Il faut qu’on parle de Québecor

Pivot

Par Alexandre Dumas et Lettre commune
Cette lettre d'opinion est co-signée par plus de 4000 personnes dont Alain Deneault
15 mai 2025

Pierre Karl Péladeau, PDG de Québecor, publiait le 3 mai dans Le Devoir une lettre sur la nécessité de financer les diffuseurs privés. Se désolant avec raison de la « désinformation » et de « la tolérance face aux fausses nouvelles diffusées sur les médias sociaux », il réclame le financement public des diffuseurs privés en soulignant « la nécessité d’avoir accès à une information fiable et de qualité ».

Les médias d’information possèdent un grand pouvoir : celui d’influencer le discours public et démocratique dans nos sociétés. C’est pour cette raison qu’il existe des guides déontologiques visant entre autres à prévenir les abus.

Or, les principes énoncés dans ces guides sont violés sciemment et de façon répétée par certain·es chroniqueur·euses œuvrant en grande partie dans les médias de Québecor, qui refuse d’être membre du Conseil de presse, donc de s’engager à respecter les normes reconnues par le métier.

Lorsqu’on sait que les médias de l’empire monétisent, par le truchement d’une poignée de chroniqueur·euses, la désinformation, les amalgames mensongers et les propos injurieux ou discriminatoires, la demande de financement public formulée par Pierre-Karl Péladeau nous apparaît pour le moins culottée.

D’autant plus qu’à peine six jours après la parution de sa lettre, l’un de ses chroniqueurs-vedettes, Richard Martineau, a intimidé un adolescent publiquement sur ses réseaux sociaux, le ridiculisant pour avoir exprimé son opinion dans le cadre d’une possible grève étudiante. Le jeune a aussitôt été submergé d’insultes, de moqueries et même de menaces. À ce jour, la publication est toujours en ligne, malgré les appels répétés de parents et de professionnel·les en santé mentale demandant qu’elle soit retirée.

On ne peut pas, d’un côté, réclamer des fonds publics et, de l’autre, permettre à un poulain de notre écurie de relayer à ses dizaines de milliers d’abonné·es une publication qui menace l’intégrité physique et psychologique d’un mineur.

Dénoncer, encore et encore

Chaque jour, depuis trop longtemps, certains acteurs médiatiques répètent, en ondes ou à l’écrit, les mêmes refrains obsessifs, dans une mauvaise foi qui saute aux yeux – même à ceux des étudiant·es du secondaire à qui on soumet ces textes pour en repérer les nombreux sophismes.

Ces tribuns misent sciemment sur la provocation et l’outrage pour capter l’attention, dégradant au passage notre espace public. L’insulte y est habituelle, une marque de commerce. Elle entraîne du clic et des revenus.

On observe un tel phénomène au sein de l’empire Bolloré, en France, où, comme le souligne Salomé Saqué dans Résister, « l’un lance une polémique, l’autre la commente, le dernier interpelle les politiques à son sujet ».

La convergence entre les diverses plateformes se transforme en véritable arme de désinformation et d’intimidation massive. Ainsi, une chronique radio discréditant une citoyenne prenant la parole dans l’espace public devient une vidéo Web, une chronique papier, un éditorial sur un canal d’infos en continu et des publicités commanditées. À cela s’ajoutent des publications sur Facebook et sur X, sous lesquelles les adeptes des tribuns invectivent la personne ciblée dans une litanie d’insultes qui peut durer des jours.

Les médias de l’empire monétisent, par le truchement d’une poignée de chroniqueur·euses, la désinformation, les amalgames mensongers et les propos injurieux ou discriminatoires.

La liste des personnes publiquement tournées en dérision, attaquées ou méprisées par certain·es chroniqueur·euses est longue, trop longue.

Les femmes racisées, les intellectuelles féministes, les artistes engagées sont particulièrement ciblées par un discours qui alterne l’insulte gratuite, le mépris condescendant et la diffamation. La publication visant l’adolescent mentionnée en début de texte n’a été que la goutte qui a fait déborder un vase au contenu fielleux et visqueux, déjà beaucoup trop plein.

Ce n’est pas d’hier que cette intimidation médiatique est dénoncée. En 2023, Le Devoir a publié la lettre « Ce ne sont pas que des mots », signée par 388 personnes. En 2021, le collectif Liberté d’oppression avait lui aussi revendiqué que cessent les mensonges, la désinformation et l’incitation à la haine émanant de certains médias et chroniqueurs : il avait récolté 10 000 signatures.

Dans la foulée, le président de la Fédération professionnelle des journalistes, Michaël Nguyen, avait déploré « que le collectif n’ait pas cité clairement les médias visés », ce qui était délibéré. Nommer, c’est parfois s’offrir en pâture.

Mais aujourd’hui, nous en avons assez d’avoir peur et faisons front pour mettre fin, une fois pour toutes, à l’intimidation médiatique. Aujourd’hui, nous affirmons que les modèles d’affaires reposant sur la monétisation de la haine ne sont pas dignes des subventions supplémentaires que leurs dirigeants réclament.

Ça a assez duré.

Le paradoxe de l’intolérance

En 1945, le philosophe Karl Popper énonçait ainsi le paradoxe de la tolérance : « Si nous étendons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants […] les tolérants seront anéantis, et la tolérance avec eux. »

Cette mise en garde, rédigée à l’ombre des totalitarismes, n’a rien perdu de sa pertinence. Elle trouve même un écho saisissant dans notre espace médiatique actuel.

Nous ne pouvons tolérer que le pouvoir exercé par certaines entreprises médiatiques leur serve à abuser et à intimider des Québécois·es, plombant leur liberté d’expression et leur sécurité.

Nous demandons aux gouvernements du Québec et du Canada d’ignorer toute demande de soutien financier supplémentaire émanant de Pierre-Karl Péladeau ou des médias de Québecor, et ce, tant qu’ils n’auront pas démontré, sans équivoque, leur volonté de respecter les guides de déontologie du journalisme, de participer aux mécanismes de contrôle indépendants et de contribuer de manière responsable à la discussion collective.

La liberté d’expression n’existe que lorsqu’elle est assurée pour tou·tes et non pas seulement pour ceux et celles qui bénéficient d’importantes tribunes.

Le 29 avril dernier, la députée Ruba Ghazal a fait adopter à l’unanimité par l’Assemblée nationale une motion qui condamne l’intimidation et le harcèlement en ligne visant les femmes qui prennent la parole, motion qui réaffirme l’importance de protéger l’espace public contre la haine. Ce pas, important, doit être le premier de plusieurs.

Ainsi, nous réclamons d’urgence un débat public sur le financement des médias : il est impératif de fixer un cadre qui décrit les conditions éthiques minimales à respecter pour accéder à des fonds publics dans le domaine médiatique. Ce cadre doit aussi englober les publications faites à titre personnel sur les réseaux sociaux par les tribuns, qui font pleinement partie de l’équation et participent à l’écosystème de l’intimidation.

Il est tentant de dire que « les personnes visées n’ont qu’à porter plainte », mais ne soyons pas dupes : les attaques sont si quotidiennes et répétées que les mécanismes de plainte existants censés protéger les citoyen·nes ne suffisent pas à régler le problème de fond : l’emploi de l’injure comme carburant toxique dans la course aux clics. Il est donc primordial que les pouvoirs publics se penchent rapidement sur ce problème pour y apporter enfin des solutions concrètes.

La liberté d’expression n’existe que lorsqu’elle est assurée pour tou·tes et non pas seulement pour ceux et celles qui bénéficient d’importantes tribunes. Liberté d’expression et liberté d’oppression ne sont pas des synonymes. Ne pas tolérer l’intolérance, ce n’est pas censurer : c’est refuser que la parole des riches et puissant·es devienne une arme contre une partie de la population. C’est protéger le climat social en défendant un espace commun où la parole critique de chacun·e peut exister sans menace, où la diversité des idées ne se confond pas avec le mépris, l’insulte et le harcèlement.

Les médias doivent reconnaître leur responsabilité dans l’épidémie de violence et agir en conséquence.

Recevoir des fonds publics est un privilège, pas un droit.

Cette lettre est co-signée par plus de 4000 personnes – écrivain·es, artistes, chercheur·euses, enseignant·es, travailleur·euses sociales et de la santé, ouvrier·es, retraité·es, citoyen·nes, etc. La liste complète se trouve en fin de texte de l’article sur le site de Pivot. La liste des signataires est mise à jour ponctuellement. Pour signer la lettre, cliquez ici.

Extractivisme : les faux-semblants d’une superpuissance

Extractivisme : les faux-semblants d’une superpuissance est l’épisode 3/4 de la série « Canada : un modèle en question » de l’émission Cultures Monde sur France Culture. L’animatrice Julie Gacon a invité trois spécialistes dont le professeur William Sacher, co-auteur avec Alain Deneault de l’essai Paradis sous terre. Comment le Canada est devenu une plaque tournante de l’industrie minière mondiale – Durée : 58 min – 30 avril 2025

« La culture extractiviste du Canada est constitutive du développement du pays. Le pétrole des sables bitumineux que l’on trouve en Alberta en est une ressource centrale. Mais malgré les promesses environnementales de Justin Trudeau, le Canada demeure un pays meurtri par l’extractivisme.

Avec : Irène Hirt, professeure de géographie à l’université de Genève, William Sacher Freslon, professeur associé de l’université Andina Simón Bolívar de Quito (Equateur) et Lila Benaza, doctorante en géographie à l’université Sorbonne Paris Nord, spécialiste de l’exploitation des sables bitumineux en Alberta.

Lors de son arrivée au pouvoir en 2015, Justin Trudeau avait promis de faire du Canada un pays exemplaire en matière d’environnement. Or, dix ans plus tard, le pays reste un très mauvais élève en termes d’émission carbone puisqu’il est le 4ème plus gros émetteur de CO2/habitant, derrière trois pays de la péninsule arabique. Parmi les principales causes de cet échec : la centralité de l’extractivisme, qui représente 42% des émissions carbone du Canada dans le développement du pays. La structuration territoriale – villes, routes, chemins de fer – s’est faite autour de l’exploitation des ressources naturelles et de la spoliation des peuples autochtones.

Une centralité de l’extractivisme que le Canada peine à faire évoluer. Pour des raisons institutionnelles d’une part, puisque les provinces sont historiquement souveraines pour la gestion de leurs sols et sous-sols. Par conséquent, il est difficile pour l’État fédéral d’harmoniser et d’encadrer l’extractivisme et celui-ci se confronte à l’hostilité de certaines provinces très conservatrices comme l’Alberta – le géant des sables bitumineux qui produit l’essentiel du pétrole canadien – opposée à toute réglementation. Mais plus encore pour des raisons politiques d’autre part, puisque les libéraux ont cruellement manqué de volonté pour défaire les liens presque organiques entre le secteur extractiviste, l’État et la classe politique canadienne.

Les industries minière et pétrolière canadiennes sont en effet très bien structurées et entretiennent des relations étroites avec le personnel politique, au point que le Canada est parfois surnommé “la Suisse des mines”. L’État a en effet mis en place des incitations fiscales et financières favorables à l’industrie extractive. Les entreprises ne s’y trompent pas puisqu’en 2013, 75% des entreprises minières mondiales étaient enregistrées au Canada et 60% d’entre elles étaient cotées à la bourse de Toronto. Celles-ci ont un impact environnemental et social énorme, notamment sur les peuples autochtones et leurs territoires dans le nord du pays, qui sont les principales zones de l’activité extractive. Un système remis en cause seulement à la marge par la société civile canadienne (par le biais de mobilisations autochtones localisées ou par l’action de certaines ONG), pour laquelle l’environnement semble demeurer un enjeu secondaire dans un contexte international incertain où la souveraineté du pays dans les domaines énergétique et des minerais critiques prime.

Focus – Premières Nations : les Innus du lac Saint-Jean au Québec et la gestion de leur territoire et de ses ressources

Avec Irène Hirt, professeure de géographie à l’université de Genève

Comme plusieurs groupes appartenant aux Premières Nations canadiennes, les Innus du lac Saint-Jean – qui se nomment eux-mêmes les Pekuakamiulnuatsh – ont été dépossédés de leurs territoires et privés de la gestion des ressources qui s’y trouvent jusqu’à récemment. S’ils négocient encore aujourd’hui un traité avec l’État fédéral canadien, ils participent depuis les années 2000 à des projets d’aménagement du territoire tels que la construction de centrales hydroélectriques, et ce afin d’en toucher une partie des revenus et d’occuper activement leur territoire ancestral.

