Quand la question du « Que faire ? » ne cesse de nous hanter !

Presse-toi à gauche !

Par Pierre Mouterde
11 février 2025

C’est là un des mérites de l’essai, Faire que, l’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault : il ose s’attaquer à une question qui nous préoccupe tous et vis-à-vis de laquelle ne surgit aucune réponse immédiate et évidente.

Comme Alain Deneault nous le rappelle d’emblée, quiconque aura ces dernières années prêté attention aux données alarmantes touchant à l’avenir de notre terre, aurait de quoi s’inquiéter ! Malgré les avertissements de plus en plus pressants de la communauté scientifique ou même d’institutions respectées comme l’ONU, c’est tout comme si les gouvernements des grandes puissances du globe et leurs soutiens économiques faisaient la sourde oreille et nous installaient définitivement dans le déni.

Nous voilà donc, malgré la promesse des accords de Paris de 2015, en train de franchir, en termes de température moyenne, la fameuse barre des 1,5 degrés de plus qu’à l’époque pré-industrielle, et nous continuons à vivre comme si de rien n’était ou presque, cannibalisant les ressources de la petite planète bleue tout en imaginant en avoir à notre disposition 3 ou 4 semblables.

Il y a donc bien pour nous — nous les vivants de ce premier quart du 21ième siècle — une question du « Que faire » à se poser. Une question dont dans le premier chapitre de son essai, L’angoisse, Alain Deneault nous fait apercevoir tout à la fois la pertinence et l’urgence.

Au fil de formules ciselées et implacables, il met bien en évidence, d’un côté le « climat inoui » (c’est-à-dire les perturbations climatiques), « l’hécatombe biodiversitaire », les besoins grandissants d’énergie et la consommation non soutenable, tout en faisant apercevoir de l’autre côté ce qu’il appelle la « pulsion d’oxymores », c’est-à-dire cet ensemble d’attitudes si contradictoires qui semblent nous caractériser. Par exemple lorsque nous nous employons à croire, en termes de solutions, au « développement durable » (qu’on devrait selon lui plutôt appeler « l’exploitation endurable »), ou encore au capitalisme vert, une contradiction dans les termes mêmes. Il met aussi très bien en lumière « le manque d’objet » qui hante nos sociétés, en somme l’absence de discours alternatif écologique et politique, rigoureux et construit, faisant qu’on ne se retrouve que devant une douloureuse « béance ».

« Que faire ? » ou bien « Faire que ! »

Mais partant de l’idée que devant de telles mutations et de tels défis, on risque bien de sombrer dans nombre de pathologies sans issues liées à une forme ou une autre d’angoisse ou de désespoir (p. 66), il choisit la voie — combinant lucidité et gaîté — d’oser « des expériences politiques s’ouvrant à ces mondes en mutation, loin des automatismes » (p. 69). Et reprenant l’exemple historique de tentatives d’organisation sociale et politique menées par des groupes d’ Européens et d’Autochtones, en marge de l’effroyable guerre civile qui embrasait le nord-est du continent au tournant du 18ième siècle, il va s’en servir comme d’une sorte de boussole, pour nous indiquer le chemin qu’il va privilégier : celui du « Faire que ! », plutôt que du « Que faire ? » [1] .

La nuance peut paraître sibylline, en fait elle est ici décisive. Tout le monde se rappelle bien sûr du petit livre Que faire ? de Lénine de 1905 dans lequel ce dernier prônait de manière volontariste, l’organisation d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels préparant activement la révolution à venir ; le tout devant être interprété aujourd’hui comme la défense d’un type de tactique politique destinée à accélérer la prise de pouvoir révolutionnaire dans la Russie du début du 20ième siècle.

À l’opposé, Alain Deneault lui va choisir la voie beaucoup plus humble et pragmatique, du « Faire que ! ». Bénéficiant du recul du temps, prenant acte des déboires révolutionnaires dont l’histoire a été synonyme, ayant noté aussi comment le « Que faire ? » a été depuis décliné de multiples façons et sur bien de nouveaux objets (l’écologie, la technique, les moeurs, etc.), il va endosser, avec son « Faire que ! » » la position d’être « moins en position d’autorité », plus à l’écoute du nouveau, assumant plus le doute ou l’incertitude ainsi que la subjectivité et le localisme qui les accompagnent.

C’est d’ailleurs ce qui lui permet de présenter dans la 3ième et courte partie de son essai, Biorégion, la solution qu’il préconise, celle de l’action régionale pensée autour d’un territoire donné et relativement unifié : « On appellera « biorégion », l’ensemble qui naitra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible (…) la biorégion n’est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent, la suite à donner à une situation – la contraction de la pensée politique à l’échelle régionale – qui sera, elle, impérative. » (p. 165-66)
Sa solution, c’est donc… oui… la politique, mais ramenée à l’échelle de la région !

Une autre voie ?

Si une telle démonstration — riche de multiples exemples — reste salutaire, nous obligeant à réfléchir en profondeur sur toutes les questions touchant à l’agir collectif contemporain, la fin de son essai n’en reste pas moins décevante, surtout vis-à-vis des gigantesques problèmes soulevés dans le premier chapitre de son essai (L’angoisse), mais aussi vis-à-vis des analyses qu’il esquisse pourtant sur l’importance de la politique dans nos vies. Ne montre-t-il pas, se référant aux thèses de Durkheim (p. 153) sur le suicide, qu’un des facteurs poussant les humains à se donner la mort tient justement au fait de ne pas se sentir suffisamment partie prenante d’un projet collectif plus vaste qu’eux-mêmes ? Et ne reprend-il pas à son compte la fameuse fable des tailleurs de pierres de Charles Péguy qui explique que de se savoir participer à un projet collectif dont on est un des acteurs (comme construire une cathédrale), change tout de la vie (p. 181). Ce qui fait qu’il nous laisse malgré tout percevoir en notre fors intérieur, que la solution « régionaliste » qu’il préconise n’est – faute de mieux— qu’une des formes possibles de l’action politique, et que cette dernière reste bien en de-ça des besoins d’aujourd’hui.

Comment en effet ne pas être étonné de voir que Deneault nous entraine, en termes d’action politique, vers une solution de type minimaliste, alors que comme jamais les défis qui sont les nôtres sont aujourd’hui d’ordre mondial, appelant à des actions collectives de large amplitude, allant bien au-delà de la région, fut-elle bio-région ? Et comment ne pas être étonné du fait qu’il n’est guère fait référence (autrement qu’à titre indicatif), à toute cette tradition de réflexion politique et stratégique qui court dès le milieu du 19ième jusqu’à nos jours – depuis par exemple Blanqui, en allant jusqu’à Gramsci, en passant par Rosa Luxembourg, Trotsky, Mariategui, Che Guevara, etc.? N’y aurait-il pas là des savoirs et des leçons à actualiser, à trier et reprendre pour penser l’agir collectif aux temps présents ? Et tous ces savoirs, ne pourraient-ils pas nous aider à disposer d’une approche –stratégiquement parlant — plus large et plus ample, plus efficiente, en somme plus politique et en phase avec l’ampleur des problèmes mondialisés auxquels nous nous heurtons aujourd’hui ?

C’est là une autre voie qu’il faudrait oser explorer de toute urgence, et qui nous aiderait sans doute à mieux penser ces révolutions dont nous avons tant besoin aujourd’hui ; des révolutions qui loin d’être — comme on l’imaginait dans le passé — ces locomotives de l’histoire mondiale, seraient, comme l’indique Walter Benjamin, « l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d’urgence ».

