Crise climatique, comment aller au-delà la sidération

Entretien avec Alain Deneault par Julien Magnollay à l’émission radiophonique Tribu sur RTS (Radio Télévision Suisse) autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï le 11 mars 2025. Durée : 26 min 32 sec.

« Nous vivons dans une époque de bouleversement environnementaux. Certaines personnes se sentent désemparées face à la chute de la biodiversité et face aux catastrophes qui se répètent. Alors que faire? Et surtout comment faire? Est-ce aux Etats de prendre lʹinitiative? Aux entreprises? Aux individus? Alain Deneault, professeur de philosophie à lʹUniversité de Moncton au Canada, estime que nous devons sortir de lʹéco-anxiété qui nous empêche de réagir et réapprendre à vivre à une autre échelle. Il signe Faire que! Lʹengagement politique à lʹère de lʹinouï, chez Lux éditeur. Il est lʹinvité de Tribu. » – Tribu, RTS

Conférence d’Alain Deneault au Cégep de Matane

Alain Deneault donnera une conférence autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï dans le puits du hall à l’entrée du Cégep de Matane le mardi 25 mars 2025 de 12 h 30 à 14 h.

« Grâce à une collaboration entre le programme Sciences humaines, la bibliothèque Lucien-Lelièvre et l’Union des écrivaines et écrivains du Québec, cette activité gratuite est ouverte au public ainsi qu’à toute la communauté collégiale. »


Conférence d'Alain Deneault
Faire que ! L'engagement politique à l'ère de l'inouï
Mardi 25 mars 2025 - 12 h 30 à 14 h
Cégep de Matane - Dans le puits du hall à l'entrée
(qui mène à la bibliothèque Lucien-Lelièvre)
616, avenue Saint-Rédempteur, Matane
Ouvert à toutes et à tous - Gratuit

Photo © Meggy Cyr-Dubé

« Ce midi, nous avons reçu Alain Deneault en conférence, professeur de philosophie et de sociologie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton et intellectuel public reconnu pour ses travaux sur notamment les minières canadiennes, les paradis fiscaux, la gouvernance.

Après une discussion avec les personnes étudiantes du cours Droit, déviance et criminalité sur son expérience juridique à la suite de la publication de l’ouvrage Noir Canada, Alain Deneault a offert une conférence grand public dans les Puits du hall du Cégep de Matane et c’était plein à craquer. Bonne participation de la population étudiante du cégep, du personnel du cégep et des gens de la communauté.

On a pu réfléchir aux enjeux inouïs de notre temps comme l’écoangoisse, la crise écologique, les relations de pouvoir, la montée de l’extrême droite, en plus d’explorer le thème des biorégions comme objet politique.

Une conférence coorganisée avec la bibliothèque Lucien-Lelièvre du cégep, rendue possible grâce à l’aide de l’UNEQ. » – Cégep de Matane


Lire Alain Deneault : Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï

Infolibertaire.net

Par Dominique Sureau (UCL Angers)
23 février 2025

« Un livre à ne pas lire… à soigneusement éviter si vous êtes dépressif ou anxieux. L’ouvrage d’Alain Deneault a un défaut majeur, celui de la lucidité.

L’angoisse, tableau apocalyptique du devenir humain terrestre, sentences brèves, puissantes et pertinentes : « Ce ne sont plus les orgueilleux sujets humains qui saccagent tout, mais le système Terre qui se détraque durablement ».

Nous évoluons dans « l’ère de l’inouï ». « Inouï, jamais vu, inédit. Nous ne sommes pas encore parvenus à entendre, à voir, ni à dire ce qui se produit. Appréhender un moment historique comparable à nul autre, impossible geste. »

« La rhétorique des fabricants de discours se trouve débordée avant même d’avoir pu aboutir »

Après avoir balayé les grands sujets de l’hécatombe biodiversitaire, des problèmes énergétiques et de l’épuisement des ressources, l’auteur interroge les capacités politiques d’opposition et de proposition qu’il reste. Il dénonce les couplages ineptes et désastreux de développement durable, de capitalisme vert, autant de rustines « vertes », de succédanés d’un « approfondissement du même modèle qui nous a menés là où nous sommes ».

Puis vient la question, ce comment imaginer un monde en devenir qui nous interpelle et pour lequel nos réponses semblent dérisoires et inopérantes pour les générations à venir.

Se présente à nous l’heure de l’humain qui va nous conduire de l’angoisse à l’anxiété. Plus les échéances se précisent et plus les constats se vérifient. Ce qui semblait lointain devient prégnant, obsédant. C’est à cet instant que les discoureurs vont entrer en inaction, avec des discours lénifiants, ils vont marginaliser, ostraciser les objets déviants, créer des boucs-émissaires. Le discours va muter, va verdir, en termes de résilience.

« Cet apaisement anesthésiera suffisamment l’esprit…pour qu’il oublie jusqu’à la source du mal. »

La seconde partie qui n’a rien d’une dyslexie léniniste, un faire que, reste à découvrir.

Un livre à lire, à réfléchir, à partager… à soigneusement méditer surtout si vous êtes dépressif ou anxieux, cela donnera des raisons de combattre. »

*L’article est également paru dans la revue Alternative libertaire, no 357, février 2025 – Section Culture :

Quand la question du « Que faire ? » ne cesse de nous hanter !

Presse-toi à gauche !

