête à utiliser le mot, que signifierait alors l’exigence du consensus ? Il reviendrait à forcer un consentement, l’acte de consentir au mot d’ordre, soit un acte d’autorité qui frise l’autoritarisme et contredit les belles paroles sur l’engagement communautaire de « Missions stratégiques » promues sur du papier rutilant. Jacques Rancière : « Le consensus dit qu’il n’y a qu’une réalité dont il faut épuiser les signes, qu’un seul espace, quitte à y retracer les frontières, qu’un seul temps, quitte à en multiplier les figures. En conséquence de quoi il ne nous demande que de consentir. » (Chronique des temps consensuels, Seuil, 2005)
Parler arbitrairement de consensus et en appeler au consentement par défaut – votre consensus n’est pas assez « large », donc consentez au consensus officiel, lui « large », qu’on vous oppose par défaut, le statu quo –, c’est nier précisément ce qui a lieu.
Plutôt, mettons-nous donc d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de consensus. Qu’y a-t-il alors ? Il y a « débat ». Il y a ce que le mot fétiche de consensus, employé à la négative par les étouffeurs, veut précisément empêcher, un débat. Admettons- le. Organisons-le.
L’autre consensus
On sait que, dans le monde militant, le consensus a fait l’objet d’une définition plus spécifique. Là est en cause un processus qui est précisément celui que l’Université de Moncton refuse, à savoir partir de positions antagoniques et diverses, puis, à force d’échanges, de discussions, d’ouvertures, de confrontations d’idées… arriver optimalement à une position qui satisfasse tout le monde. Cette acception du consensus représente à l’échelle de la communauté le synonyme du terme « compromis » lorsqu’on est peu. Lisons cette précision qui a valeur de référence : « Le consensus, c’est l’unanimité ? Non… et oui (dans cet ordre). Rappelons qu’une prise de décision au consensus ne vise pas à mettre tout le monde d’accord sur les idées, les valeurs, mais à formuler, affiner, adopter des positions ou des propositions d’actions pour le collectif. Il faut donc que le collectif exprime ses objections et ses réserves pour qu’il les traite jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. » (Actionpopulaire.fr)
Cela suppose un accueil des positions d’autrui dans un cadre que la mission stratégique constitutionnalise déjà. Dans cet esprit, le « consensus » est ce à quoi on arrive. Il suppose de la part de tous une étude concertée des positions contraires. Si on tient au terme « consensus », ainsi convient-il d’y recourir.
Captation de la soirée d’échanges « Repenser l’altermondialisme face au moment réactionnaire » avec Alain Deneault et Thibault Biscahie le 9 juin 2025 au Centre social l’Achoppe. Cette soirée, organisée par les Amis du Monde diplomatique à Montréal, a été animée par Christopher Chanco et Hannah Ouhmane. Durée : 2 h 06 min 42 sec
* En mémoire de Bernard Cassen, ancien directeur du Monde diplomatique (1937-2025)
L’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? d’Alain Deneault est mentionné parmi les sources du récit documentaire de Gaspard WallutPétrole contre nourriture : scandale à l’ONU sur France Inter à l’émission Affaires sensibles animée par Fabrice Drouelle – Durée : 48 minutes – 9 juin 2025
« Aujourd’hui dans Affaires Sensibles… les dérives du programme onusien pétrole contre nourriture
Lorsqu’en janvier 2004 un journal irakien publie une liste de plus de 260 personnalités suspectées d’avoir bénéficié des largesses du dictateur déchu Saddam Hussein, personne n’imagine encore l’ampleur de l’affaire qui s’apprête à éclater. Pourtant cette publication va entraîner l**’Organisation des Nations Unies** dans le plus grand scandale de corruption de son histoire. Un scandale survenu dans le cadre d’un ambitieux et inédit programme humanitaire.
Pétrole contre nourriture, c’est le nom du programme, deviendra aussi le nom de l’immense affaire de corruption qui en découle. Une affaire qui plonge l**’ONU** dans l’embarras mais qui éclabousse aussi de nombreux pays, dont la France, qui compte pas moins de 11 noms sur la liste publiée par le journal irakien, dont des personnalités de premier plan. » – Affaires sensibles, France Inter
Un documentaire choc inspiré par livre De quoi Total est-elle la somme? d’Alain Deneault et réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall Produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022