MAKE FUZZ NOT WAR – Compilation musicale et zine bilingue disponible le 27 février 2025

Alain Deneault a signé le texte « À la recherche d’une éthique perdue. L’œuvre de la psychiatre Samah Jabr » pour le zine bilingue qui accompagne l’album MAKE FUZZ NOT WAR de The Tall House Recording Co. Cette compilation musicale dont les profits sont destinés à Médecins Sans Frontières et à l’Alliance des enfants du Moyen Orient est disponible dès le 27 février 2025 ! Un spectacle-bénéfice aura également lieu en soirée à l’espace Silence à Guelph en Ontario.

« On February 27, 2025, Tall House will be releasing a 31 track compilation that will support Doctors without Borders and Middle East Children’s Alliance. It is up for preview and pre-order now! The compilation includes a bilingual 61 page digital zine with artwork, poetry and prose.

It was amazing to see all of this come together over the last couple of months and hear everyone’s incredible expressions of solidarity with people half a world away. A sincere thank you to everyone that contributed !

If you are in Guelph, please join us at Silence on the evening of February 27, for a release show featuring: Bilal Nasser (bilalnasser.bandcamp.com), Bodyhair (Emjay Wright/Connor Kurtz), M. Mucci and the screening of the short documentary Rumaan (www.tpff.ca/residents/leila-almawy).»

Textes de : 
Sébastien B Gagnon, Alain Deneault, Frère Foutre, Fady
Joudah, Michel Seymour.
Images de : 
Judd Brucke, Élodie Dermange, Marjolaine Lord, L. Marion, S. Marion, Guillaume Vallée.
Sons de :
Anne-F Jacques
anthéne
Ben Grossman
Bilal Nasser, Nate Blackton & Nick Hildenbrand
Bodyhair
Colin Fisher
D. Marion
David and the Mountain
DVTR
En Fer
Éric Normand & Michel Doneda
Fossil Hunting Collective
Frère Foutre
Hazy Montagne Mystique & Melina Spiga
Jakob Rehlinger
Joël Lavoie & Érick d’Orion
La Poisse (Joni Void)
L’Ordre de l'Infiniment Nada
M. Mucci
Mad/Mod
Nour Symon
Nüshu
Philippe Battikha
Pierre-Yves Martel
Quelques parts
Raphaël Foisy
Sébastien B Gagnon & D. Marion
Slow Man Tofu
Stefan Christoff
thisquietarmy
Even Jimi Hendrix & Peter Brötzmann, in a posthumous collaboration

« Pensez à des êtres humains qui marchent vers leurs maisons en ruine, pour qui tout est à refaire. Des êtres humains qui reviennent chez eux, dans un territoire convoité par un État qui préfère détruire plutôt que partager, devant une puissance intimidatrice et génocidaire qui s’arroge à répétition le droit de transgresser les lois internationales. Nos médias nous montrent ces marées humaines qui rentrent « enfin » chez elles, comme si c’était la fin de l’histoire, alors que l’évidence même est que tout est à reconstruire.

Nul besoin d’être spécialiste de la situation au Moyen-Orient pour voir que la guerre sainte est d’actualité : l’Occident cherche encore à reprendre Jérusalem, et nous y participons, en Canada, par la voix de notre gouvernement, qui autorise des compagnies privées à fabriquer et à vendre internationalement des armes létales et « non-létales », dans des modalités consignées dans un traité de libre-échange.

Des voix se sont élevées l’an dernier, et les médias ont bien rapporté les pirouettes de ministre destinées à prouver qu’il n’y a pas d’armes canadiennes à Gaza. Mais nous n’en croyons rien, car il y a bien moyen d’avoir stocké des années de guerre à venir avec tout ce qui a été vendu ces dernières décennies, dans ce flux continu de mort que nous exportons pour avoir un PIB en santé.

Nous refusons cette situation inhumaine que le silence de l’Occident minimise en diabolisant le Hamas et légitimant Tsahal, deux entités dont nous condamnons les actions. Avec du fuzz ou avec pas d’fuzz, de Windsor à Rimouski en passant par Guelph et Montréal, nous avons voulu joindre nos voix à toutes celles qui s’élèvent et qui refusent de collaborer à cette guerre. En solidarité avec tous ceux et celles qui vivent sous la menace de la violence militaire et étatique, de Gaza et de la Cisjordanie au Liban, en passant par la Syrie, le Soudan, le Yémen, le Congo et l’Ukraine, nous rejetons la méchanceté des intimidateurs, des États voyous qui visent à la domination violente. Des camarades disaient récemment : NO SILENCE. Nous avons entendu l’appel, et répondons MAKE FUZZ NOT WAR. » – Bandcamp, The Tall House Recording Co , MAKE FUZZ NOT WAR


Extrait du texte À la recherche d’une éthique perdue. L’œuvre de la psychiatre Samah Jabr d'Alain Deneault :

« [...] Ainsi le conçoit-on dans le foyer de violence que sont devenus depuis plusieurs décennies les territoires occupés de la Palestine. Lisons en ce sens l’écrit exemplaire de la psychiatre Samah Jabr, Derrière les fronts (1). L’autrice établit comme premier constat que le Palestinien, la figure palestinienne, tel que représenté par la propagande états-unienne et plus largement occidentale, est synonyme de « terroriste ». « Les médias états-uniens nomment notre quête de liberté “terrorisme”, aussi le Palestinien endosse-t-il le rôle de stéréotype international du terroriste. Cette politique façonne l’opinion publique occidentale (2). [...] »
1. Samah Jabr, « La résistance palestinienne : un droit légitime et un devoir moral », Derrière les fronts. Chronique d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation, coéditions Premiers Matins de novembre et Hybrid Pulse, 2018. Voir aussi le documentaire d’ Alexandra Dols, Derrière les fronts, France, 2016, 113 minutes.  
2. Ibid, p. 21.

Use et abuse

Image © Carte blanche

La Presse

Par Stéphanie Morin
25 février 2025

« Après l’immense succès de son spectacle Hidden Paradise, la metteuse en scène et interprète Alix Dufresne s’associe à Christian Lapointe pour une nouvelle offrande articulée – de nouveau – autour de la parole d’Alain Deneault. Cette fois, la matière première est une vidéoconférence dans laquelle le philosophe aborde les questions du capitalisme et du détournement de l’art par l’industrie culturelle. Un spectacle hybride, performatif et politique. »


Use et abuse
Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne
Inspiré de la conférence d'Alain Deneault
Une production de Carte blanche
5 au 8 mars 2025 - * COMPLET 6 et 7 mars 2025 *
Durée : 1 h
Usine C - 1345, avenue Lalonde, Montréal
Infos et billetterie : ici
18 ans et +

« Artistes québécois.e à la parole déliée et vive, Alix Dufresne et Christian Lapointe s’emparent de la vidéo-conférence intitulée Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art donnée par le philosophe Alain Deneault en 2021. À l’invitation de l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick, cette visioconférence tente de montrer comment le capitalisme maintient sous pression les artistes et les incitent à devenir rentables.

[…] Initié par le metteur en scène et acteur Christian Lapointe, USE ET ABUSE vient clore la résidence d’Alix Dufresne en tant qu’artiste associée à l’USINE C de 2022 à 2025. Elle s’allie naturellement à lui pour ce projet et poursuit ainsi sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault, telle qu’amorcée avec Hidden Paradise créé en 2018 sur le thème de l’évasion fiscale. Ici Les deux artistes donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Source: Usine C

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art – diffusée sur VIMEO par l’AAAPND (Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick).

Journal d’un vidangeur: sensibiliser sans culpabiliser

Photo © Mariane L. St-Gelais – Le Quotidien

Le Soleil

Par Mariane Guay
15 février 2025

« L’essai de Simon Paré-Poupart n’a laissé personne indifférent. L’histoire et les réflexions derrière Ordures! Journal d’un vidangeur, intriguent tout le monde, des jeunes au moins jeunes, en passant par le jury du Prix des Libraires.