Pour aller plus loin 

  • William Sacher Freslon est le co-auteur, avec Alain Deneault, de Paradis sous terre, comment le Canada est devenu une plaque tournante de l’industrie minière mondiale, (éditions Rue de l’échiquier, 2012)
  • Irène Hirt a coécrit l’article L’espace vécu sur Tshitassinu Cartographie participative et représentations du territoire des jeunes Pekuakamiulnuatsh (Québec) (Revue d’études autochtones, 2025) et a également coécrit l’article L’aménagement du territoire et la question de la différence culturelle au Canada. De l’invisibilité à la visibilisation des peuples autochtones (Revue Annales de Géographie, 2017)

Références sonores 

  • Le premier ministre canadien Mark Carney sur son programme en matière de politique énergétique pour le Canada – Cpac, 9 avril 2025
  • L’ancien premier ministre canadien Justin Trudeau sur son bilan environnemental – Monique Pauzé, 22 juin 2023
  • François Achim, membre du comité citoyen d’opposition au projet minier de La Loutre, lors d’une manifestation à Lac-des-Plages en Outaouais – Radio Canada, 7 août 2023
  • Témoignage de Rodrigue Turgeon, avocat de MiningWatch Canada, sur l’impact environnemental des mines à ciel ouvert en contexte urbain, au Québec – France 24, 26 mars 2024
  • Témoignages de Jacques, riverain du Lac Doré, puis de David Pharan, le maire de Duhamel, sur le forage de leurs sols par les industries souhaitant en savoir plus sur le potentiel minier de la zone, mais qui n’en informent pas la population locale – France 24, 26 mars 2024
  • Le premier ministre canadien Mark Carney, en Alberta, s’exprime sur la construction de nouveaux pipelines et de nouvelles infrastructures énergétiques – Edmonton Journal, 20 mars 2025
  • Chanson : Richard Desjardins – « Les Yankees » (1988) » – Cultures Mondes, France Culture

Mention d’Alain Deneault par Simon Paré-Poupart à l’émission Y’a du monde à messe

Lors de son passage à l’émission Y’a du monde à messe (Saison 9 – EP2), animée par Christian Bégin à Télé-Québec, Simon Paré-Poupart mentionne le rôle qu’a joué Alain Deneault dans son essai Ordures ! Journal d’un vidangeur publié chez Lux Éditeur. Le segment de cette mention débute à 39 min 50 sec – 9 mai 2025

« CB : D’où est partie cette impulsion pour écrire le livre ?

« C’est venu d’Alain Deneault qui était mon directeur de maîtrise. Je n’ai pas une famille qui vient du milieu du livre, on ne parlait pas vraiment de littérature… Une fois que tu fais une tâche ouvrière en général ou certains métiers, je pense qu’on normalise ce qu’on vit et éventuellement on banalise ce qu’on vit… J’ai fait un peu de littérature et Flaubert disais que ce qui est beau c’est de voir dans l’ordinaire de l’extraordinaire et Alain m’a permis ça, par son regard extérieur. On jasait de vidanges – j’en parle souvent – et il m’a dit : « Ce que tu portes comme discours a une valeur sociologique » et c’est lui qui m’a présenté à un éditeur. Alors, vraiment, le livre ne m’est pas venu d’emblée. C’est vraiment une très belle rencontre. » – Simon Paré-Poupart, Y’a du monde à messe, Télé-Québec

Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Alain Deneault participera avec Simon Paré-Poupart, Thibault Biscahie et Adib Bencherif à la soirée d’échanges Repenser l’altermondialisme face au moment réactionnaire présenté par les Amis du Monde diplomatique de Montréal le 9 juin 2025 au Centre social l’Achoppe (inscription obligatoire).

Décès du père de la simplicité volontaire, Serge Mongeau

Le Devoir

Par Dave Noël
12 mai 2025

« Le père de la simplicité volontaire au Québec, Serge Mongeau, est décédé le 9 mai après avoir eu recours à l’aide médicale à mourir. « Je n’ai plus la capacité de poursuivre les actions essentielles pour mener notre société vers une vie frugale, écologique et communautaire », avait confié le citoyen engagé, qui s’est éteint à l’âge de 88 ans.

[..] Après avoir travaillé chez Québec Amérique puis chez Libre Expression, Mongeau participe à la fondation d’Écosociété, en 1992. L’année suivante, il dirige l’ouvrage collectif Pour un pays sans armée, rédigé dans le contexte d’un référendum présumé gagnant sur l’indépendance.

La maison altermondialiste connaît un certain succès en dépit d’un équilibre financier précaire. Serge Mongeau pousse l’intégrité jusqu’à refuser que ses livres soient vendus dans les grandes surfaces comme Costco.

La publication de Noir Canada (2008) d’Alain Deneault, de Delphine Abadie et de William Sacher, qui relate des cas d’abus qu’auraient commis des sociétés minières canadiennes en Afrique, vaudra à la maison, dont Mongeau est le principal bailleur de fonds, des poursuites en diffamation de plus de 10 millions de dollars. Le livre devra être retiré du marché à la suite d’une entente à l’amiable.

À compter du début des années 2000, Serge Mongeau ouvre un nouveau front en s’appliquant à vulgariser le concept de décroissance, qu’il décrit comme une « simplicité volontaire plus globale, une orientation de la société qui rendrait normale la simplicité volontaire au lieu de la confiner à la marginalité ». Cette révolution doit venir de la base, disait-il. […] »

Bande-annonce du film de Julien Fréchette, produit par MC2 en coproduction avec l’ONF, 2012

Après la sortie du livre Noir Canada, l’auteur Alain Deneault, ses collaborateurs et les Éditions Écosociété sont poursuivis pour diffamation par Barrick Gold et Banro, deux grandes compagnies minières canadiennes. Malgré la disproportion des moyens financiers, la poignée d’irréductibles décide de lutter sur tous les fronts.

Le Prix des mots relate cette escalade de procédures judiciaires qui s’étend sur des années d’intenses tensions psychologiques. Thriller documentaire troublant, véritable suspense juridico-politique, le film se déroule dans les coulisses de la justice canadienne, avec comme toile de fond la présence controversée de l’industrie minière en Afrique.

Remerciement d’Alain Deneault pour le Prix Richard-Arès reçu en 2008 pour l’essai Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique publié aux Éditions Écosociété. La capsule vidéo a été publié par L’Action nationale le 13 novembre 2024.

Pourquoi rendre la maladie mystérieuse ?

Photo © Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

par Alain Deneault
9 mai 2025

Pourquoi rendre la maladie mystérieuse ?

C’est fou comme les médias et la science font mauvais ménage, alors que les uns sont certains de se placer au service des autres. Il suffit qu’une étude, une seule, celle de la revue Journal of the American Medical Association, affirme, après avoir étudié moins de 5% des cas, sans avoir identifié un fondement à ce qu’on a fini par appeler au Nouveau-Brunswick et en Ontario « la maladie mystérieuse », pour que des médias sautent aux conclusions.

Ils titrent : la maladie « ne correspond à aucune réalité » (it’s not real, National Post) ou « il n’y en a pas » (CBC). Entre ne pas identifier les traits caractéristiques d’un problème et postuler son inexistence, il y a pourtant, en épistémologie, toute une marge ! 

Lorsqu’on vit aux abords de sites d’exploitation où on épand des produits chimiques réputés toxiques, et qu’on est soi-même atteint de la maladie « mystérieuse », comme c’est le cas à Haut-Sheila pour Nathalie Lebreton et son fils Mathieu Duguay, c’est le cas de le dire, de tels grands titres s’ajoutent à l’histoire d’une grande souffrance. « Personne ne nous écoute ». Officiellement, ils représentent respectivement les cas no 350 et 48 de cette maladie. Au Nouveau-Brunswick, on en compte plus de 500. Certains en sont morts déjà. 

Les deux témoignent : ils sont éprouvés à plusieurs titres.

D’abord, ils souffrent dans leur chair : épuisement chronique, étourdissements, tensions cérébrales, sudation, engourdissements, raideurs, douleurs vives… La vie devient un cauchemar. 

Ensuite ils souffrent de ne pas se faire dire officiellement de quoi ils souffrent. En ce qui les concerne, contrairement à ce qu’avance l’étude américaine, aucun diagnostic clair, concernant un autre problème médical connu, ne leur semble avoir été communiqué. Ils se sont fait plutôt ballotter d’un hôpital à l’autre, d’un médecin à l’autre, d’une discipline médicale à l’autre et, pis, d’un diagnostic à l’autre. Ils ont l’impression que chaque médecin y va d’une évaluation différente, les laissant ensuite à eux-mêmes. On jurerait revoir le film Journal intime de Nani Moretti. Soumis quotidiennement à une salade de comprimés, après avoir reçu en vain un catalogue d’ordonnances, l’alibi du problème psychosomatique est cité en dernière instance pour dissimuler l’impuissance du corps médical. Le plus douloureux est de se voir retourner chez soi sans avoir reçu de soins. Seul le docteur Alier Marrero, de Moncton, trouve grâce à leurs yeux ; c’est sous son autorité que les cas disséminés sur le territoire se sont trouvés recensés, avec pour hypothèse la réalité d’un problème commun. 

Troisièmement, ils souffrent d’un puissant sentiment d’abandon. En février 2022, le gouvernement Higgs a mis fin à toute réflexion sur l’hypothèse d’une maladie commune entre tous ces cas. Il a même refusé un soutien financier de l’ordre de 5 millions de dollars de la part du gouvernement fédéral pour y voir plus clair. Pendant des années, personne ne s’est soucié du désarroi des victimes. Ce sentiment de déréliction reste entier. 

Partant, ils souffrent d’avancer eux-mêmes un très grand nombre d’hypothèses autour de la maladie sans qu’aucune d’entre elles ne soit prise au sérieux par leurs interlocuteurs, au prétexte qu’ils n’ont pas officiellement de titre scientifique ou d’expertise patentée pour avancer quoi que ce soit. Cette relégation de classe les humilie, comme s’il ne relevait pas aussi de la citoyenneté et de la démocratie de penser, de suggérer, de jauger un certain nombre d’idées dont le commun est capable. Pour toute réponse, le vide est sidéral. Il y a cinquante ans, Michel Foucault traitait déjà du « pouvoir » qu’est devenue l’instance médicale, intimidant quiconque ne maîtrise pas techniquement son jargon (« Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ? », 1976). 

Enfin, ils subodorent que le « mystère » qui entoure la maladie dont ils souffrent sent lui-même le soufre. Qu’il accommode des gens très puissants qui n’ont en rien d’intérêt justement à lever le voile sur quoi que ce soit. Le 25 novembre dernier, un éditorial de L’Acadie Nouvelle résumait ainsi l’enjeu : « le gouvernement Higgs craignait de découvrir qu’une entreprise ou un secteur d’activité précis se cachent derrière le problème ». 

Théorie du complot ? 

Il serait abusif, et condescendant, de réduire les doléances de ces gens atteints à de simples élucubrations complotistes ne reposant sur rien et n’ayant aucune valeur. C’est pourtant ce à quoi les victimes font face. 

Or, on en est loin. Personne ne délire au sens où on dirait par exemple des bleuetières ou forestières qu’elles épandent du glyphosate sur leurs terres sciemment pour rendre malades des gens. Personne ici ne parle ici d’une planification du genre, ce que seraient des élucubrations complotistes. Mais pour les patients froidement désignés de no 350 et 48, il ne fait pas de doute que l’épandage de produits chimiques que font les sociétés privées au Nouveau-Brunswick, plus qu’ailleurs, contribue à tuer la nature, la nature dont nous sommes, nous, sujets humains. 

Ici, un peu de grammaire, car la pensée est intrinsèquement liée aux mots. Il importe d’avoir en tête quel statut a un terme qualificatif : est-il essentiel ou circonstanciel? Si j’écris l’acier solide, j’associe solide à acier en tant que la solidité de l’acier lui est fondamentale : l’acier ne peut qu’être solide. Si j’écris par contre la pomme pourrie, j’entends que ce jour-là cette pomme-là s’adonne à être pourrie, donc elle l’est selon les circonstances. Ce n’est pas le propre de la pomme d’être pourrie.

Maintenant, si on écrit dans un journal néo-brunswickois la maladie mystérieuse, entend-on que cette maladie s’adonne à poser mystère ou cherche-t-on à la qualifier en propre ? On joue de l’équivoque en laissant penser que la maladie est mystérieuse par elle-même, qu’elle le serait par nature en quelque sorte. 

Principe de précaution

Prendre au sérieux les malades se traduirait par l’observation du principe de précaution en interdisant par exemple l’usage du glyphosate. 

Le médecin hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick a annoncé son intention de prendre au sérieux 222 dossiers concernant tous ces cas (Presse Canadienne, 27 mars 2025). Mais pour les intéressés, le mal est fait. Tout le monde s’est discrédité. 

Rappelons tout de même le fort parfum de partisanerie, et peut-être le puissant lobbyisme, qui a accompagné, chez les libéraux, bien des tergiversations antérieures. Il y a plus de cinq ans, les députés verts de l’Assemblée législative avaient proposé un amendement à un projet de loi, lequel amendement visait à interdire l’usage du glyphosate sur les terres de la Couronne et sous les corridors électriques (Acadie Nouvelle, 13 décembre 2019). Son action cancérigène était notamment attestée par l’Organisation mondiale de la santé (Acadie Nouvelle, 3 mars 2023 et 31 mars 2025). Libéraux et conservateurs, à l’unisson, avaient voté contre la proposition, montrant leur lien de solidarité dans leur soumission aux grandes entreprises.

Des élus locaux, acquis à la cause des bleuetières, ont noyé le débat dans une rhétorique théologique, en appelant à ne pas « diaboliser » ces pauvres entreprises comme Oxford Frozen Foods. La rhétorique des libéraux consistait à douter du bien-fondé de nombreux écrits scientifiques alertant les populations à ce sujet. En 2024, leur plateforme électorale n’a offert sur le dossier qu’un collier d’approximations contradictoires dont nous avons déjà fait état (Acadie Nouvelle, 26 décembre 2024). 

Maintenant, si les produits chimiques qu’on utilise abondamment étaient effectivement source d’empoisonnement ? Combien de temps acceptera-t-on de s’exposer à ces risques ? Attend-on que les puissants qui les utilisent jugent eux-mêmes suffisante la « preuve » de leur toxicité ? 

Autoritarisme(s) et théories critiques : critique d’un futur antérieur ?

Alain Deneault présentera la conférence d’ouverture du colloque annuel du Comité de recherche 41 (CR41) de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) « Autoritarisme(s) et théories critiques : critique d’un futur antérieur ? » qui se tiendra à l’UQAM les 22 et 23 mai 2025. La conférence d’Alain Deneault (en ligne) s’intitule « De la théorie critique à la théorie du complot : histoire d’une confusion ».

« Populisme, autoritarisme, fascisme sont au gré des évènements d’actualité des mots qui reviennent sur le devant de la scène. Déjà annoncée sous le vocable d’une « droitisation du monde » ou d’un « âge de la régression », notre époque est en proie à une dérive autoritaire, lorsqu’elle ne s’abîme pas dans le (néo)fascisme.

On constate en effet un devenir-autoritaire au sein des sociétés actuelles. Cette tendance se manifeste de différentes manières et dans différents domaines de l’activité sociale. Dans le domaine politique, l’affaiblissement du parlementarisme, l’établissement d’états d’exception durables, ou encore des mesures conduisant à saper la « société civile » et ses différents acteurs, semblent accompagner le fait qu’une partie non-négligeable des populations occidentales accepterait diverses formes de gouvernements autoritaires ou elle les réclame. Sur le plan social, se propage une tendance autoritaire à l’ensemble de nos vies individuelles et collectives et jusque dans les interstices de nos rapports sociaux. Parallèlement aux dénonciations des mesures progressistes, le « retour à la discipline » est devenu un leitmotiv politique, tout comme la xénophobie qui est même vue comme politiquement correcte. Les rapports d’autorité sont également à interroger dans un monde du travail bousculé par l’introduction de technologies numériques et d’outils de surveillance. Quant au domaine de l’économie, le capitalisme financier contemporain semble plus que jamais sonner le glas de toute tentative de prise démocratique sur le processus économique. Au travers des médias sociaux s’imposent de nouvelles injonctions autoritaires. La toile technoinformatique qui se tisse tranquillement dans notre vie quotidienne impose un ensemble de contrôles arbitraires. Les médias sociaux remettent en question certaines autorités traditionnelles, comme entre autres le journalisme et la science. Et, bien sûr, d’une importance cruciale et centrale à ce colloque, la question de l’autorité se pose dans le domaine de la psyché et de l’individu, dans la construction de son rapport à soi, à autrui et au monde.

Comment se manifestent ces phénomènes ? Comment les analyser ? Quelle est la pertinence des modèles théoriques antérieurs pour penser la tendance autoritaire actuelle ? Par ce colloque, nous tenons à renouer avec ce que les théories et sociologies critiques issues de périodes de crises similaires à la nôtre peuvent nous enseigner sur ces phénomènes – et nous aider à contrer la possibilité de la peste brune. C’est ainsi que nous vous convions à une discussion de deux jours sur les théories critiques et les autoritarismes. » – Département de sociologie de la faculté des sciences humaines de l’UQAM


De la théorie critique à la théorie du complot : histoire d’une confusion
Conférence d'ouverture par Alain Deneault (en ligne)
Jeudi 22 mai 2025 - 9 h à 10 h 15
UQAM - Pavillon Sherbrooke (SH) - Local SH-3420
200 rue Sherbrooke Ouest, Montréal
Colloque AISLF CR41- Jeudi 22 mai et vendredi 23 mai 2025
Entrée libre

Alain Deneault – Conférence « De la théorie critique à la théorie du complot : histoire d’une confusion » – 22 mai 2025

Pascale Bédard, professeure en sociologie des arts et de la culture, Université Laval et Alain Deneault – Conférence « De la théorie critique à la théorie du complot : histoire d’une confusion » – 22 mai 2025

Participation d’Alain Deneault à l’École d’été citoyenne 2025 : Réhabiter l’Outaouais

Alain Deneault participera à l’École d’été citoyenne 2025 : Réhabiter l’Outaouais dont les quatre thématiques seront : l’expropriation (21 mai), l’itinérance (22 mai), la biorégion (6 juin) et la décroissance (7 juin). L’événement est organisé en collaboration avec l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et le Laboratoire de formation populaire de l’Outaouais (LFPO). La conférence d’Alain Deneault aura lieu le 6 juin et s’intitule : Qu’est-ce qu’une biorégion ? De la force des choses au dessein politique.

« Alliant à la fois savoirs expérientiels et savoirs théoriques, l’École a généré des échanges et des réflexions autour d’une citoyenneté plus engagée et plus inclusive. Au cours des quatre jours de l’École, des activités de partage d’expériences et de savoirs, de co-formation et de discussion ont eu lieu afin de nous outiller à agir au sein de nos communautés au bénéfice d’une société plus juste. » – École d’été citoyenne 2025


Qu'est-ce qu'une biorégion ? De la force des choses au dessein politique
Conférence d'Alain Deneault à l'École d'été citoyenne 2025
Vendredi 6 juin 2025 - 9 h 15 à 10 h 15
Université du Québec en Outaouais (UQO) - Campus Alexandre Taché
283 boulevard Alexandre-Taché, Gatineau
Stationnement gratuit
Inscriptions ici

De quelle façon l’argent corrompt-il notre âme ?

De quelle façon l’argent corrompt-il notre âme ? Entretiens et table ronde avec plusieurs invités dont Alain Deneault à l’émission Les idées folles animée par Paul Journet et Rose-Aimée Automne T. Morin sur les ondes de Radio-Canada. Le segment avec Alain Deneault débute à 21 h 44 – Durée : 15 minutes – 1er mai 2025

Rose-Aimée Automne T. Morin et Paul Journet se demandent de quelle façon, précisément, l’argent corrompt notre âme; le journaliste à La Presse, Nicolas Bérubé, explique comment le simple fait de penser à l’argent peut rendre les gens moins généreux; l’autrice, animatrice et chroniqueuse littéraire Claudia Larochelle défend l’idée que les riches devraient se garder une petite gêne  sur les réseaux sociaux; la poète Marjolaine Beauchamp offre une création sur le thème de l’argent; l’auteur et scénariste Jacques Savoie aborde la richesse instantanée à travers l’histoire de la famille Lavigueur qui avait gagné 7 millions de dollars dans les années 80; et le docteur en philosophie, enseignant et essayiste Alain Deneault soutient que la culture de l’argent entraîne plusieurs psychopathologies dans notre modernité.

L’auteur Jean F. Boily mentionne Alain Deneault dans les remerciements de son livre Grosse Douceur

L’auteur Jean F. Boily mentionne Alain Deneault dans les remerciements de son livre Grosse Douceur paru le 20 mars dernier dans la collection Quai no 5 des Éditions XYZ.

« […] Je veux aussi remercier les cerveaux qui, ici et là, parlent avec moi dans Grosse douceur. Un coup de chapeau […] Aux observations d’Alain Deneault, grand intellectuel de combat. […] » – Jean F. Boily

Résumé du livre

« Dans les années 1980, au Lac-Saint-Jean, un petit gars solitaire devient la risée de ses camarades qui le surnomment Grosse Douceur. Il traverse l’adolescence tête baissée et trouve ses repères dans l’alcool et la vie nocturne. Débarqué à Montréal, il est grisé jusqu’au point de rupture par les attraits de la restauration. Récit initiatique à l’humour cinglant, le premier roman de Jean F. Boily rencontre l’histoire du Québec, ce demi-pays qui peine à naître autant que le personnage marqué par ses défaites. » – Éditions XYZ

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï parmi «Les livres du mois» du Monde diplomatique

Le Monde diplomatique

Par Esteban Chevalier
Mai 2025

Comment affronter un présent sans précédent — « inouï » ? Pour mieux répondre à la crise écologique, nous gagnerions à « faire que », plutôt que de nous demander « que faire », comme autrefois Lénine. Face à l’insuffisance des gouvernements et du capital, il nous faudrait, selon Alain Deneault, sortir de la torpeur et de l’éco-angoisse et adopter une posture transformatrice. Le philosophe québécois critique vertement une gauche en perte de repères, déplore un libéralisme technocratique qui fragmente nos sociétés. Il invite à reconstruire l’engagement politique en partant de l’échelle locale, à travers des initiatives comme la biorégion, « contraction de la pensée politique à l’échelle régionale ». Livrer la guerre à la « médiocratie », affronter les sujets qui dérangent et prendre des risques : tels sont les axes d’une action politique enracinée dans l’inédit. Loin d’une réponse programmatique, l’ouvrage appelle à expérimenter dans l’essai et le mouvement, à repenser l’engagement politique pour donner corps à une pensée agissante.

Un banquier au pouvoir

Mark Carney sous le drapeau – Photo © Nathan Denette / La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 avril 2025

Un banquier au pouvoir

Sur un point, il n’y avait aucun suspens à l’attente des résultats électoraux de lundi soir. Que gagnassent les conservateurs version État pétrolier de Pierre Poilièvre ou les libéraux du banquier Mark Carney, les grands vainqueurs de cette élection allaient surtout être les grandes entreprises. Pendant quatre ans, elles ne se feront pas enquiquiner par l’agent du fisc ni ne perdront leurs subventions.  Leur seul adversaire est désormais le président des États-Unis, tant qu’elles ne déménageront pas au sud de la frontière. 

C’est une vieille mécanique. Les États fédéral et provinciaux constateront fatalement leurs difficultés à boucler le budget et leur incapacité à satisfaire minimalement leur mission sociale (financement des hôpitaux, des écoles, du logement, des minima sociaux…). Ils feront alors semblant de croire qu’il y va seulement d’un enjeu de dépenses. On se demandera alors où couper…

Gouvernements fédéral et provinciaux, quelle que soit leur bannière, conservatrice ou libérale, pourront continuer en toute quiétude à renier des promesses électorales, à supprimer des services ou à passivement laisser les institutions sociales en l’état de déconfiture qui est le leur. Quelques dépenses spectaculaires dans des domaines précis viendront voiler la situation globale. On continuera sinon de nous expliquer avec condescendance que l’argent ne pousse pas dans les arbres, que l’État n’a pas suffisamment de moyens, que les particuliers sont toujours surtaxés et surimposés… 

Les alchimistes du verbe ressortiront leurs formules creuses, à savoir qu’ils feront mieux avec moins et que le public n’y verra rien lorsque le bulldozer des budgets d’austérité sera passé par là. Certes, Mark Carney ne s’exhibera pas, lui, agitant rageusement une tronçonneuse pour nous annoncer des coupes brutales dans le budget de l’État ; comme il est libéral, il se contentera de procéder avec un sourire. 

On fera comme si, dans un budget, il n’y avait pas une autre colonne, celle des revenus. Ce la permettra d’éviter de mettre le doigt sur le bobo, à savoir que l’État, non, ne dépense pas trop. Plutôt, il manque de revenus : il ne va pas chercher l’argent là où il est et où il s’accumule vertigineusement. C’est lorsque les États se privent de revenus, en n’imposant pas suffisamment les grandes entreprises qui croulent aujourd’hui sous les bénéfices ni leurs actionnaires qui nagent dans les dividendes, qu’il est à court de fonds pour soutenir sa mission sociale. 

Maintenant que les Canadiens ont porté un banquier au pouvoir, plutôt que de soutenir les partis écologistes et de gauche, ils auront à la tête de leur gouvernement celui qui conduisait les destinées de la firme Brookfield Asset Management. À ce titre, Mark Carney a recouru aux avantages des paradis fiscaux dans la constitution de fonds d’investissement, dixit Radio-Canada (26 mars et 10 avril 2025). Il a aussi précisé que, sous sa gouverne, le Canada continuerait de n’imposer que la moitié des revenus en capitaux (investissements boursiers), faisant de notre pays en la matière un demi-paradis fiscal. 

Actuellement, bon an mal an, les entreprises contribuent seulement à hauteur d’environ 10 % au budget de l’État, et cela comprend les PME, captives du fisc à l’instar des particuliers de la classe moyenne. Les multinationales s’en sortent en versant à l’État bien moins qu’un pourboire, alors qu’elles profitent les premières des investissements publics : les routes, les aéroports, la sécurité publique, le système de justice, la formation professionnelle de leurs futurs employés, les subventions de l’État…

Des libéraux amis des paradis fiscaux

Le Parti libéral, à l’instar des conservateurs, a traditionnellement soutenu les paradis fiscaux. 