[…] Simon Paré-Poupart a travaillé sur cet ouvrage pendant plusieurs années, avant d’être satisfait de son écriture. C’est une rencontre avec le philosophe Alain Deneault qui a «poussé» l’auteur à présenter ce qui est pour lui bien banal. «C’est comme s’il a donné une valeur à mon discours, puis il m’a présenté un éditeur, de là que je dis qu’il m’a comme poussé, il m’a fortement encouragé à mettre à l’écrit mon discours», mentionne l’auteur, ajoutant qu’il est fier du résultat.

[…] L’ouvrage, publié chez Lux Éditeur, a même été nommé finaliste dans la catégorie Adulte du Prix des libraires 2025, une autre récompense qui lui prouve que malgré les difficultés, il a bien fait de mettre son discours à l’écrit. […] »

Photo © Mariane L. St-Gelais – Le Quotidien

Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Catherine Dorion fidèle à elle-même dans sa pièce Sciences po 101

Radio-Canada

Par Patricia Tadros
20 février 2025

« L’artiste et ex-députée solidaire a présenté son spectacle Sciences po 101 au Grand Théâtre de Québec.

[…] Elle évoque également la répression en présentant un extrait d’une rencontre qu’elle a eu avec le philosophe et auteur Alain Deneault, accusé en 2008 par la minière canadienne Barrick Gold d’avoir cherché à ternir sa réputation en utilisant de fausses informations dans son livre Noir Canada. […] »

Bande-annonce du film de Julien Fréchette, produit par MC2 en coproduction avec l’ONF, 2012
Remerciement d’Alain Deneault pour le Prix Richard-Arès reçu en 2008 pour l’essai Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique publié aux Éditions Écosociété. La capsule vidéo a été publié par L’Action nationale le 13 novembre 2024

Dans un climat hostile

À contretemps

Par Freddy Gomez
13 janvier 2025

À cheval entre la baie des Chaleurs et le golfe du Saint-Laurent, le campus de Shippagan de l’université de Moncton (Nouveau-Brunswick) jouxte l’océan. Ville portuaire de la péninsule acadienne, Shippagan s’affiche comme un lieu où il fait bon vivre : nature sans pareil, coût de la vie abordable, vie culturelle enrichissante, foultitude d’activités de loisirs, sentiers aménagés pour la marche et le vélo, plages à perte de vue [1]. C’est dans ce lieu paradisiaque qu’Alain Deneault, philosophe et universitaire québécois reconnu, dispense son savoir à des étudiants qu’on présume heureux de se former dans un tel environnement. Heureux malgré tout, car on ose les imaginer sensibles aux roboratives percussions philosophiques de leur professeur qui, après avoir attaqué les multinationales et paradis fiscaux, le colonialisme canadien, le management totalitaire, la médiocratie, les politiques de l’extrême centre, la « gauche cannibale » et la « droite vandale », remet le couvert avec cette puissante réflexion sur « l’engagement politique à l’ère de l’inouï » qui, disons-le tout net, mérite lecture, même sur les plages de Shippagan.

Car oui, Alain Deneault est un agitateur de concepts. Pour le cas, il s’est mis en tête de se pencher sur l’état du monde, notre monde, en cette basse époque, notre époque, où les catastrophes que génère en série et sans répit le capitalisme extractiviste, pourraient conduire, palier par palier mais sur un court temps historique, à un effondrement généralisé de nos milieux de vie, et plus largement du vivant. Les ravages que provoque ce mode de production sans limites sont tels, nous dit Deneault, que la sensation d’ « inouï » où ils nous plongent n’a d’égale que l’impensée qu’elle provoque. Car comment penser ce qui n’est comparable à rien et ne semble produire rien d’autre qu’une mal-nommée « éco-anxiété » – que l’auteur, partant de l’idée juste que l’anxiété procède toujours d’un sujet ou d’un objet, préfère appeler « éco-angoisse », qualification plus apte à dire le sentiment de vide face à l’impensable. Or, c’est bien ce vide que l’on sent monter dans une partie des consciences, un vide parfaitement en phase avec un contexte politique culturellement navrant qui favorise une montée en puissance de notions aussi délirantes que celle du « grand remplacement » portées par une extrême droite négationniste dont le principal atout est d’encourager la paresse en laissant penser qu’il suffirait de purger le monde de son extérieur, de son altérité, pour que tout aille mieux. Pensée aussi faible que triste, aussi stupide qu’odieuse, mais qui séduit bien des pauvres gens que la misère tenaille. Elle sert à cela l’extrême droite, et depuis longtemps, à faire contre-feu aux colères logiques en les orientant vers l’ignoble. C’est sa raison d’être, et c’est même pourquoi le capital s’en accommode si facilement quand nécessité fait loi. Pour continuer à piller la planète et à détruire le vivant sans qu’on l’emmerde, par exemple.

Si ce livre vaut le détour, c’est que, même si l’on se pense informé sur la question, l’ « hécatombe biodiversitaire » qu’il décrit d’entrée, complétée des incidences qu’elle aura (qu’elle a déjà), a de quoi nouer l’estomac. Qu’on ne se méprenne pas, cela dit. Deneault n’est pas du genre à cultiver le catastrophisme collapsologue, et encore moins les impasses où il mène. C’est que le bonhomme, pour conscient et érudit qu’il soit, a l’intelligence d’avoir compris qu’aucun combat pour l’écologie politique ne saurait prendre sur la base de la désespérance. D’où cette étrange sensation positive qu’on peut, par moments, ressentir à la lecture de ce catalogue de mauvaises nouvelles. C’est dû au fait que l’auteur a non seulement le sens des limites (de son lectorat), mais qu’il sait assez bien y faire pour désamorcer le catastrophisme quand il sent que ses effets pourraient être contreproductifs. Et puis il y a sa verve polémiste et cette manière, finalement assez british – mille excuses au Québécois ! – de faire du nonsense d’un monde marchant vers l’abîme une machine à cibler un système capitaliste qui n’a jamais existé que pour 20 % de bénéficiaires très relatifs de la population mondiale, mais dont les effets ravageurs concernent la planète entière. Car comme l’accumulation coloniale ou néocoloniale ou le nuage de Tchernobyl, le capitalisme ignore les frontières et les limites qui, pour lui, ne sont que des entraves à sa dynamique expansive. D’où la nécessité où il se trouve de faire cause commune avec la « pulsion oxymorique », comme dit Deneault, de l’expertise scientifique new wave qui, depuis trois grosses décennies, emploie l’essentiel de son temps à inventer, comme autant de chimères sémantiques, des oxymores à la pelle : « développement durable », « capitalisme vert », « croissance verte », « économie circulaire », « Green New Deal ».

Dans Une société à refaire, Murray Bookchin, penseur libertaire de l’écologie sociale, pointait déjà la différence majeure qu’il existe entre un passé mû par « des croyances, des espoirs solides, des valeurs » et un présent ambigu, vide, béant, non intelligible – et par conséquent incapable de produire autre chose que des angoisses ou des oxymores. C’est sans doute le principal écueil auquel se heurte l’écologie politique. Son « incapacité, nous dit Deneault, à produire un “objet” pour la pensée publique », soit un rapport au réel, au monde, susceptible de structurer un imaginaire, un désir de se projeter dans l’impensable en le pensant. La « raison » fut l’objet, la manière d’objectiver, du XVIIIe, le socialisme celui du XIXe et pour partie du XXe. Le concept d’ « effondrement » ou de « catastrophe », eux, ne peuvent pas en être. Ils dépolitisent, ils n’articulent rien, sauf, dans l’anxiété, la dérive objective vers des « objets substitutifs » habilement manipulables. Par des médias notamment qui s’y entendent à merveille pour exploiter, attiser et orienter le désarroi psychopathologique de masse vers leurs propres paniques morales et les cibles qu’ils se choisissent comme autant de boucs émissaires d’un temps éreintant de bêtise : la femme voilée, le citoyen venu d’ailleurs, le militant des Soulèvements de la terre et tant d’autres.

Alors « que faire ? », se demande Deneault, reprenant la question politique par excellence qui, depuis Tchernychevski, en 1863, et surtout Lénine, en 1902, taraude toutes les avant-gardes auto-proclamées. Sur ce point, le léninisme a fait des émules un bon gros siècle durant avec les succès qu’on connaît. On rappellera, en passant, que Vladimir Oulianov sut bien que faire pour que la révolution verse très rapidement dans la terreur : éliminer, sous son règne et avec l’aval de Trotski, tous ses adversaires politiques (socialistes révolutionnaires, mencheviks et anarchistes). Les rappels historiques sont toujours utiles. Cela dit, cette référence au Que faire ? de Lénine n’est, pour Deneault, qu’une manière, plutôt habile d’ailleurs, de digresser, d’Apollinaire à Badiou, de Bernanos à Ellul et de Derrida à Latour, vers l’idée que cette question, « incorrigiblement léniniste », dit-il, est « contraire à la pensée » parce qu’elle suppose un penser déjà-là. D’où sa proposition : cesser de se demander « que faire » pour « faire que », quitte à « mal faire ». Cette mutation suppose, dans le cas qui nous intéresse – les bouleversements écologiques –, d’être d’abord convaincus que ni les États ni le Capital ne sont en situation d’y remédier et qu’aucune « programmatique serrée » émergeant de notre camp ne pourra nous servir, en elle-même et par elle-même, de boussole. Car le caractère « inouï » de ce que nous vivons nous oblige à nous réinventer, et par là-même à libérer nos imaginaires et nos révoltes de la gangue qui les bride pour en finir avec les médiations, cultiver nos spontanéités, accepter nos pluralités, éprouver nos amitiés et fertiliser nos communs et nos luttes, en sachant, comme le pointe justement Deneault, que « le caractère irrévérencieux et indompté de toute révolte est ce qui fait le plus scandale ».

Pourtant, la seule direction que pointe le philosophe en fin d’ouvrage – celle de la « biorégion », qu’il définit ainsi : « L’ensemble qui naîtra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible » – pourra paraître imprécise. À quel moment, cette « biorégion » ? Tout de suite, bientôt, après l’effondrement ? Ça reste vague. Ce qu’on sent, chez Deneault, c’est une influence notable du communalisme. Il ne s’en cache pas d’ailleurs. « L’élan qui porte le biorégionalisme provient, écrit-il, du municipalisme libertaire à la Murray Bookchin et de l’autonomisme politique de type sécessionniste », mais « sans s’y laisser réduire », ajoute-t-il, c’est-à-dire sans se priver d’explorer d’autres méthodes, d’arpenter d’autres sentes, de penser d’autres possibles, de s’adonner à d’autres expériences susceptibles de nourrir l’imaginaire de résistance et de reconstruction. Car Deneault se veut polyglotte en politique, c’est-à-dire toujours ouvert à l’hybridation.

Bien sûr, s’arrêtant à cette seule hypothèse du municipalisme biorégional, on sait par avance qu’il s’attirera les foudres ou le mépris des militants de la seule cause qui vaille : celle de la Théorie, de la Révolution, de l’Émancipation et autres concepts à majuscule. Là n’est évidemment pas notre intention. Ce qui caractérise cette basse époque, c’est à la fois un profond sentiment d’impuissance devant le réel accablant des ravages que produit le monde capitalisé et la conviction que, partout, déjà, prolifèrent des formes multiples de résistance portées par un même refus antiautoritaire du vieil avant-gardisme. C’est cela même qui nous fait penser que Deneault, qui se situe dans ce camp, ait cru devoir céder, par obligation propositionnelle et en s’y forçant un peu, à cette perspective du municipalisme biorégional qui agite déjà nombre de têtes alternatives et qui, de surcroît, opère déjà dans le vécu de nombre de résistances à la marche forcée destructrice du Marché conquérant et ravageur.

« L’anarchisme, écrit-il en presque conclusion d’ouvrage, ne saurait désigner quoi que ce soit d’autre que le clin d’œil d’une panne institutionnelle, le moment événementiel d’où sourd une organisation nouvelle. Un événement politique est l’art de défaire les liens convenus – temps d’anarchie – pour les recomposer. » C’est dans ce cadre que la biorégion, comme il l’entend, se présente comme une « forme d’organisation » que « le plus grand nombre devra imposer pour faire valoir des principes éminents et impérieux en ces temps de débâcle politique et idéologique. Dans un temps événementiel qui sera celui de la politique active ». Forme d’organisation donc, mais aussi « objet de désir » d’un après enfin désirable.

Cette part d’utopie réalisable que cultive Alain Deneault rend la lecture de ce livre nécessaire. Parce qu’il terrasse quelques idées reçues et autant de mensonges colportés. Parce qu’il ouvre des pistes argumentaires et méthodologiques pour penser ce monde en le transformant radicalement et parce que, un peu à la manière de Bernard Friot et de son « déjà-là » communiste, il sait faire lien entre l’hier, l’aujourd’hui et le demain dans une perspective toujours renouvelée d’émancipation et de solidarité humaines.

Une réflexion critique sur le marketing et les médias sociaux

Une réflexion critique sur le marketing et les médias sociaux. Cette conférence d’Alain Deneault organisée par le Laboratoire des médias sociaux Assomption Vie de la Faculté d’administration de l’Université de Moncton a eu lieu le mercredi 19 février 2025 au Campus de Shippagan.


Une réflexion critique sur le marketing et les médias sociaux
Conférence d'Alain Deneault
Mercredi 19 février 2025 - 18 h 30 à 19 h 45
Local SIL-143 - Campus UMCS (Université de Moncton, Campus de Shippagan)
ou via Teams en utilisant le lien ici

« Le Laboratoire des médias sociaux Assomption Vie est heureux de vous inviter à une conférence le mercredi 19 février 2025 à 18h30. Il nous fait un immense plaisir d’accueillir Alain Deneault, professeur de philosophie et de sociologie au campus de l’Université de Moncton, campus de Shippagan, qui posera un regard critique sur le marketing et les médias sociaux. Une initiative à ne pas manquer ! […] De plus, nous vous invitons à vous informer sur les certificats offerts par le Laboratoire des médias sociaux Assomption Vie. […] » – Laboratoire des médias sociaux Assomption Vie de la Faculté d’administration de l’Université de Moncton

Censure et autocensure. Le prix de la liberté d’expression

Censure et autocensure. Le prix de la liberté d’expression. Conférence d’Alain Deneault dans le cadre de la Semaine de la liberté d’expression le mardi 25 février 2025 dès 18 h 30 à la Bibliothèque publique de Lamèque. L’inscription est requise.

« […] Sensibilisant le public à la censure et à l’accès aux livres et aux magazines, la Semaine de la liberté d’expression est une campagne nationale qui rassemble les lecteurs, les auteurs, les éditeurs, les écoles, les bibliothèques, les librairies, les universités, les collèges et d’autres organisations partout au pays. » – Source : Gouvernement du Canada


Censure et autocensure. Le prix de la liberté d'expression.
Présenté par Alain Deneault
Mardi 25 février 2025 - 18 h 30
Bibliothèque publique de Lamèque
46, rue du Pêcheur Nord Lamèque, Nouveau-Brunswick
Inscription requise : 506-344-3262

Les Irving se sont trumpés

Photo © Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
19 février 2025

Les Irving se sont trumpés

Il n’y a pas que les pauvres cols bleus, las des politiques va-t-en-guerre et des perspectives mondialistes de Démocrates et de Républicains traditionnels, qui découvrent s’être fait avoir par leur héros, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, M. Donald Trump. 