Rappelons-nous Paul Martin, dans les pas de qui Mark Carney dit marcher. Il a agi comme ministre des Finances, puis premier ministre, de 1993 à 2006, en étant, lui-même, puis ses fils, actionnaire unique de la Canada Steamship Lines. La flotte internationale de cette entreprise, cédée à la famille Martin par Paul Desmarais père, battait pavillon de complaisance et était administrée depuis les paradis fiscaux. Le Paul Martin ministre avait pourtant pour rôle officiel de lutter contre ce que faisait le Paul Martin entrepreneur. 

De retour au pouvoir, les libéraux du souriant Justin Trudeau ont nommé William Morneau ministre des Finances, de 2015 à 2020. Ce dernier détenait alors des parts dans une structure qui porte son nom, Morneau Shepell, laquelle avait des activités à la Barbade, au moins. Qui plus est, le responsable de la campagne de financement de 2015 était Stephen Bronfman, dont les entreprises sont très présentes elles aussi offshore.

Les libéraux fédéraux ont voté en 2016 contre une motion déposée par le député Gabriel Sainte-Marie pour revoir le corridor d’amnistie fiscale permanente entre la Barbade et le Canada que constitue un accord controversé signé en 1980 par les conservateurs de Jos Clark. 

Sur tous ces points, qu’on me permette d’en référer à mon * Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété). 

À l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick, les députés libéraux comme conservateurs s’évanouissent lorsqu’il est question d’évitement fiscal, surtout lorsqu’on donne nommément en exemple le cas du conglomérat Irving. Tout au plus soufflent-ils dans un râle d’agonie que c’est à Ottawa d’y voir, que la fiscalité ne relève en rien de leur compétence constitutionnelle. Et incompétents, donc, ils le sont avec zèle. Aucun ne songe à mettre sous pression son homologue fédéral pour que l’État touche enfin sa juste part, et la redistribue aux provinces de façon qu’on puisse favoriser l’accès aux études postsecondaires, la rétribution décente des infirmières, l’embauche de puéricultrices dans les garderies… On regarde plutôt complaisamment des milliards de dollars échapper au fisc en murmurant : Ah ! ben, coudonc… C’est qu’un rapport matrimonial unit libéraux provinciaux et fédéraux ; ils forment officieusement une même entité, tel en France où les mêmes partis s’engagent dans les élections municipales, régionales et législatives… Et comme le grand manitou Dominic Leblanc ne dissimule pas ses étroits liens d’amitié avec la famille Irving (Acadie Nouvelle, 30 décembre 2024), on peut encore attendre. 

C’est le paradoxe de ces élections. Pour sauver le Canada de l’arrogance impérialiste affichée par le Youppi ! de la politique à la Maison-Blanche, on se sera reconnu dans un banquier qui risque de mettre encore plus à mal ce qui lui reste de modèle social. 

* Alain Deneault a reçu le Prix Pierre Vadeboncœur pour l’essai de l’année en 2014 avec son essai Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété)

Les médiocres ont remporté la bataille

Mediapart

Par Mustapha Ait Larbi
(abonné de Mediapart)
23 avril 2025

Dans son ouvrage La Médiocratie, le philosophe canadien Alain Deneault écrit :

 " Les médiocres ont remporté la bataille. " 
" L’époque des valeurs et de la vérité semble révolue. "
" Aujourd’hui, les esprits vides tiennent les rênes, armés de leur insignifiance et de leur corruption. "
" Lorsque les grandes valeurs s’effacent, c’est un chaos moral qui s’installe — un effondrement du goût, de l’éthique, de l’esprit. "
" Nous sommes entrés dans le règne des insignifiants, dans un monde où les vils triomphent. "
" Et plus un individu s’enfonce dans la vulgarité, l’indécence et le vide, plus il gagne en popularité et en notoriété. "
" Plus il descend, plus il brille aux yeux de la masse. "

Deneault ajoute :

 " Les réseaux sociaux ont réussi à ériger les insignifiants en idoles.
Il suffit aujourd’hui qu’une jolie idiote ou qu’un bel imbécile se filme pour devenir célèbre. "
" À travers des plateformes creuses, dépourvues de toute profondeur intellectuelle ou morale, on impose à la société des visages vides, dénués de sens, des figures sans substance, des produits sans âme. Ces plateformes, pour la plupart, ne produisent rien de réellement porteur — aucune idée, aucun contenu apte à traverser le temps ou à nourrir l’esprit. "

Le monde se meurt de trop d’avidité. Ce monde n’est pas jeune, il est vieux. Ce monde n’est pas moderne, il est dépassé par son mal-développement. La prophétie de Marx, de Freud se déroule devant nos yeux. Notre monde agonise tout simplement. La croissance est une folie qui crée non pas la richesse, mais la pénurie. L’écologie est impossible tant le pétrole que l’on trouve partout et de plus en plus, abonde. Les milliardaires qui veulent imposer un ordre fasciste sont de plus en plus nombreux, les pauvres sans défense également. Nous pensons être de plus en plus autonome, alors que nous sommes de moins en moins autonome. La drogue finira par tout gangrener. Dans un monde pollué, c’est la révolte qui sera notre dernière liberté quitte à ce que cette révolte se passe dans les ruines du monde.

Comme disait si bien Camus:  » Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.  »

Participation d’Alain Deneault au Colloque scientifique sur les droits linguistiques des francophones du Nouveau-Brunswick depuis l’affaire Louis Mailloux

Alain Deneault participera, aux côtés d’une dizaine d’invités, au Colloque scientifique sur les droits linguistiques des francophones du Nouveau-Brunswick depuis l’affaire Louis Mailloux – organisé par le comité du 150e anniversaire de l’affaire Louis Mailloux – le jeudi 15 mai 2025 au Village historique acadien.

La présentation d’Alain Deneault a pour titre « L’Acadie saisit par les humanités : Nietzsche, Lacan, Said » et se résume ainsi :

« En marge des questions abordées dans le cadre du colloque, cette présentation consiste à mettre en perspective les réflexions entourant la question du français au Nouveau-Brunswick, à la vue de concepts généraux développés dans l’histoire moderne de la pensée. D’abord, les « considérations intempestives » de Nietzsche sont rappelées pour marquer la paradoxale importance d’oublier lorsqu’on élabore une historiographie nationale. Ensuite, le concept de signifiant forgé par le psychanalyste, Jacques Lacan, permet de penser une façon d’y parvenir. Enfin, l’éthique de l’intellectuel développée par Edward Said contribue à universaliser la portée du phénomène acadien. »


L’Acadie saisit par les humanités : Nietzsche, Lacan, Said
Présentation d'Alain Deneault dans le cadre du
Colloque scientifique sur les droits linguistiques des francophones du Nouveau-Brunswick depuis l'affaire Louis Mailloux
Jeudi 15 mai 2025 - 13 h 20 à 14 h 05
Village historique acadien - Salle Antoine Landry
5 Rue du Pont, Bertrand, Nouveau-Brunswick
Informations : nicolas.landry@umoncton.ca - 506 726-2727
Ouvert à tous

Organisé par le comité du 150e anniversaire de l'affaire Louis Mailloux

Interview : Alain Deneault – Être lucide face à l’obscurantisme et l’angoisse

Bruxelles Laïque Échos 

Par Jean-François Grégoire
1er trimestre No 128 - Printemps 2025

Philosophe et essayiste, Alain Deneault, auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Totalitarisme PerversPolitiques de l’extrême centre (2016)et Mœurs (2022), a publié fin 2024, Faire Que ! L’engagement Politique à l’Ère de l’Inouï. Ce professeur de philosophie a choisi d’enseigner en Acadie, au Canada, loin des centres urbains. Face aux bouleversements climatiques et à la « pandémie de crises » que nous vivons aujourd’hui, comment repenser nos modes de vie sur un mode solidaire, afin de réenchanter l’engagement à la hauteur des défis qui nous attendent ?

Jean-François Grégoire (JFG) : En philosophie pratique, c’est-à-dire en éthique et en politique, la question classique est « que faire ? », comment agir ? Vous avez choisi d’intituler votre ouvrage « Faire que ! ». Pouvez-vous nous expliquer ce choix ? Quel était votre objectif en rédigeant ce livre et à qui s’adresse-t-il ?

Alain Deneault (AD) :

La question « Que faire ? » jalonne mon travail depuis longtemps, à la manière d’une formule qu’il convient d’étudier dans sa forme même ainsi que dans son évolution. Autant l’expression interrogative, et quasi exclamative, était galvanisante du milieu du XIXe siècle au début du XXe, et motivait la praxis politique au point d’engendrer des révolutions (on n’avait pas encore idée à l’époque du cauchemar stalinien qu’elle allait engendrer), autant elle s’est conclue au début du XXIe siècle sous la forme d’une grande lamentation : « Qu’est-ce que je peux faire, moi, petit citoyen, le Petit-chose à qui rien ne réussit…? » C’est comme si la question qui trouvait à l’origine du tonus dans la prose de Nikolaï Tchernychevski ou le verbe de Lénine ne résonnait plus qu’en faibles ondes dans les lamentations de Calimero. 

Dans un premier temps, en m’y arrêtant dans Faire que !, j’ai souhaité mettre en valeur le caractère stimulant d’une telle interrogation, notamment en rappelant comment dans sa forme première véhiculée au XVIIIe siècle par le révolutionnaire Babeuf, et son « Quoi faire ? », il nous était possible de penser les politiques publiques, notamment fiscales, en lien avec le progrès social. En relisant le premier livre ayant arboré ce titre, celui du romancier révolutionnaire Tchernychevski, pour postuler la possibilité d’une refonte complète des mœurs sous le signe du féminisme radical, de façon à entraîner de lui-même une révolution. En prenant au sérieux le plus célèbre des livres intitulés Que faire ?, celui de Lénine, non pas tant pour épouser son programme de type partisan autoritaire, mais pour inventorier les questions exhaustives et précises que se trouve à poser ce penseur de l’organisation en ce qui regarde la structuration d’un combat politique. Enfin, je me suis étonné de constater à quel point notre culture regorge de livres, de chapitres ou d’articles dont le titre est précisément Que faire ?. Certains sont nettement d’inspiration léniniste, malgré mille nuances importantes, comme chez Alain Badiou ou Louis Althusser, d’autres sont absolument ironiques, comme chez les libéraux de la décennie 1990 qui s’amusaient à détourner les reliques du soviétisme ou chez les aboyeurs de l’extrême droite qui piochent continuellement dans le jardin de la gauche, en passant par des reprises qui se contentent d’un effet marketing relevant de la référence désinvestie et fade, comme chez la passionaria de la lutte écologiste, Jane Fonda, l’écologiste libéral Daniel Cohn-Bendit ou le libéral-« socialiste », Jean-Christophe Cambadélis. Dans ce tour d’horizon quelque peu oulipien, j’ai cherché à comprendre ce que tous ces titres, sur 150 ans, disaient de l’évolution de la question elle-même.

Dans un deuxième temps, j’ai porté attention aux critiques de la question, une philosophe de l’écologie comme Isabelle Stengers ou un autre, Vincent de Victor, récusant l’expression dans sa formulation même. Et j’y suis allé de mon propre décalage. La question « Que faire ? » est dissonante : elle motive à l’action, mais la fige dans l’attente d’une réponse, fatalement offerte sous la forme de consignes. Le « que » de l’expression est un pronom interrogatif qui appelle des précisions, plus précisément des compléments d’objet direct. Cela conspire à simplifier considérablement l’analyse du réel et à interrompre le moment de la pensée et de l’analyse collectives. Le « faire » devient faible en cette circonstance, car il appelle lui aussi une métamorphose dans des verbes prescripteurs et directifs. C’est la raison pour laquelle l’inversion de la forme dans la tournure « Faire que ! » m’a parue salutaire. Le « que » y agit soudainement comme une conjonction de subordination et appelle des phrases au subjonctif. Le sujet de l’expression n’est donc plus celui qui l’énonce (un homme occidental le plus souvent en ce qui concerne « Que faire ? »), mais toute personne qui se sent concernée par elle, qui entend agir pour faire en sorte que… l’action sociale, culturelle et publique soit en phase avec les exigences de la biophysique et du climat, de l’éthique et du sens. Cette subjectivité n’est d’ailleurs plus exclusivement humaine et entraîne dans la réflexion toutes les instances du vivant ayant une part dans l’économie de la nature.

JFG : Pourriez-vous élaborer sur la notion d’inouï ? Qu’est-ce qui vous semble si unique aujourd’hui – qu’est-ce qui fait que vous n’êtes pas seulement un (philosophe) marxiste de plus qui annonce la fin du capitalisme ?

AD :

L’inouï est d’abord un terme qui résume la façon dont les bouleversements climatiques et la sixième extinction de masse nous sont racontés dans un ordre intellectuel où le discours est en particulier l’apanage des sciences exactes et de la recherche opérationnelle. C’est en termes de millions d’années, de seuils, de pourcentages, de ratios, de moyennes universelles… que s’organisent le discours politique, l’historiographie, l’éthique et la psychologie sociale. Ce type de construction tend à nous faire voir le réel – à juste titre à certains égards – en tant qu’il n’a pas de pareil dans l’historiographie, qu’il ne se compare à rien d’autre que lui-même, et qu’il est par définition inouï. Ce qui est inouï est pratiquement impensable parce qu’on ne peut le comparer à rien d’autre qui nous permet de le spécifier.