Certes, en jetant leur dévolu sur ce démagogue aussi violent que farfelu, bien des membres de la classe ouvrière ont pu manifester leur colère envers l’establishment, depuis trop longtemps insensible à leur sort dans ses politiques publiques et condescendant dans ses manières d’être. Ils en avaient assez que des soldats risquent leur vie dans de lointains conflits au sens obscur, ou que les multinationales délocalisent les pôles de travail en Asie, là où les salaires et les exigences sociales sont encore plus faibles qu’aux États-Unis (!). 

Aujourd’hui, ils voient le prix des biens de première nécessité toujours augmenter malgré les engagements que leur leader a multipliés en sens contraire, et ils seront forcés de constater demain que l’eldorado promis par leur va-de-la-gueule profitera essentiellement à l’establishment pourtant honni. Leur pouvoir d’achat continuera de stagner. 

Les États-Uniens sont faibles, dixit Emmanuel Todd (La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024) : ils ont un PIB (produit intérieur brut : indice de la production industrielle et marchande) sujet à tromper, puisque l’essentiel de la capitalisation s’y fait dans des filières sans grande pertinence tangible, comme la spéculation financière ou le droit.

Il n’y a pas suffisamment d’ingénieurs ni d’ouvriers qualifiés au pays pour y rapatrier en un battement de paupières toute l’activité qui s’est trouvée délocalisée au Canada, au Mexique ou en Asie depuis des décennies. Le quidam états-unien se rendra vite compte que si les prix à la consommation augmentent parce que son président a imposé des tarifs à la frontière sur une multitude de biens, lesquels se répercutent sur les prix, il n’a pas pour autant accès à une multitude d’emplois payants augmentant son pouvoir d’achat. Le miracle de l’employabilité ne surviendra pas. Il sera emporté dans une spirale infernale déjà prévisible. Pour la nier, la propagande qui sévit à une échelle inédite ne saura plus quels boucs émissaires inventer ou quels objets de diversion indiquer. 

Les électeurs populaires regretteront leur choix. Ils constateront qu’à vouloir du changement, à vouloir autre chose, en optant pour le contraste, sans plus de réflexion, il arrive qu’on se trouve dans une situation pire que celle qu’on souhaitait éviter. Il fallait dès 2016 lorgner davantage à gauche (Bernie Sanders durant les primaires démocrates) qu’à l’extrême droite. Les mesures publiques, l’encadrement du travail, l’imposition des grandes fortunes et du capital, l’approche écologique, les droits de douane adaptés à la concurrence déloyale de pays qui ne respectent rien de tout cela… valent toujours mieux que le racisme, la discrimination, la bêtise, la rhétorique paranoïaque et les velléités dominatrices.  

Les États froissés par Washington, s’ils sont minimalement confiants (ce dont on peut encore douter du Canada) vont, pendant ce temps, apprendre à consolider leur autonomie productive afin de satisfaire la demande intérieure, tout en découvrant comment mieux commercer entre eux. À plus petite échelle, les régions touchées par ces mesures, du point de vue de l’emploi, pourront élaborer les modalités de leur biorégion, forme d’organisation de l’avenir. Elles goûteront au sens de l’autonomie relative.  

Il ne restera plus que les illuminés de la secte trumpiste pour suivre le gourou orange. Abonnés aux discours hypnotiques de ce Youppi! de la politique et emportés par les algorithmes qui font prendre pour argent comptant les sornettes de l’heure, ils continueront de glorifier le tyran huppé d’Amérique. Quant aux problèmes de l’histoire, ils les déconsidéreront en érigeant en coupables des figures telles que George Soros ou Bill Gates, plutôt que de critiquer le capitalisme comme système inique, et voueront aux gémonies des personnages pourtant disparus depuis longtemps de la scène politique, comme Joe Biden ou Nancy Pelosi, plutôt que de réfléchir en termes de classes sociales. Ils seront accompagnés par la frange d’irréductibles militants racistes et misogynes que la société recèle. 

 Le topo ne serait pas complet si on négligeait de signaler que les dupes de cette télé-réalité qu’est devenue la vie à la Maison-Blanche de Washington ne se comptent pas uniquement parmi les petites gens. On n’a pas besoin d’aller bien loin en ce Nouveau-Brunswick pour se souvenir que les principaux potentats de notre colonie se sont déjà montrés implicitement bien proches du controversé président.

Un indice datant de 2019 trahit cet état de fait : alors que deux fils de la sainte famille régnaient encore sur  le conglomérat Irving, lequel comptait toujours dans son escarcelle les journaux de Brunswick News, l’entité refusa au mois de juillet de cette année-là une caricature proposée par Michael de Adder, tout en mettant un terme à quelque collaboration avec ce dessinateur. Son méfait ? Une caricature caustique de Donald Trump.

Tout nous conduisait à déduire qu’il était ici malvenu de s’attaquer au gougeât occupant alors la Maison-Blanche pour son premier mandat. Surtout s’il s’agissait de dénoncer l’indifférence cruelle de ce dernier à la souffrance des victimes de politiques violentes de refoulement des étrangers à la frontière sud des États-Unis. 

 C’est que, jusque dans nos lointaines contrées, il ne fallait pas contrarier l’apprenti dictateur. Ses mesures étaient bonnes pour le business, celui qui bénéficie des infrastructures publiques en Amérique mais se trouve administré aux Bermudes, à l’ombre des grands États. Certes, Irving est une minimultinationale qui préfère diversifier ses engagements dans une myriade de filières d’activités au sein une région circonscrite, plutôt que de se spécialiser dans un même produit distribué à l’échelle mondiale. Il n’empêche qu’on la retrouve fort présente aux États-Unis, en particulier dans ce cœur financier qu’est Boston, au Massachusetts. C’est dans cette ville qu’est mort Arthur Irving, en mai dernier. C’est là où la marque Irving est visible jusqu’au réputé Fenway Park. 

Or, qu’apprend-on en lisant l’édition du 12 février de l’Acadie Nouvelle ? Que Saint-Jean, la capitale de l’Irvingnie, est la première ville touchée par l’escalade tarifaire inopinée qu’a déclenchée ce président caractériel. Foi de la Chambre de commerce du Canada, les transactions en énergie effectuées depuis cette ville, sur la base de l’activité de raffinage qui y a cours, risquent d’être limitées. Les sautes d’humeur du président se targuant d’être « cupide » (greedy) risquent de coûter cher au legs irvingnien. 

Cela n’est qu’un signe de plus révélant qu’en Occident, le capitalisme contemporain a perdu la tête, qu’il ne sait plus comment s’organiser et qu’il n’a plus de destinées claires.  

Les perdants de Jenny Cartwright en ouverture des Rendez-vous Québec Cinéma

Le documentaire Les perdants de la réalisatrice Jenny Cartwright en ouverture des Rendez-vous Québec Cinéma (RVQC) fait appel à plusieurs analystes sur les rouages et les failles du système électoral québécois, notamment Hugo Bonin, chercheur en science politique et auteur du livre La démocratie hasardeuse. Élections du tirage au sort dont la préface est signée par Alain Deneault.

« Dans Les perdants, Jenny Cartwright suit la croisade de trois citoyens pour participer aux élections de 2022. L’une est candidate indépendante, les deux autres associés à deux partis marginaux : le Parti culinaire du Québec et le Parti nul, qui milite pour que le refus de participer au processus électoral puisse être exprimé et comptabilisé. Aucun de ces candidats ne sera élu. Leur campagne électorale est perdue d’avance et le film veut montrer pourquoi.