J’en conclus que cela relève autant d’un état de fait historique gravissime que d’un échec de l’écologie politique, au sens où en s’alliant exclusivement avec les sciences exactes, elle s’est privée de modes d’articulation susceptibles d’entraîner des modifications comportementales et politiques. Que faire lorsqu’on se fait dire que l’« activité humaine » est responsable de la transgression de six seuils fondamentaux se résumant à l’excès des 400 parties par millions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et de l’augmentation de la température moyenne de 1,5 % dans le monde depuis le premier brevetage de la machine à vapeur? Cette rhétorique ne parle pas globalement. Elle n’est pas fautive, mais souffre d’un manque d’expression littéraire, politique, sociale, symbolique et spirituelle. Nous manquons d’objets mentaux auxquels nous référer pour penser ce qui vient, et pour nous donner collectivement un dessein nous permettant d’engager l’action de manière réfléchie, concertée, lucide mais aussi joyeuse.

Ce qu’il y a de proprement inouï, c’est le fait de s’aligner sur des temps catastrophiques qui ne répondent justement plus de l’ « activité humaine ». Cette expression nous abuse. Elle relève d’une façon pudique (et censurée) pour les pouvoirs institués et leurs organes officiellement « politiques et scientifiques » (le Giec, l’IPBES…) de couvrir notre régime extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste. Mais le sujet dit « humain », selon cette approche sociologiquement myope, est spectateur ; le réchauffement climatique et la perte de biodiversité sont partis ; il s’agit de processus désormais indépendants, autonomes et exponentiels. Nous avons détraqué le système Terre. Et si nous, les décideurs du capital en particulier, en sommes responsables, nous ne pouvons pas pour autant réparer les conséquences de ce vandalisme universel. C’est cela qui est inouï. Autant les pacifistes pouvaient espérer que les Guerres mondiales ne soient pas enclenchées au XXe siècle en raison de décisions humaines, autant nous sommes ici confrontés à la « force des choses », comme l’écrit Hannah Arendt, un phénomène historique qui ne dépend pas de la délibération politique.

Dans cette perspective, le capitalisme se présente comme un système à bout de souffle, cancérigène. Il bénéficie à des illuminés du marché et porte au pouvoir politique des psychopathes. La science écologique, la justice fiscale, les droits de la personne, la structuration de la géopolitique et même la rationalité économétrique, pour ce qu’il en restait, se trouvent raturés comme si cela n’avait jamais existé. Ce système s’effondre sous nos yeux, mais pas comme on se l’imaginait. Il disparaît pour des pans entiers de la population. Les différentes « classes moyennes » se voient glisser au rang de la majorité de prolétaires qui n’en ont jamais été dans l’histoire que les bénéficiaires relatifs, se voyant eux-mêmes socialement marginalisés au-delà de leur marge de crédit. Le capitalisme a profité à une portion de bénéficiaires relatifs; ceux qui pouvaient encore consommer ce qu’il produit au fort prix d’une alinéation psychologique et sociale, se voient tomber dans le camp des adversaires de l’oligarchie, sitôt qu’ils n’ont plus le pouvoir d’achat ou le capital culturel et social de composer avec elle. Pour eux, désormais, chutant un à un, le capitalisme se termine. Ils se découvrent va-nu-pieds, exposés à la violence d’un régime qui ne tient aucune des promesses défendues par son marketing. 

JFG : La question de l’objet, au sens d’une grille de lecture pour penser le monde dans son objectivité est centrale dans l’ouvrage. Nous savons qu’à droite, les objets de substitution et le déni ou la négation de la crise environnementale sont normalisés. Croyez-vous aussi que le discours intersectionnaliste, dans sa version « cannibale » telle que vous la décrivez dans Mœurs, suit le même schéma en représentant un appauvrissement du langage, des représentations et de la pensée, et ce, malgré sa critique du capitalisme ? Comment qualifiez-vous d’ailleurs cette critique ?

AD :

La situation engendre en effet beaucoup d’angoisse, plus que d’anxiété (un autre mot jeté précipitamment dans le débat public). L’angoisse résume un état de malaise sans objet correspondant. Dans l’économie du désir, il s’agit d’un objet interdit, qu’on censure psychiquement, et qui nous place aux abois. On se rabat alors sur des formes substitutives. Dans le cas qui nous occupe, l’objet est difficile à nommer parce qu’il conditionne aussi la vie même du sujet, c’est de ses propres conditions d’existence qu’il est question. Objet et sujet se retrouvent dans une même problématique, très difficile à thématiser en termes pratiques. Que faire ? D’abord faire preuve d’un certain courage pour mobiliser l’énergie psychique à l’air libre de l’angoisse en une force de mobilisation structurée. Pour ce faire, il convient de se donner des objets lucides et adéquats, plutôt que substitutifs. Prendre la mesure du problème du vivant comme étant l’enjeu fondamental du XXIe siècle, ajuster son discours et ses concepts pour convenir à cette impressionnante réalité…

Or, tous n’ont pas autant de grandeur d’âme. D’autant plus qu’on se trouve massivement sollicité par des discours d’extrême droite qui ont pour eux l’avantage de la paresse. L’objet politique de l’extrême droite a tout pour rassurer à peu de frais le sujet historique (nécessairement) inquiet. Il élit quelques boucs émissaires aisément repérables et postule du reste que tout va bien, que tout irait bien si seulement le corps social apprenait à se défaire de ces éléments pathogènes qui le parasitent. Il y va alors de politiques par ablations. Débarrassons-nous des musulmans et autres apparents étrangers du Sud et de l’Est chez nous, et « nettoyons »-nous, ose affirmer Donald Trump, des Palestiniens au Moyen-Orient, purgeons nos institutions de tous les discours sociétaux et écologistes, et vous verrez comme tout ira bien. Nous serons de nouveau « grands », voire « immenses ». Cela séduit les esprits faibles, qui ont été formés dans la culture populaire aux théories du complot et aux intrigues à la whodunit, et cherchent dans la précipitation la clé de voûte de toute situation, qui leur permet de se dire que, du reste, tout va bien.

À gauche, l’élément culturel substitutif, qui permet de compenser la perte d’objet relative à l’époque, repose dans un premier temps sur une analyse sociopolitique sérieuse et féconde, à savoir la critique intersectionnelle. Qui peut encore contester qu’on n’ait pas droit au même destin social selon maintes caractéristiques personnelles identifiées socialement ? Il va désormais de soi de considérer aussi par ce prisme tout enjeu social. Dans un second temps, il y a substitution lorsque l’objet de la critique devient exclusif, obsessionnel, exalté même, et qu’il donne lieu à des mobilisations ou à des luttes exacerbées, quitte à verser dans des aberrations qui font honte, et qui se révèlent politiquement suicidaires. Alors qu’il y a tant d’enjeux graves et fondamentaux auxquels s’attaquer, on peut s’étonner de l’accent fétichiste qui a pu être mis sur des combats qui donnaient en réalité l’impression de minimiser les logiques discriminantes à l’œuvre dans notre société, que ce soit en lien avec l’appartenance sexuelle ou l’ethnie, ou certains partis pris intimes. Cela n’est pas sans rappeler la frénésie des années 1970 pour une vulgate marxiste qui a nui à la gauche plutôt que de l’aider. Auprès du commun, en véhiculant des revendications hermétiques, on s’érige comme repoussoir vers l’extrême droite, qui fait, elle, ses choux gras du simple recensement de ces manifestations excessives de la gauche sociétale.

JFG : On comprend à la lecture de l’ouvrage que la bio-région n’est pas l’objectif en soi, mais plutôt qu’elle adviendra par nécessité. Pouvez-vous la définir et nous expliquer en quoi son avènement de « faire que » ? Et comment concevez-vous les relations entre les bio-régions elles-mêmes dans le millefeuille des strates de pouvoir ? Et comment, comme vous l’expliquer dans le livre, Émile Durkheim, dans Le Suicide, tient un discours qui ramène au sens de la vie, au vivant ? Pouvez-vous nous expliquer en quoi la question de l’échelle induit, dans votre perspective, un changement de paradigme ?

AD :

Par la force des choses, donc, nous serons ramenés à une échelle plus censée. Il ne s’agit pas là d’un programme politique, d’une option, d’un choix, d’un vœu (pieux), d’un possible… Il s’agit d’une fatalité qui s’annonce. Notre régime ne dispose que d’une planète, mais il se comporte comme s’il pouvait en exploiter de nombreuses… Cela est voué à l’échec. L’immense, mais fragile architecture de la mondialisation industrielle et financière ne pourra que se disloquer lorsqu’il apparaîtra fatal qu’ici des canaux de circulation s’assèchent, que là il n’y a plus assez d’eau pour fournir le renouvellement des puces nécessaires au parc informatique mondial, quand plus loin on creusera désespérément pour fournir les minéraux stratégiques pour la technologie de pointe. Le champ du capitalisme se contractera encore davantage qu’il ne le fait maintenant au nom du retour à des politiques protectionnistes. Le mieux pour l’heure : prendre le parti de cette contraction de la géopolitque, passant de l’échelle mondialisée à un régionalisme nécessaire. Lorsque nous reviendrons politiquement à cette échelle, comme on revient à soi après une soirée par trop arrosée, on conviendra de deux réalités évidentes qui avaient fini par nous échapper. D’abord, en dernière instance, nous dépendons de nous tous et de notre sens de l’entraide à l’échelle d’une même communauté et ne devrions pas nous séparer les uns des autres comme des atomes indépendants. Ensuite, nous dépendons du territoire qui est sous nos pieds et des eaux qui nous entourent, et ne saurions sérieusement n’entretenir qu’un rapport de domination et d’exploitation avec ce lieu qui nous fait la grâce des moyens de notre subsistance. Pour Émile Durkheim, oui, c’est à cette échelle que réside le sens, sur un plan psychique, politique et spirituel. Pour Kirkpatrick Sale, c’est à cette échelle que réside le sens d’une éthique qui ne soit pas strictement l’affaire d’énoncés de pure forme ni de vulgaires tactiques de marketing.

Dans ce contexte, la biorégion est un concept qui compte une cinquantaine d’années. Il peut aujourd’hui quitter son champ utopique et s’intégrer à la perspective d’une nécessité historique, celle qui nous attend, à savoir réapprendre à habiter le monde en fonctions de son économie propre, dans une symbiose indispensable avec les conditions qui nous en sont données. C’est un acte d’humilité qui nous attend, auquel, il est vrai, les Occidentaux n’ont absolument pas été préparés. 

JFG : En terminant, on sent un enthousiasme dans votre ouvrage, envers le fait que les apories du système capitaliste se matérialiseront bientôt et que cela bouleversera nos modes de vie. Que répondez-vous à celles et ceux qui sont plus pessimistes ?

AD :

Nous sommes tous assez sensés pour savoir que personne n’éprouvera la moindre joie à devoir renoncer à beaucoup des biens et de facilités qui nous étaient jusqu’à maintenant abusivement présentés comme nécessaires et dus. Nous sommes déjà emportés collectivement dans une spirale qui ne nous permettra pas d’éviter le sale quart d’heure universel qui nous attend tous. Là où on peut se montrer enthousiaste, c’est en rompant avec le caractère intellectuellement insultant d’un régime qui nous fait croire depuis des décennies à des contradictions qui ne tiennent pas la route, notamment sous la forme d’oxymores débiles comme le « développement durable », le « capitalisme vert » et autres constructions sophistiques comme la « transition énergétique ». Il convient de sortir dare-dare de ce type d’illusions qu’entretient un régime suffisamment cynique pour transformer en de nouvelles occasions de marché l’illusion de pouvoir gérer à son profit le saccage mondial qu’il est en train de nous léguer.

Entretien autour de l’inouï avec Alain Deneault et Mark Fortier

Mark Fortier – Photo @ Caroline Fabre / Alain Deneault – Photo © Jean-François Bergeron

« Entretien avec les sociologues Mark Fortier et Alain Deneault des éditions Lux le 20 mai 2025 de 19 h à 20 h au Studio du Quai des arts à Carleton-sur-Mer. Cet événement est organisé par la Bibliothèque Gabrielle-Bernard-Dubé » – Ville de Carleton-sur-Mer


Entretien avec les sociologues Mark Fortier et Alain Deneault
Animé par : Patricia Chartier
20 mai 2025 - 19 h à 20 h
Studio du Quai des arts - 774, boul Perron, Carleton-sur-Mer
Pour plus d'informations : 418 364-7103
Billets : ici
Entrée gratuite

Alain Deneault a signé la postface du livre de Julien Briot-Hadar «Lutter contre la fraude fiscale en entreprise »

Alain Deneault a signé la postface (page 227-229) du livre Lutter contre les paradis fiscaux en entreprise de Julien Briot-Hadar publié chez Vuibert, dans la collection hors collection business, dont la parution est prévue le 25 avril 2025.