« […] Les analystes à qui elle tend le micro déconstruisent aussi, chacun à leur manière, le système actuel. Catherine Dorion, ancienne députée solidaire, dénonce notamment le formatage imposé par l’Assemblée nationale et les médias, alors que Francis Dupuis-Déri, professeur et chercheur, et Hugo Bonin, chercheur en science politique, décortiquent le processus électoral dans lequel on vit, auquel ils opposent des idées comme la démocratie directe ou le tirage au sort. […] » – Alexandre Vigneault, La Presse

La démocratie hasardeuse. Élections du tirage au sort d’Hugo Bonin avec la préface d’Alain Deneault publié aux Éditions XYZ

À paraître le 13 février prochain : «Multinationales. Une histoire du monde contemporain» avec la participation d’Alain Deneault

Alain Deneault a fait partie du conseil scientifique qui a mené à ce volumineux ouvrage de 864 pages publié aux éditions La Découverte : Multinationales. Une histoire du monde contemporain, sous la direction d’Olivier Petitjean et Ivan du Roy, à paraître le 13 février prochain (France).

« À la fois fresque et généalogie critique, Multinationales. Une histoire du monde contemporain retrace l’émergence des multinationales depuis 1850 jusqu’à nos jours à travers cinq grandes périodes, des dates emblématiques et des portraits. » – Florian Dumont, Presse Agence, 23 janvier 2025

Parmi la cinquantaine d’universitaires, d’experts et de journalistes qui ont collaboré au livre, on retrouve deux textes signés par Alain Deneault, comme on peut le lire dans la table des matières :

DEUXIÈME PARTIE. 1901‑1945
La société industrielle et ses crises

1927. Les entreprises pétrolières se partagent l'Irak puis le monde, Alain Deneault (239) :
La France confie ses intérêts pétroliers au futur groupe TotalEnergies (241) ; Naissance d'un pétro-protectorat (243) ; Les maîtres du pétrole se dotent d'une constitution (244).

Extrait du texte d’Alain Deneault :

Durant la Première Guerre mondiale, le trust pétrolier états-unien contrôlé par John Rockefeller, la Standard Oil (SO), fait chanter les belligérants à la manière d’un marchand d’armes cédant au plus offrant. En France, par exemple, il jouit formellement d’un monopole d’approvisionnement via un cartel de dix courtiers à sa solde, auprès desquels Paris assure son ravitaillement. Inutile de rappeler qu’en pleine bataille de Verdun, les vendeurs de carburants avaient l’avantage […]

QUATRIÈME PARTIE. 1980‑1999
Le néolibéralisme triomphant

1993. Le Canada, paradis sans foi ni loi pour les entreprises minières, Alain Deneault (567) : 
Un pays voué à l'extraction des ressources naturelles (568) ; Une longue histoire de spéculation et de fraudes (569) ; Une initiative conçue par et pour l'industrie minière (571) ; Un paradis fiscal et judiciaire connecté à la Caraïbe britannique (572).

Extrait du texte d’Alain Deneault :

L’ingénieur belge René Nollevaux, gestionnaire d’une mine de cuivre au Congo, l’affirme sur le ton de l’évidence : « de manière générale dans l’industrie minière, les capitaux à risque viennent du Canada. » Il s’adresse alors à Thierry Michel, un réalisateur montrant au grand jour les relations néocoloniales belges dans la région des Grands Lacs africains. On le sait, le Canada est la législation de prédilection des minières. 75 % des sociétés minières mondiales choisissent le Canada comme lieu d’enregistrement et 60 % de celles qui émettent des actions en bourse s’inscrivent à Toronto, loin devant le London Stock Exchange, sa concurrente directe. En 2011, 90 % des actions émises par le domaine minier dans le monde ont été administrées par le Toronto Stock Exchange (TSX) et Toronto a financé par actions le secteur minier à hauteur de 220 milliards de dollars entre 2007 et 2011. […]

Résumé du livre

Qu’on consomme leurs produits, qu’on admire leurs marques ou qu’on dénonce leurs pratiques, les multinationales sont omniprésentes dans nos vies. Mais les connaît-on vraiment ? Quand sont-elles apparues ? Comment sont-elles devenues si puissantes ?

Ce livre, associant chercheurs et journalistes, offre une fresque historique et critique inédite sur ces entreprises qui ont contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons. Des premiers câbles télégraphiques sous-marins aux géants du Web, de IG Farben au pesticide RoundUp, de Rockefeller à Elon Musk, des  » républiques bananières  » au lobbying intensif, il retrace leur montée en puissance progressive jusqu’à nos jours. À travers des dates emblématiques, des épisodes-clés et des portraits, il montre comment leur expansion découle de choix économiques et politiques, mais aussi juridiques, techniques, financiers ou culturels.

L’histoire des multinationales épouse celle des relations entre États, des conflits et des grandes crises. Elle suit de près la trajectoire des changements technologiques, que ces entreprises ont contribué à orienter et accélérer. Elle accompagne la mutation de nos vies quotidiennes, à travers l’avènement d’une société de consommation de masse puis du tout-numérique. Elle est aussi l’histoire de la transformation de notre environnement naturel, de l’extraction des matières premières, de la production d’énergie à une échelle toujours plus importante, jusqu’à engendrer des menaces inédites.

L’histoire des multinationales est donc notre histoire.

Participation d’Alain Deneault au colloque de l’Éco-conseil 2025 de l’Université du Québec à Chicoutimi

Alain Deneault participera – en visioconférence – au colloque de fermeture de l’Éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) qui s’intitule : 2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale.

L’événement Éco-conseil, qui est centré sur les problématiques liées au développement durable, portera cette année sur la question des prises de décision et la gouvernance avec la thématique suivante Repenser les prises de décision dans la transition socio-écologique : comment collectiviser le pouvoir dans nos régions ? 

L’évènement Éco-conseil est organisé par la cohorte du DESS en éco-conseil. Éco-conseil est un programme interdisciplinaire de deuxième cycle en développement durable offert à l’UQAC.


2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale
Conférence d'Alain Deneault
Vendredi 21 février 2025 - 15 h 15 à 16 h 15
Visioconférence de fermeture
Inscription

2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale – Visioconférence avec Alain Deneault – 21 février 2025
2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale – Visioconférence avec Alain Deneault – 21 février 2025

Causerie citoyenne avec Alain Deneault, animée par Louise Blanchard

La Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) propose une causerie citoyenne avec Alain Deneault sur le concept de la biorégion. La causerie sera animée par Louise Blanchard, conseillère municipale pour la ville de Caraquet, le 13 février 2025 – * Reporté au 20 février 2025* – autour d’un 5 à 7 à l’école de musique Trémolo. Cette activité s’inscrit dans le cadre des consultations menant aux États Généraux et la mise en place d’un groupe d’initiative Régionale (GIR).

« Lors de cette soirée, nous allons accueillir le conférencier Alain Deneault, auteur et philosophe bien connu, qui abordera le concept de biorégion. La discussion sera animée par Louise Blanchard, conseillère municipale et activiste communautaire.

Cette rencontre s’inscrit dans le cadre des consultations menant aux États Généraux et la mise en place d’un Groupe d’Initiative Régionale (GIR). Ce sera une occasion unique d’échanger sur les défis et aspirations de notre communauté, tout en contribuant à la réflexion collective sur notre avenir. Un goûter sera servi. Venez en grand nombre. » – Page Facebook (Meta) de SANB

Photo © Lisa Mansouri

Causerie citoyenne avec Alain Deneault
Animée par Louise Blanchard
Présentation du projet GIR : Daniel Thériault et Valery Robichaud
Jeudi 13 février 2025 - 17 h à 19 h - * Reporté au 20 février 2025 *
École de musique Trémolo
276 Boulevard Saint-Pierre O
Caraquet, Nouveau-Brunswick
Un léger goûter sera servi
Ouvert à tous
www.sanb.ca

Retour sur la rencontre du GIR Péninsule acadienne.

Le 20 février dernier, plus de 20 personnes se sont rassemblées pour une soirée d’échanges et de réflexion sur le potentiel de la Péninsule en tant que biorégion.

Alain Deneault a amorcé la discussion en expliquant le concept de biorégion et en soulignant l’urgence des crises actuelles – climatique, politique et des chaînes d’approvisionnement – qui nous amènent à repenser nos modèles de société.

 Points forts des discussions :
- Comment développer une autonomie régionale face aux crises globales ?
- L’importance des circuits courts et d’une gouvernance locale renforcée.
- La difficulté de changer nos modes de vie dans une société saturée d’offres matérielles et idéologiques.
- Approcher les jeunes dans ces discussions : comment les impliquer sans les décourager ?

“ Les choses se déconstruisent d’elles-mêmes face à la crise climatique. Il faut faire ce que l’on peut, mais surtout, il faut agir ! ” – Alain Deneault

Merci à toutes et à tous pour cette soirée riche en réflexions !

La face cachée de la révolution numérique

Fabien Lebrun – Photo © Christophe Rigaud

Afrikarabia

Par Christophe Rigaud
5 février 2025
Christophe Rigaud

Le chercheur Fabien Lebrun dénonce l’arrière-boutique bien peu reluisante de l’extraction des minerais nécessaires à la fabrication des smartphones et des ordinateurs. Pillage généralisée, économie militarisée, travail forcé, biodiversité martyrisée…La République démocratique du Congo (RDC) paie le prix fort de notre quotidien ultra-connecté.

[…] Afrikarabia : Vous évoquez l’épisode de la chute de Mobutu, renversé par Laurent-Désiré Kabila, en 1997. Vous dites que Kabila ne serait pas arrivé au pouvoir sans l’appui du secteur minier. Il y a un lien entre le conflit à l’Est du Congo, qui se poursuit depuis presque 30 ans, et les minerais ?

Fabien Lebrun : Je m’appuie sur différents travaux, comme ceux d’Alain Deneault, le philosophe québécois, qui a écrit « Noir Canada ». Laurent-Désiré Kabila, qui se retrouve à la tête de l’AFDL, composée de l’armée de trois pays voisins, a besoin d’argent pour financer sa guerre. L’AFDL a bénéficié du secteur extractif mondial et des multinationales minières, notamment canadiennes, qui sont une plaque tournante du secteur minier. Quand on regarde sur une carte le parcours de l’offensive de l’AFDL, on voit qu’il est fait de zigzags vers les sites miniers, où des contrats léonins ont été signés entre la rébellion et les entreprises extractives.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

Mention de l’essai «Le totalitarisme pervers» d’Alain Deneault par Patrick Ducharme à l’émission «On n’est pas du monde»

Mention de l’essai Le totalitarisme pervers d’Alain Deneault publié aux Éditions Écosociété par Patrick Ducharme à l’émission On n’est pas du monde sur la chaîne Le Verbe médias à partir de 9 min 40 sec – 4 février 2025

« Patrick Ducharme, sociologue et enseignant, nous explique les liens entre l’esseulement et le totalitarisme. Grâce aux réflexions de Sherry Turkle, Hannah Arendt et Alain Deneault, il démontre comment l’isolement devient une condition propice à l’émergence de régimes totalitaires et comment le capitalisme moderne contribue à cet état d’esseulement. Une analyse sociologique captivante ! » – Le Verbe médias

L’intellectuel déporté

Photo © Jean-François Boisvert – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 février 2025

L’intellectuel déporté

Quand il traite des « intellectuels », le professeur de littérature Edward Said ne pense pas nécessairement à des gens bardés de diplômes, travaillant pour des institutions d’expertise et s’autorisant d’un savoir patenté. 

Il fait référence à toute personne qui se donne la peine de réfléchir conséquemment aux affaires du monde, aux enjeux de société, aux questions pointues d’un champ culturel ou scientifique. Avec du travail et beaucoup de persévérance, cela est à la portée de quiconque. 

Surtout, selon ses termes, l’intellectuel se distingue de l’expert professionnel dans la mesure où il ne soumet sa pensée à aucune autorité, à nulle tutelle organisationnelle, à aucun ordre constitué. L’intellectuel ne se confond pas à un employé ou partenaire qui traduit en notions et symboles une position d’intérêt d’une armée, d’une entreprise commerciale, d’une grande banque ou de quelques structures professionnelles. Loin de ces truchements intéressés et de ces biais idéologiques, l’intellectuel fonde son jugement sur les ressorts propres à la vie de l’esprit. 

Aussi, bien qu’elle ait des convictions, la personne qui fait preuve d’une activité intellectuelle vive refuse de se soumettre platement aux slogans, positions officielles et diktats des têtes d’affiche de son camp. Elle peut à même sa classe sociale, son ethnie, sa région, sa société ou son pays faire preuve d’autonomie en cultivant le doute et la critique. La règle : on ne saurait accepter parmi les siens ce qu’on dénonce du point de vue des principes chez l’adversaire ; on ne saurait dénoncer la violence répétée envers les civils ukrainiens perpétrée par le régime de Vladimir Poutine sans dénoncer en même temps celle de l’armée israélienne à Gaza, par exemple.

La position est nette : « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme dans le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude que j’appellerais le professionnalisme. Il consiste à voir dans le travail intellectuel un gagne-pain, effectué de telle heure à telle heure avec un œil sur la montre et un autre sur les règles du comportement “correct”, attentif à faire “comme il faut”. » (Edward Said, Des intellectuels et du Pouvoir).

On a d’autant plus de chance de se prêter à la vocation de l’intellectuel qu’on ne se soumet pas à la standardisation professionnelle.  C’est pourquoi « l’intellectuel aujourd’hui se doit d’être un amateur ». Non pas quelqu’un qui fait preuve d’amateurisme, de dilettantisme ou de négligence, comme trop de théoriciens (du complot) improvisés, mais un chercheur « amateur » au sens qu’il « aime » son sujet suffisamment pour le traiter avec tous les égards que l’on doit à une question que l’on prend au sérieux. 

Donc, s’il est ambitieux de parler de « vérité », disons de l’intellectuel qu’il est guidé par une moralité de base, un certain nombre de principes qui valent pratiquement pour eux-mêmes. « L’universalité, c’est prendre le risque d’aller au-delà des certitudes faciles fournies par nos origines, notre langue, notre nationalité, et qui nous mettent confortablement à l’abri de la réalité des autres », écrit cet intellectuel d’origine palestinienne, longtemps actif aux États-Unis et décédé au début du siècle. 

Bien sûr, on peut militer pour une cause (acadienne), défendre une langue (française), entretenir la mémoire d’actes fondateurs graves (la déportation), militer pour ses droits (Louis Mailloux), baptiser de son nom des institutions (l’Université de…), réclamer des droits sur ses terres (champ de tir de Tracadie) et s’édifier à travers des figures inspirantes (la Sagouine). Said estime que cela reste du ressort de la citoyenneté intellectuelle. Cet engagement passe par des lectures, la production de documentaires, l’écriture de romans et pièces de théâtre, entre autres productions culturelles, et une puissance d’association.

Pour Said, le travail de l’intellectuel ne s’arrête pas là toutefois. Il suppose, certes, le doute, l’autocritique et le travail de l’esprit à travers ces mobilisations. Mais aussi, il suppose une expansion de cet engagement au-delà de circonstances et de références qui ne concernent que son soi ethnique, culturel, national ou social. Il suppose une capacité à transcender les frontières de la cause quant à laquelle on se dit victime, avec de forts accents de légitimité parfois, pour trouver dans des situations analogues dans le monde des motifs de solidarité. Il s’agit « d’universaliser la crise, de donner une plus grande dimension humaine à la souffrance d’une race ou d’une nation particulière et de la mettre en rapport avec d’autres souffrances ». 