Extrait de la postface d’Alain Deneault

« […] Dans le contexte de la mondialisation capitaliste, les États eux-mêmes agissent comme des pharmaka. Ils (notamment le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis) sont à l’origine des paradis fiscaux, des accords internationaux facilitant les échanges controversés vers ces refuges fiscaux, et des lois qui rendent légales, en apparence, des opérations qui seraient jugées illicites si l’on se réfère à l’esprit de la loi. En parallèle, ils mobilisent des équipes pour traquer les « fraudeurs » et mettent en place des mécanismes censés gêner ceux qui profitent des dispositifs d’évasion fiscale qu’ils ont eux-mêmes contribué à aménager. C’est ce que Pierre Bourdieu, sociologue, appelait la main gauche et la main droite de l’État : la première cherchant à compenser les souffrances causées par la seconde. Mais, dans l’histoire, l’État est fondamentalement droitier.

Dans son ouvrage, Julien Briot-Hadar nous fournit les outils nécessaires pour comprendre cette dialectique, en s’appuyant sur des règlements et des textes de loi. Un aspect notable de son travail est qu’il inverse l’ordre traditionnel de présentation des deux termes : ce ne sont plus d’abord les problèmes qui surgissent, entraînant la mise en place de solutions censées les résoudre, mais les solutions proposées par les États, pour ensuite montrer comment les fraudeurs et autres praticiens de l’évasion fiscale légalisée réussissent à tirer parti de ces solutions. […] » – Alain Deneault

Lutter contre les paradis fiscaux en entreprise Description

« Le guide complet pour comprendre et lutter contre la fraude fiscale en entreprise. Toute entreprise doit faire face à de nombreux défis pour se conformer aux lois et réglementations fiscales : rythme effréné des changements législatifs, digitalisation croissante des autorités fiscales, exigences accrues de transparence, etc. Elles doivent ajuster leurs stratégies fiscales aux normes internationales et locales. Mais comment s’y prendre ? Grâce à ce guide pratique et accessible, vous découvrirez :

  • la différence entre la fraude fiscale, l’optimisation fiscale agressive et l’optimisation fiscale légitime ;
  • les attentes des régulateurs auprès des professionnels ;
  • les différentes techniques utilisées par les fraudeurs fiscaux ;
  • la liste des paradis fiscaux à ajouter dans votre cartographie des risques ;
  • comment la DGFiP utilise l’intelligence artificielle pour lutter contre la fraude fiscale.

Agrémenté de nombreux conseils, exemples et schémas, ce livre vous accompagnera pour améliorer vos connaissances et techniques de lutte contre la fraude fiscale. » – Vuibert

Participation d’Alain Deneault à La Nuit des idées 2025

« L’Ambassade de France au Canada et l’Institut Français du Canada, en partenariat avec le réseau des Alliances Françaises et d’autres institutions culturelles locales, organisent une série d’évènements à travers tout le Canada à l’occasion de la Nuit des Idées 2025. Autour de la thématique « Pouvoir agir », ces évènements invitent la société civile et la jeunesse canadienne à partager leur vision du monde contemporain et à réfléchir à nos moyens d’action communs face aux grands enjeux de notre temps.

Initiée en 2016 par l’Institut Français, la Nuit des Idées invite à nous rassembler autour de grands enjeux de notre temps. À travers des rencontres, des performances artistiques, des projections, des ateliers ou encore des conférences, cette initiative célèbre la libre circulation des idées autour d’un thème commun. Organisée dans plus d’une centaine de pays, la Nuit des Idées réunit les voix françaises et internationales de différentes disciplines dans les lieux de culture et de savoir.


La Nuit des idées 2025
Table ronde : débats d'idées
Pouvoir agir : réinventer la participation des citoyens dans un monde en mutation
Un panel exceptionnel qui réunira :
Réjane Sénac, politiste (CNRS, Sciences Po Paris)
Alain Deneault, philosophe (Université de Moncton)
Le débat sera modéré par Noémie Avidar, journaliste de Radio-Canada
Mardi 22 avril 2025 - 18 h à 19 h 30
Bibliothèque publique de Moncton, 644 rue Main #101, Moncton
Débats en français
Entrée libre ou sur inscription (recommandée) en cliquant sur le lien ici
Plus d'information / Billets : ici

En 2025, le thème de la Nuit des idées est « Pouvoir Agir ». Il propose notamment de questionner les capacités d’action des États, des sociétés civiles et des individus face aux bouleversements de l’ordre géopolitique contemporain, dans un contexte de fragilisation du vivre-ensemble au sein de nos sociétés. Au Canada, au mois d’avril et au mois d’octobre, la programmation « Nuit des Idées » sera déclinée dans 9 villes. Chaque ville invitera la jeunesse à partager sa vision du monde d’aujourd’hui et demain à travers des thématiques variées.

Au programme : mobilisation citoyenne, convergence des luttes écologiques et sociales, et actions locales vs. globales.

L’artiste Paul Bossé proposera des performances percutantes sur l’urgence environnementale. Des associations locales de défense de l’environnement seront également présentes pour échanger avec vous. »

Source : Consulat général de France à Moncton et Halifax

Un événement en partenariat avec l’Ambassade de France au Canada, la Biblio Moncton Library et l’Université de Moncton »

Use et abuse: une exploration théâtrale inusitée sur la marchandisation de l’art

Gracieuseté : Photo © Maxim Paré-Fortin

Acadie Nouvelle

Par Sylvie Mousseau
8 avril 2025

Christian Lapointe et Alix Dufresne débarquent à Moncton afin de livrer une création pluridisciplinaire avec comme toile de fond la parole controversée du philosophe Alain Deneault. Une oeuvre à mi-chemin entre le théâtre, l’art de la performance et l’audiovisuel témoignant de l’emprise du capitalisme sur les artistes.

Qualifiée de déjantée et d’incisive, la création Use et abuse a comme matière première la vidéoconférence du professeur de philosophie à l’Université de Moncton, campus de Shippagan, intitulée Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art. Le directeur artistique du Théâtre Carte Blanche, Christian Lapointe, qui a collaboré à quelques reprises à des productions théâtrales en Acadie, estime que le propos du philosophe est extrêmement riche. Comment l’emprise du capitalisme incite les artistes à devenir rentables? Comment les tenants du régime capitaliste utilisent les outils que les artistes inventent?

« Les artistes inventent des manières de faire qui sont des outils de travail et que finalement, l’industrie reprend ces outils-là à son compte pour générer du capital, entre autres. C’est des outils que les artistes inventent en fait, qui leur sont usurpés. Si on pense à Donald Trump, par exemple, qui utilise la mise en scène et la prestidigitation. »

Les créateurs-performeurs cherchent à déjouer les codes théâtraux s’approchant ainsi de la performance. La conférence est projetée sur grand écran pendant tout le spectacle et les acteurs soutiennent des actions qui font écho au discours du philosophe.

« Nos actions sur scène, en tant que nous, artistes, incarnent cette idée qu’on est les meilleurs pour détricoter ses discours. Mais à la fois, nous, on joue sur scène aussi les artistes qui se font abuser. Donc notre posture est double, d’une certaine manière. »

Les acteurs n’ont pas répété le spectacle avant de le présenter au public d’où le concept de performance. Ils ont divisé la conférence en plusieurs tableaux afin de préparer une liste d’actions à présenter devant le public, laissant ainsi de la place à l’imprévu.

« On dit que faire une première de théâtre, c’est l’équivalent de l’adrénaline d’un accident de voiture à 50 km/h pour les artistes sur scène. Vu que ça n’a jamais été répété et qu’on le fait la première fois devant le monde, l’adrénaline est beaucoup plus élevée. »

C’est aussi l’occasion pour les artistes de se distancer du régime capitaliste.

« En faisant une performance non répétée, on s’inscrit dans une tradition d’un art qui est moins fabriqué comme un objet pour être vendu. Ce n’est pas une mise en scène très soignée, très élégante, très agréable dans le but de la vendre à un public. Donc c’est dans l’idée aussi de s’inscrire un peu en faux de cette industrie culturelle et d’être plus proche d’une pratique d’artiste qu’un d’objet d’art à rendre. »

Christian Lapointe et Alix Dufresne qui en sont les interprètes enfilent des pièces de costumes afin de représenter les archétypes de l’artiste, du politicien, du capitaliste, du philosophe, de l’abuseur et autres symboles.

S’étonner soi-même

Christian Lapointe se définit comme un artiste polymorphe s’inscrivant dans une démarche exploratoire.

« Je cherche mon propre étonnement. Je cherche toujours à faire des choses que je ne sais pas faire », a confié celui qui avait livré une performance de 70 heures sur l’oeuvre d’Antonin Artaud pendant trois jours sans interruption au Festival TransAmérique. Les gens apportaient des fleurs au lieu d’acheter des billets. Il a signé aussi la mise en scène et le montage de textes de la pièce. Découronné.e.s a partir des oeuvres de six auteurs de l’Acadie.

Son travail ne semble laisser personne indifférent et c’est ce qui se produit avec Use et abuse qui a été présenté à cinq reprises depuis ses débuts.

Certaines images peuvent déranger, conviennent les artistes. Ceux-ci s’impliquent émotionnellement et physiquement. Il y a de la nudité, de la souffrance qui évoque notamment l’abus de pouvoir sur les artistes. « Ce n’est pas joué, on ne fait pas semblant comme au théâtre », précise Alix Dufresne.

Présenté mercredi et jeudi à 19h30 a théâtre l’Escaouette, le spectacle s’adresse à un public de 18 ans et plus.

Faire que ! Le coup de coeur littéraire de Vincent de la bibliothèque Au jardin des livres de Saint-Apollinaire

Le dernier essai d’Alain Deneault Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï est le coup de coeur littéraire de Vincent qui fait partie du personnel de la bibliothèque Au jardin des livres de Saint-Apollinaire.

« Cette semaine, Vincent vous présente son coup de cœur littéraire: le Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault. Il est disponible à la bibliothèque ainsi que plusieurs autres coups de cœur sélectionnés par le personnel de la bibliothèque pour vous ! »

Alain Deneault et Claude Vaillancourt lèvent le voile sur le pouvoir incandescent des multinationales

Le journal des Alternatives et Presse-toi à gauche

Par Claire Comeliau
3 et 8 avril 2025

Organisé par Attac-Québec et accueilli par la librairie Zone Libre, le lancement de l’ouvrage « Multinationales : Une histoire du monde contemporain » a eu lieu mercredi 26 mars dernier. Claude Vaillancourt, président de l’organisation altermondialiste ATTAC-Québec et Alain Deneault, philosophe québécois, tous deux contributeurs de l’ouvrage, étaient sur place pour présenter la publication.

Le livre noir des multinationales

Alain Deneault est notamment connu pour son ouvrage « Noir Canada », paru en 2008, dans lequel il remet en cause le discours discursif d’un Canada internationaliste et pacifiste qui soutient pourtant des entreprises qui exploitent et pillent les ressources du continent africain. Réitérant un projet militant et engagé à travers « Multinationales : Une histoire du monde contemporain », il estime que cet ouvrage aurait pu s’intituler « Le livre noir des multinationales » du fait de son approche critique qui s’attelle à dénoncer le vrai visage de ces entreprises et à mettre en lumière l’ampleur du pouvoir de dépendance qu’elles exercent à tous les niveaux de la société.

Structuré autour d’une ligne du temps débutant en 1850 à l’ère de la révolution industrielle, l’ouvrage rassemble les contributions d’environ quarante autrices et auteurs francophones. Il se lit aisément grâce à une approche historique riche en récits, permettant une lecture par période, qui en fait une véritable encyclopédie.

Cet ouvrage invite à nuancer l’idée célèbre avancée par Max Weber, selon laquelle l’État détient le monopole de la violence physique légitime en mettant en lumière le contre-pouvoir que représentent les multinationales. Il affirme que les États ont tendance de plus en plus à céder leur pouvoir au privé, jusqu’à placer les entreprises au-dessus des lois nationales.

Pour saisir la logique sous-jacente de cette dynamique, Claude Vaillancourt mentionne que tout cela fût rendu possible par l’avènement du néolibéralisme et le climat de libre-échange qui en découle. Cela a permis aux multinationales de se développer à une vitesse fulgurante.

Multinationales et absence d’éthique

L’histoire a montré que la croissance d’une multinationale est souvent impossible sans manquements à l’éthique ou exploitation. Dans un monde où leur pouvoir s’accroît sans cesse, l’ouvrage agit aussi comme un acte d’accusation contre le système lui-même.

On y dénonce l’incompatibilité croissante entre le développement des multinationales et les enjeux sociaux et environnementaux contemporains. Typiquement, les règles environnementales sont bien souvent considérées comme des obstacles par ces entreprises, ce qui témoigne de leur volonté d’adapter les lois, voire de les supprimer, à leurs seuls intérêts.

La relation entre les multinationales et l’extrême droite

Ce contournement et ce refus de politique environnementale illustrent d’ailleurs en partie la relation intime que les multinationales entretiennent avec l’extrême droite : les patrons des entreprises ne montrent en effet aucune réticence à s’associer à de tels partis, recherchant un environnement politique favorable à leurs profits.