Ainsi, oui, revenir sur la déportation acadienne, si possible pour en exorciser les fâcheuses conséquences plutôt que d’en cultiver la rancœur, mais le faire au titre d’un intérêt pour les peuples qui ont subi ou continuent de subir le sort qu’ont connu les nôtres au milieu du XVIIIe siècle. Du point de vue de l’histoire, s’enquérir des populations périphériques à la Russie que Staline fit déporter à tour de bras, réfléchir au sort commun qui nous lie aux Arméniens ayant connu en Turquie des déportations mortelles il y a un peu  plus de cent ans. Et affirmer aujourd’hui son intérêt pour des Palestiniens arrachés à leurs villages depuis des décennies et aujourd’hui pourchassés de manière fascistoïde par un État qui leur reproche ce qu’ils sont. 

Pour les Acadiens aussi, dixit Said, « rattacher ces horreurs à celles qui ont affligé d’autres peuples. Cela ne signifie en aucun cas la perte d’une spécificité historique, mais plutôt un rempart contre le risque qu’une leçon sur l’oppression en un lieu donné soit oubliée ou violée ailleurs ou à une autre époque », dixit Edward Said encore. 

La médiocratie ou l’injonction à rester enfermé dans une moyenne impérieuse

La médiocratie – Photo © Getty-Fanatic Studio/Gary Waters

Entretien avec Alain Deneault par Matthieu Noël à l’émission Zoom Zoom Zen sur les ondes de France Inter – Durée : 43 min – 31 janvier 2025

« « La médiocratie est un monde -le nôtre- qui a fait de la moyenne une norme impérieuse de n’avoir rien de plus à afficher, à affirmer, à manifester qu’une activité moyenne, qu’une connaissance moyenne, qu’un désir moyen. Il faut être paramétrable. »  Voici la thèse avancée par Alain Deneault invité pour son livre La médiocratie paru en 2015 aux éditions Lux.

« La médiocratie ou quand le nivellement par le bas devient un fait social. Il est humain de ressentir ce genre de choses et surtout, c’est bien plus qu’un ressenti, car dans beaucoup de cas, c’est une réalité. De plus en plus de personnes occuperaient en entreprise des postes situés au-delà de leur seuil de compétence.
Les individus deviennent alors entièrement interchangeables. Cette médiocratie comporte des risques, dont celui de perdre de vue les enjeux importants comme la justice sociale et l’écologie.

Le règne de la banalité du mal et de l’enfermement de l’individu

Ce qui définit aujourd’hui un système médiocratique, c’est, d’après Alain Deneault, le fait de se complaire dans une forme d’automaticité déraisonnée où l’individu ne résonne pas en sa conscience, par sa propre liberté, puisque son autonomie est définie par les limites mêmes que lui imposerait cette médiocratie sociale : « C’est un système dans lequel le métier a été remplacé par la fonction, où les techniques prévalent sur les pratiques. La médiocratie a beaucoup à voir avec le taylorisme, où on a compris que dans une grande organisation, les sujets doivent être interchangeables, sous une forme incitative ou coercitive. La médiocratie est à voir comme une façon de laisser des sujets par eux-mêmes atteindre des cibles en jouant le jeu et en abdiquant sur un certain nombre d’exigences, notamment d’autonomie intellectuelle. Et si vous démultipliez dans une société des acteurs qui se plient à des règles irréfléchies, vous alimentez la banalité du mal. Vous arrivez à une situation où tout le monde obéit sans trop prendre la responsabilité à des injonctions« .

Elle consisterait à suivre une certaine tendance, lourde et invisible, qui consiste à enjoindre et à enfermer, sans qu’il en ait conscience, autrui à une liberté déguisée, normée, qui l’empêcherait de s’élever comme individu, pour servir les intérêts d’un ou d’une « médiocrate », notamment une certaine élite, qui tirerait autrui vers le bas, dans les bas instincts : « C’est enjoindre dans différents milieux, dans différentes conjonctures, des gens à se plier à des normes, à des protocoles, à des standards étriqués, et ce sous couvert d’initiatives, de liberté toujours très balisée et limitée. »

« Au fond, être médiocre, paradoxalement, c’est exploiter son intelligence sociale de manière perverse pour faire en sorte qu’autrui déraisonne et n’ait pas la volonté de s’élever, pour que celui-ci soit soustrait à ses intérêts. Et nous sommes aujourd’hui face à des pouvoirs organisationnels, institutionnels, incitatifs qui nous restreignent à ne surtout pas en faire plus. Aujourd’hui, il est regrettable de voir que l’élite, les gens puissants favorisent la médiocrité, cette injonction à être moyen qui fait que, dans tous les secteurs de nos vies aujourd’hui, nous ne serions jamais poussés à nous dépasser, à faire preuve de créativité, mais à rester dans le rang moyen. Car cette moyenne n’a rien de démocratique, d’intelligible, au contraire, elle est imposée. Pourtant, on a le pouvoir de s’affranchir de ce comportement moyen prescrit, qui sert les intérêts de cette médiocratie, qui n’a pas intérêt à laisser autrui à penser par lui-même« .

La société serait-elle en train de rompre avec la médiocratie ?

Considérant que tous les repères de notre époque seraient dominés depuis longtemps par les médiocres, le philosophe explique que le tournant politique auquel nous assistons aujourd’hui, ne traduit rien d’autre que la faillite du projet médiocrate : « Les gens prennent conscience qu’il faut s’affranchir de la volonté de s’enfermer dans un paramétrage, un certain nombre de protocoles, de normes, de standards et qu’il faut se redonner les moyens de notre citoyenneté, de notre société civile éclairée, rompre avec cette façon d’enfermer le commun dans un paramétrage qui donne une impression de liberté, mais sous une forme très contrôlée. Ce qu’on voit aujourd’hui, même politiquement, c’est la volonté de rompre avec la faillite de ce système parce qu’il n’est jamais parvenu à prendre la mesure des problèmes du temps et à être à la hauteur des enjeux« .

Il est urgent de rompre avec la médiocratie et de soutenir ceux qui résistent

Au contraire, Alain Deneault considère qu’il est plus qu’urgent de prendre fait et cause pour toutes celles et ceux qui résistent à la médiocrité et à la médiocratie, en refusant un certain nombre d’injonctions, en rompant avec un certain nombre de pratiques pour des raisons à la fois éthiques, philosophiques et politiques collectives : « Les gens doivent s’affranchir de cette tendance prégnante pour prendre leur propre destin en main et ainsi arrêter de flatter ce qui encourage les bas instincts et les passions tristes, la bassesse des égos. Il y a notamment chez les élites une volonté non pas seulement de suivre les directives, mais de s’y plier avec ardeur, en manœuvrant de façon à se positionner sur un échiquier et s’enrichir par la médiocrité. Le spectacle qui nous est donné en France aujourd’hui, c’est souvent la médiocrité par la politique plutôt que de songer à trouver une autre boussole que celle de la tactique et la communication dérisoire« .

Cependant, le philosophe alerte sur les dangers des élites qui prétendent rompre avec la médiocratie pour mieux s’y reprécipiter une fois qu’elles ont obtenu gain de cause. Il cite l’exemple de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis : « Donald Trump est d’une part le symptôme même de l’échec de la médiocratie, car si au fond les gens se sont reconnus en lui, c’est par volonté d’en finir avec cette médiocratie et le système établi. Sauf que, d’autre part, le paradoxe veut que les gens aient finalement opté pour quelque chose de pire que ce contre quoi Trump s’est positionné, car il replonge aussitôt dans ce même médiocratisme qu’il prétendait combattre, pour tirer avantage, une fois au pouvoir, de la popularité que lui a conféré son électorat, et le replonger dans les bas instincts« .

La suite, passionnante, est à écouter… »