Vincent Bolloré, chef d’entreprise à la tête du Groupe Bolloré — qui contrôle notamment Canal+, CNews, C8, Europe 1, ainsi que le groupe Lagardère — incarne parfaitement la dangerosité de ces stratégies d’influence idéologique, par lesquelles les multinationales cessent d’être de simples entreprises pour devenir de véritables acteurs politiques.

Historiquement centrée sur la logistique, la communication et le transport, et très implantée en Afrique, cette multinationale française s’est progressivement tournée vers le secteur des médias, ce qui permet aujourd’hui à Vincent Bolloré de façonner le débat public.

L’ère Trump

La récente réélection de Donald Trump mérite une attention particulière quant à son impact sur les multinationales. Connu pour ses mesures protectionnistes et isolationnistes, portées par un discours populiste et climatosceptique, l’exercice du pouvoir du milliardaire invite à s’interroger sur l’avenir de la mondialisation et des multinationales, qui se sont pourtant construites et renforcées en parallèle grâce à l’essor du libre-échange et à la « course vers le bas ».

Dans la continuité de son ouvrage « La fin du néolibéralisme » paru en 2023, Claude Vaillancourt signale que D.Trump ne fait que perpétuer la mise en œuvre des politiques néolibérales, mais à un niveau national et que son premier mandat a largement bénéficié à certaines multinationales. Ainsi sa réforme fiscale de 2017 a abaissé le taux d’imposition sur les sociétés de 35 à 21 % et ses remises en cause de certains accords de libre-échange ne visaient pas à limiter le pouvoir des multinationales, mais plutôt à tendre vers sa devise « America First », en appelant à un retour à une économie d’après-guerre.

Dans ce contexte, l’approche de D. Trump représente un paradoxe avec d’une part un discours patriotique et antisystème et d’autre part des politiques renforçant les multinationales. Conscient de leur portée stratégique, le président des États-Unis utilise les tarifs douaniers comme un outil de négociation et d’intimidation. Face à cette logique, il faudrait recréer une économie basée sur d’autres principes que ceux utilisés par ces multinationales et le libre-échange.

L’ouvrage démontre que la puissance et le champ d’action acquis par les multinationales sont tels, qu’elles peuvent s’adapter à toute conjoncture économique pour en tirer profit, faisant ainsi fi de principes tels que le pacifisme, l’éthique, les enjeux sociaux, le respect de l’environnement et du droit, la lutte contre les conflits d’intérêts et le capitalisme sauvage…. Claude Vaillancourt et Alain Deneault nous mettent aussi en garde contre l’influence de ce secteur privé qui favorise l’avènement de l’extrême droite dans nos sociétés. Ils critiquent la non-réaction des personnes politiques et, loin d’être défaitistes, les incitent, par leur volonté, à jouer un rôle qui rendrait nos sociétés plus démocratiques et conformes à leur posture morale.

La consommation : désirs d’objets ou désirs substitutifs ? Conférence d’Alain Deneault

La consommation : désirs d’objets ou désirs substitutifs ? Conférence d’Alain Deneault à la 13e édition de la Semaine de la citoyenneté du Cégep du Vieux Montréal qui a eu lieu le jeudi 27 mars 2025 – Durée : 47 min 16 sec

« La 13e édition de la Semaine de la citoyenneté du Cégep du Vieux Montréal a présenté une série de conférences et d’activités afin d’alimenter la discussion et les réflexions autour de notre mode de consommation. »

Conception graphique @ William Minier
Extraits des livres lus par Alain Deneault : 
On achève bien les enfants. Écrans set barbaries numériques de Fabrice Lebrun, 2020
La fabrique du consommateur d'Anthony Galluzzo, Zones éditeur, 2020
Le suicide d'Émile Durkheim, Éditions Quadrige, 2013

Critique de Faire que ! dans les fiches de lecture de la commission Médiathèque de Mille Bâbords

Les fiches de lecture de la commission Médiathèque 
Mille Bâbords
Par TB
22 mars 2025

« À l’ère de l’inouï, autrement dit les défis inédits auxquels l’humanité est actuellement confrontée : dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, explosion de la pollution et maladies dites  » de civilisations « …et qui ne trouveront manifestement pas leur résolution par l’action des Etats ni du capital, la question  » que faire ?  » traverse tous les esprits préoccupés, voire « angoissés » par cette situation.
Comment agir et dans quelle direction quand aucune référence historique n’existe pour appréhender les catastrophes annoncées et que l’extrême droite encouragée par les tenants du néolibéralisme sème la confusion et détourne les colères ? Comment dénoncer aussi les mensonges et les mystifications du capitalisme vert, du développement durable et autres inventions des « médiocres » qui gouvernent le monde et le mènent à sa perte ?


A cette question, Alain Deneault, commence par exposer quelques unes des réponses apportées par de nombreux auteurs et autrices. Il commence par citer le premier ouvrage intitulé  » Que faire ?  » de Lénine inspiré du roman de Nikolaï Tchernychevki qui imagine l’essor d’un ordre radicalement nouveau remettant à plat les rapports hiérarchiques tant dans la sphère du travail que privée, celui d’Althusser poussant les individus à se mobiliser collectivement. A présent, cette question est malheureusement plus souvent accompagnée d’un sentiment d’accablement…Mais bien sûr d’autres auteurs plus contemporains comme Badiou, Latour ont aussi tenter de répondre à cette question, ou encore l’historienne Ludivine Bantigny qui actualise le sujet et propose quelques solutions comme la réduction du temps de travail, l’extension de l’autogestion, la socialisation du système bancaire etc.
Autant de recommandations qui bien qu’utiles et même indispensables ne sont pas en mesure de calmer les peurs plus que légitimes de tout individu au fait de l’état désespérant de notre monde, entre conflits pour les ressources naturelles qui s’épuisent, et destructions pour la plupart définitives de grands pans de notre environnement.

Alain Deneault, lui, retourne la question en remplaçant le pronom interrogatif « que » appelant des réponses donc des solutions concrètes, des consignes, par la conjonction de subordination homonyme qui introduit elle plus humblement des suggestions, des hypothèses souhaitables, des engagements vers un avenir autrement désirable : faire que…

Et en conclusion de son ouvrage, il propose pour sa part de s’orienter vers ce qu’il appelle les « biorégions « , les territoires où chacun, chacune vit. A cette échelle, et loin du système mondialisé où plus personne n’a vraiment la maîtrise de rien, il s’agira de répondre aux besoins des communautés présentes en symbiose avec la géographie et ses caractéristiques. Cette proximité implique un rapport au territoire plus sain parce que ses habitant.e.s savent qu’iels en dépendent et ce qu’il est possible ou pas d’y faire pour le préserver.


Influencé par le « communalisme » de Murray Brookchin et les nombreuses expériences d’organisations autonomes, Deneault suggère que face aux crises qui ne manqueront pas de survenir, les populations soient en mesure de recréer des espaces où réinventer des formes de vie faites d’entraide, de partage, de soin et d’attention aux autres et aux espaces habités. »

Conférence d’Alain Deneault au Festival de la décroissance de Québec

Soirée spéciale pré-festival de la décroissance de Québec avec une conférence d’Alain Deneault sur son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï le mercredi 16 avril à 19 h à la brasserie artisanale La Korrigane.

« Cette conférence se tient dans le cadre du Festival de la décroissance de Québec. Pour mettre la table de la programmation à venir du Festival, nous avons la chance de recevoir, en formule SPÉCIALE PRÉ-FESTIVAL, une grande pointure en ce qui a trait à la décroissance, M. Alain Deneault ! Lors de cette soirée, nous aurons droit à une conférence de sa part portant plus particulièrement sur les sujets abordés dans son récent essais critique Faire que ! […] Que faire pour s’orienter dans une époque marquée par des bouleversements écologiques sans précédent? Alain Deneault, avec la lucidité qu’on lui connaît, nous convie à en penser les prémisses et à explorer un nouveau mode d’engagement politique, la biorégion. Il est temps de faire que ! Au plaisir de vous y voir, de s’éduquer et d’évoluer ensemble! » – Le comité


Soirée spéciale pré-festival de la décroissance de Québec
Conférence d'Alain Deneault
Mercredi 16 avril 2025 - 19 h
Brasserie artisanale La Korrigane
380, rue Dorchester, Québec
Ouvert à tous
Gratuit en formule premier arrivé, premier servi.
Aucune réservation ne sera prise pour cet évènement

Une conférence abordant son plus récent essai qui saura vous mettre en appétit sur le sujet de la Décroissance !

Cet évènement est présenté dans le cadre de la 4e édition du
Festival de la décroissance de Québec

Conférence d’Alain Deneault au Festival de la décroissance de Québec – Durée: 1 heure 35 min 10 sec – 16 avril 2025

Faire que ! dans les Cahiers de lecture de L’Action nationale

L’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault fait partie des essais recensés dans Les Cahiers de lecture de L’Action nationale – Printemps 2025, Volume XIX, numéro 2

Montpetit entretien, un rendez-vous livresque avec Alain Deneault et son essai Faire que !

Montpetit entretien, un rendez-vous livresque avec Alain Deneault et son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï le mercredi 16 avril 2025 à l’Espace conférence de la bibliothèque du Cégep Édouard Montpetit. L’entretien sera animé par le professeur de philosophie Thibault Tranchant ainsi que le professeur en Science Politique Jonathan Veillette.

« Bienvenue sur la page des Montpetit entretien. Il s’agit de rendez-vous livresques sous forme d’un entretien qui sont animés par des professeurs du CEM issus de divers départements d’enseignement en compagnie d’auteurs d’ici et d’ailleurs. Ils ont lieu à l’Espace conférence de la bibliothèque du Cégep. »


Montpetit entretien avec Alain Deneault
Et son livre Faire que ! L'engagement politique à l'ère de l'inouï
Mercredi 16 avril 2025 - 12 h 15 à 14 h
Animation : Thibault Tranchant, professeur de philosophie et
Jonathan Veillette, professeur de Science politique
Bibliothèque du cégep Édouard Montpetit - Espace conférence

Montpetit entretien avec Alain Deneault au Cégep Édouard Montpetit – 16 avril 2025

Voici Monpetit entretien du 21 février 2018 avec Alain Deneault par Nathalie Malo autour de son essai Une escroquerie légalisée. Précis sur les paradis fiscaux publié aux Éditions Écosociété.

Monpetit entretien avec Alain Deneault par Nathalie Malo – Cégep Édouard Montpetit – 21 février 2028

Entretien avec Alain Deneault au Centre matapédien d’études collégiales

Crises multiples et biorégionalisme. Entretien avec Alain Deneault au Centre matapédien d’études collégiales (CMÉC) le lundi 14 avril 2025 de 17 h à 18 h 30.

« Cette activité, organisée par le programme des Sciences humaines du CMÉC, est gratuite et ouverte au public et à toute la communauté collégiale. Au plaisir de vous rencontrer au local 130 du CMÉC. »

Entrevue avec Stéphane Poirier, enseignant en géographie au Centre matapédien d’études collégiales sur la conférence d’Alain Deneault le 14 avril 2025 à l’émission INFO.TVC de la matapédia – 4 avril 2025

Crises multiples et biorégionalisme
Entretien avec Alain Deneault suivi d'une discussion
Lundi 14 avril - 17 h à 18 h 30
Centre matapédien d'études collégiales (CMÉC) - Local 130
92 Rue Desbiens, Amqui, Québec
Ouvert à tous - Gratuit

« Plus de 30 personnes étaient réunies au local 130 pour entendre Alain Deneault, philosophe et auteur, nous parler de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Pendant une heure, il a captivé l’auditoire avec ses réflexions percutantes et sa vision engagée du monde actuel. La discussion s’est poursuivie avec de nombreuses questions du public, signe d’un réel intérêt et d’un bel échange.

Merci à M. Deneault pour sa générosité, aux participant(e)s pour leur présence, au département de Sciences humaines pour l’organisation et au CMÉC pour avoir rendu cette rencontre possible. » – Page Meta du CMÉC

«Les paradis fiscaux font de l’ingérence politique», affirme un professeur de philosophie

Les paradis fiscaux, est-ce légal ?  Entrevue avec Alain Deneault par Sophie Durocher sur les ondes de QUB 99,5 FM concernant son article paru le 29 mars 2025 dans le journal Le Devoir : Pourquoi les paradis fiscaux, « c’est légal » – Durée : 16 min 16 sec – 31 mars 2025

Il n’y a que la classe moyenne et les plus pauvres qui contribuent aux finances de l’État ! Entrevue avec Alain Deneault par Sophie Durocher – QUB Radio- 31 mars 2025

La fin d’une alliance fiable

Le Devoir – Éditorial

Par Brian Myles
31 mars 2025

« À moins que le président des États-Unis, Donald Trump, change encore d’idée, la guerre tarifaire connaîtra son dénouement après l’élection fédérale au Canada. Le premier ministre désigné, Mark Carney, est sorti fort encouragé de son premier entretien avec le président Trump. Au terme d’une « conversation très constructive », les deux leaders ont convenu d’amorcer des négociations globales au lendemain du scrutin afin de jeter les bases d’une nouvelle relation économique et de sécurité.

[…] Mark Carney n’allait pas rater l’occasion de positionner cet échange sous un jour favorable, ce qui est d’autant plus utile qu’il est embêté ces jours-ci par son usage antérieur des paradis fiscaux dans la gestion des capitaux de Brookfield Asset Management.

À cet égard, sa réponse est navrante. Oui, c’est légal, cher banquier. Vous ne vous rendez toutefois pas compte de la violence de vos aveux. Cela revient à dire qu’il y a un régime fiscal pour les salariés, ces idiots utiles imposés à la source sans possibilité d’échapper à l’appétit du fisc. Et il y a celui des riches, des entreprises et des fonds d’investissement qui peuvent compter sur une armada de conseillers pour mettre le maximum de profits à l’abri des mécanismes de redistribution de la richesse dont l’État se fait le garant. La lettre du professeur Alain Deneault, publiée dans Le Devoir, vaut le détour pour comprendre en quoi la position du leader libéral est révélatrice de la duplicité de cette formation en matière de fiscalité et d’équité de traitement entre les individus et les sociétés. […] »


À propos de la pièce Use et abuse par Marie-Ève Lussier-Gariépy

Voici un texte de Marie-Ève Lussier-Gariépy, conseillère artistique de Carte blanche, à propos de la pièce Use et abuse de Christian Lapointe et Alix Dufresne inspirée par la conférence d’Alain Deneault Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art (2021). La pièce a été présenté à l’Usine C du 5 au 8 mars 2025 et sera à l’affiche au théâtre l’Escaouette les 9 et 10 avril 2025.

À propos de la pièce Use et abuse par Marie-Ève Lussier-Gariépy

Photo ©Justine Latour

« Les symptômes de la crise des arts et de la culture au Québec sont plus nombreux que jamais : désertions d’artistes de toutes disciplines confondues vers d’autres corps de métier, fermeture de lieux culturels phares, réduction des programmations de diverses institutions artistiques, annulation de spectacles, précarité, pauvreté, angoisse, détresse, et la liste pourrait s’allonger sur plusieurs pages. Mais qu’en est-il, pour reprendre les préoccupations si justes qu’énonçaient déjà René-Daniel Dubois en 1991*, de la cause de ces symptômes? On ne saurait les réduire à un manque d’argent, ni se réjouir trop vite que les crédits du Conseil des arts et des lettres du Québec aient été portés à 200 millions de dollars dans le dernier budget provincial. La blessure est plus profonde, plus profond aussi, le vide. Dans leur performance élaborée à partir de la conférence d’Alain Deneault intitulée « Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art », Alix Dufresne et Christian Lapointe s’efforcent, en écho avec les réflexions du philosophe, de disséquer l’origine du mal qui ronge actuellement le milieu artistique québécois.

Les deux créateur·rice·s me semblent à ce titre adopter une posture assez proche de celle décrite par Dubois; face à la crise, elle et il reculent jusqu’au mur (ici, l’écran sur lequel est projetée la conférence dans son intégralité et dans lequel Alix Dufresne se fond littéralement lorsque, en entrant sur scène, elle le longe, les yeux ronds, sur la pointe des pieds, à mi-chemin entre la volonté de ne pas déranger et celle de passer inaperçue pour mieux observer, surprendre, réattaquer). Les performeur·euse·s, donc, acceptent de se laisser traverser, de se laisser hanter par les hurlements qui fusent de toutes parts. Elle et il se font les archéologues d’une douleur culturelle collective.

La cause de cette douleur? Les propos d’Alain Deneault l’éclairent : le régime capitaliste, dont la principale visée est de faire fructifier des actifs excédentaires (des capitaux), a permis que le vocabulaire de la gouvernance s’étende à tous les champs de la vie sociale, culturelle et artistique. C’est-à-dire que, peu à peu, les milieux de la santé, de l’éducation, mais aussi les institutions artistiques comme les musées, les théâtres, les opéras et autres lieux de création et de diffusion, se sont retrouvés soumis aux modalités de gestion propres au secteur privé capitaliste. Il suffit de s’attarder aux questions des formulaires de demandes de subvention pour confirmer que la propagation a bel et bien eu lieu : décrivez les actions que vous ferez pour attirer l’attention de votre public cible, faites état de votre plan de communication, expliquez les retombées de votre projet sur votre carrière, etc. Désormais, il faut à tout prix, pour obtenir les moyens de mener à terme un projet artistique, convaincre que ce projet sera rentable ou, au pis aller, qu’il profitera à des secteurs qui, eux, le sont; rentables.

Ce dont s’étonne Deneault, c’est que les artistes, non seulement acceptent de se prêter au jeu de la gouvernance, mais ne dénoncent pas davantage l’usurpation par le régime capitaliste d’une foule de procédés esthétiques. Pensons par exemple au traitement sonore et lumineux d’une vidéo promotionnelle, aux prestations artistiques qui ont cours lors de soirées corporatives ou encore à la mise en récit, via les différents médias numériques, d’une vaillante fratrie de trois frères et deux sœurs qui, après avoir repris l’entreprise familiale de pizzas à laquelle se sont consacrés leurs parents et leurs grands-parents, multiplie à un rythme effréné le nombre de restaurants de la chaîne. Les arts, à force d’être ainsi mis au service de la fructification des profits, ne risquent-ils pas de perdre leur force critique, leur pouvoir de rassemblement et de révélation?

En réponse à cette inquiétude, il est jouissif de voir Alix Dufresne et Christian Lapointe se réapproprier leurs propres langages – ceux de l’esthétique, de la métamorphose et de la performance – et s’appliquer à démontrer et à démonter les rapports de domination à l’œuvre entre l’industrie et les artistes qu’elle pille.

Ver rampant, homme qui se flagelle avec sa propre ceinture, clown naïf (puis abusé) nous renvoient un miroir cruel de ce que les artistes acceptent de s’infliger dans l’espoir d’obtenir l’aval des dirigeant·e·s politiques et économiques, leur argent, mais aussi, en venons-nous à songer, la permission de continuer à exister.

À ce sujet, USE et ABUSE me paraît faire la lumière sur un aspect laissé sans réponse de la conférence d’Alain Deneault. Le philosophe demande : pourquoi les artistes ne décrient-ils et elles pas le régime qui leur dérobe leurs propres codes? Ils, elles auraient le pouvoir, après tout, de faire tomber les apparats, de crier que « le roi est nu ». Et de reprendre, ultimement, ce qui leur a été dérobé : les conventions du spectacle vivant, les procédés narratifs, poétiques, performatifs. L’ordre capitaliste, dépouillé des conventions esthétiques dont il s’était auparavant emparé, ne saurait plus exister avec la même toute-puissance ni avec la même violence.

Le raisonnement semble si clair; on suit Deneault dans chacun de ses développements, on en viendrait sans doute à se buter à la même incompréhension que lui… si ce n’était des actions performées sous nos yeux par Dufresne et Lapointe. On regarde la première contracter les fesses pour faire chanter un poulet en plastique, on entend le deuxième s’étouffer des suites d’une fellation forcée au ministre de la Culture et ça nous apparaît : par un tour de force particulièrement pervers, le régime en est venu à persuader les artistes que c’est elles et eux qui dépendent de lui, que, sans l’industrie, les mécènes et les chiffres de vente, les arts ne sauraient survivre et encore moins rejoindre les gens. Le duo de performeur·euse·s, en témoignant de la surprenante facilité des artistes à porter atteinte à leur dignité, à leur intégrité et à leur humanité, nous place face à l’indifférence et à la haine qu’entretiennent les créateur·rice·s à leur propre égard.

Mais d’où vient donc cette douloureuse détestation de soi et de ses pratiques? Dans une entrevue accordée à La Presse en 2014, René-Daniel Dubois mentionnait la politique culturelle provinciale échafaudée par les Libéraux dans les années 1990, qu’il avait vertement critiquée à l’époque (notamment dans le texte dont un extrait est placé en exergue). Le dramaturge rappellait que, parce qu’elle était « fondée sur l’idéologie qu’il fallait que ça rapporte », cette politique avait entraîné un désintérêt massif des médias et de l’ensemble de la société à l’égard des pratiques culturelles affranchies de toute logique économique. Elle avait ainsi marqué, sinon le début, du moins un jalon important vers la crise actuelle. Un spectateur a d’ailleurs souligné ce tournant historique au Québec lors d’une des discussions qui ont suivi les représentations d’USE et ABUSE à Montréal.

« Mais alors, que faire? », le public s’est-il demandé, soir après soir, à l’Usine C. « La grève », a suggéré le même spectateur qui avait parlé de la politique culturelle de 1992. Lors d’une conférence de René-Daniel Dubois à laquelle j’ai assisté au début des années 2010, l’homme de théâtre avait raconté comment lui-même avait tenté de convaincre ses pair·e·s, réuni·e·s à l’occasion d’une rencontre du milieu théâtral québécois, de fermer tous les théâtres pendant un an. Cette pause forcée ne montrerait-elle pas à toustes à quel point les arts (le théâtre, dans ce cas-ci, mais la logique pourrait s’étendre aux musées, aux salles de concert, aux bibliothèques, bref, à l’ensemble des espaces de création et de diffusion artistique), à quel point les arts, donc, sont essentiels au vivre ensemble? À quel point, sans manifestation artistique, une société se retrouve gangrenée par un vide assourdissant, et ce, même si les capitaux ne cessent de croître? Et bien, la proposition de grève avait été soumise au vote de l’assemblée… et avait été battue. Je me rappelle de l’émotion dans la voix de Dubois, quand il nous avait dit : « Le monde a eu peur. » Les artistes avaient eu peur, oui, ils avaient craint par-dessus tout que, si les théâtres cessaient leurs activités pendant une année entière, le public perdrait tout intérêt pour ce rituel et que, au moment de réouvrir les salles, personne n’aurait plus le désir de s’y rassembler. En conclusion de sa conférence, le dramaturge nous avait confié avoir compris quelque chose ce jour-là : les artistes étaient les premier·ère·s à douter de la nécessité et de la valeur de leur pratique.

En 2014, toujours en entrevue à La Presse, l’auteur réitérait son diagnostic : « Cette indifférence de la société a affecté les artistes qui n’ont plus de considération pour ce qu’ils font. Ils ont perdu le sacré. » J’ajouterais : ils et elles ont intériorisé cette idée que leur travail n’est ni essentiel, ni important. Que, parce que sa valeur ne se calcule pas d’abord en termes marchands, il n’en a, pour tout dire, aucune.

Au sortir de la conférence-performance USE et ABUSE, nous en venons à nous demander, dans le sillage de Dubois de quelles façons les artistes peuvent s’extirper de cette culture de la haine de soi que leur a imposé le régime capitaliste. Comment peuvent-elles et ils reprendre foi en la puissance et la liberté farouche de l’art? Comment peuvent-ils et elles, à nouveau, refuser de se défiler devant la tâche fondamentale qui leur incombe, celle de se faire les « archéologues de la douleur, de la joie aussi et des espoirs, ce qu’il en reste »? » – Marie-Ève Lussier-Gariépy


*Dans un restaurant, une femme mange calmement, assise, seule à sa table. Tout à coup, elle se lève et, en poussant un hurlement, elle renverse sa table et toutes les autres et gifle, et griffe, et pleure tellement, et hurle tellement qu’on ne lui voit plus les yeux. Elle n’a plus, en guise de visage, qu’une bouche qui hurle de terreur. On appelle la police, bien sûr, et une ambulance. On la maîtrise, on lui fait une piqûre ad hoc, la sangle sur une civière et on l’emporte quelque part hors de vue. On écrit sur le rapport : crise d’angoisse.

[…][devant] une scène aussi forte, aussi immédiate, aussi ravageuse, personne parmi ceux et celles qui travaillent dans ce restaurant, y mangent ce midi-là, ni les policiers, ni les ambulanciers, […] personne n’est effleuré par la nécessité de s’interroger non pas sur le symptôme, mais sur l’origine de ce symptôme […].

Peut-être bien que nous, artistes, sommes un paquet d’imbéciles parce que, quand la scène se produit, nous ne l’aidons pas, cette femme, et ne comprenons pas non plus tout de suite ce qui la déchire. Nous reculons jusqu’au mur et restons le dos appuyé contre lui, les yeux ronds et, pendant qu’on la pique, nous nous enfuyons par la porte de la cuisine pour aller vomir nos crêpes dans la ruelle.

Notre solidarité, c’est que nous allons rester hantés par cette bouche et nous allons y penser nuit et jour, en rêver. Pour arriver à constituer un visage à partir de cette bouche, nous allons y chercher les yeux et tenter de lire ce qui s’y exprime. Nous considérons que cette tâche d’archéologues de la douleur, de la joie aussi et des espoirs, ce qu’il en reste, est une tâche devant laquelle il nous est impossible de nous défiler.

— René-Daniel Dubois, 1991

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art diffusée sur VIMEO par l’ Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick (AAAPND).