Par Pierre Mouterde
11 février 2025

C’est là un des mérites de l’essai, Faire que, l’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault : il ose s’attaquer à une question qui nous préoccupe tous et vis-à-vis de laquelle ne surgit aucune réponse immédiate et évidente.

Comme Alain Deneault nous le rappelle d’emblée, quiconque aura ces dernières années prêté attention aux données alarmantes touchant à l’avenir de notre terre, aurait de quoi s’inquiéter ! Malgré les avertissements de plus en plus pressants de la communauté scientifique ou même d’institutions respectées comme l’ONU, c’est tout comme si les gouvernements des grandes puissances du globe et leurs soutiens économiques faisaient la sourde oreille et nous installaient définitivement dans le déni.

Nous voilà donc, malgré la promesse des accords de Paris de 2015, en train de franchir, en termes de température moyenne, la fameuse barre des 1,5 degrés de plus qu’à l’époque pré-industrielle, et nous continuons à vivre comme si de rien n’était ou presque, cannibalisant les ressources de la petite planète bleue tout en imaginant en avoir à notre disposition 3 ou 4 semblables.

Il y a donc bien pour nous — nous les vivants de ce premier quart du 21ième siècle — une question du « Que faire » à se poser. Une question dont dans le premier chapitre de son essai, L’angoisse, Alain Deneault nous fait apercevoir tout à la fois la pertinence et l’urgence.

Au fil de formules ciselées et implacables, il met bien en évidence, d’un côté le « climat inoui » (c’est-à-dire les perturbations climatiques), « l’hécatombe biodiversitaire », les besoins grandissants d’énergie et la consommation non soutenable, tout en faisant apercevoir de l’autre côté ce qu’il appelle la « pulsion d’oxymores », c’est-à-dire cet ensemble d’attitudes si contradictoires qui semblent nous caractériser. Par exemple lorsque nous nous employons à croire, en termes de solutions, au « développement durable » (qu’on devrait selon lui plutôt appeler « l’exploitation endurable »), ou encore au capitalisme vert, une contradiction dans les termes mêmes. Il met aussi très bien en lumière « le manque d’objet » qui hante nos sociétés, en somme l’absence de discours alternatif écologique et politique, rigoureux et construit, faisant qu’on ne se retrouve que devant une douloureuse « béance ».

« Que faire ? » ou bien « Faire que ! »

Mais partant de l’idée que devant de telles mutations et de tels défis, on risque bien de sombrer dans nombre de pathologies sans issues liées à une forme ou une autre d’angoisse ou de désespoir (p. 66), il choisit la voie — combinant lucidité et gaîté — d’oser « des expériences politiques s’ouvrant à ces mondes en mutation, loin des automatismes » (p. 69). Et reprenant l’exemple historique de tentatives d’organisation sociale et politique menées par des groupes d’ Européens et d’Autochtones, en marge de l’effroyable guerre civile qui embrasait le nord-est du continent au tournant du 18ième siècle, il va s’en servir comme d’une sorte de boussole, pour nous indiquer le chemin qu’il va privilégier : celui du « Faire que ! », plutôt que du « Que faire ? » [1] .

La nuance peut paraître sibylline, en fait elle est ici décisive. Tout le monde se rappelle bien sûr du petit livre Que faire ? de Lénine de 1905 dans lequel ce dernier prônait de manière volontariste, l’organisation d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels préparant activement la révolution à venir ; le tout devant être interprété aujourd’hui comme la défense d’un type de tactique politique destinée à accélérer la prise de pouvoir révolutionnaire dans la Russie du début du 20ième siècle.

À l’opposé, Alain Deneault lui va choisir la voie beaucoup plus humble et pragmatique, du « Faire que ! ». Bénéficiant du recul du temps, prenant acte des déboires révolutionnaires dont l’histoire a été synonyme, ayant noté aussi comment le « Que faire ? » a été depuis décliné de multiples façons et sur bien de nouveaux objets (l’écologie, la technique, les moeurs, etc.), il va endosser, avec son « Faire que ! » » la position d’être « moins en position d’autorité », plus à l’écoute du nouveau, assumant plus le doute ou l’incertitude ainsi que la subjectivité et le localisme qui les accompagnent.

C’est d’ailleurs ce qui lui permet de présenter dans la 3ième et courte partie de son essai, Biorégion, la solution qu’il préconise, celle de l’action régionale pensée autour d’un territoire donné et relativement unifié : « On appellera « biorégion », l’ensemble qui naitra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible (…) la biorégion n’est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent, la suite à donner à une situation – la contraction de la pensée politique à l’échelle régionale – qui sera, elle, impérative. » (p. 165-66)
Sa solution, c’est donc… oui… la politique, mais ramenée à l’échelle de la région !

Une autre voie ?

Si une telle démonstration — riche de multiples exemples — reste salutaire, nous obligeant à réfléchir en profondeur sur toutes les questions touchant à l’agir collectif contemporain, la fin de son essai n’en reste pas moins décevante, surtout vis-à-vis des gigantesques problèmes soulevés dans le premier chapitre de son essai (L’angoisse), mais aussi vis-à-vis des analyses qu’il esquisse pourtant sur l’importance de la politique dans nos vies. Ne montre-t-il pas, se référant aux thèses de Durkheim (p. 153) sur le suicide, qu’un des facteurs poussant les humains à se donner la mort tient justement au fait de ne pas se sentir suffisamment partie prenante d’un projet collectif plus vaste qu’eux-mêmes ? Et ne reprend-il pas à son compte la fameuse fable des tailleurs de pierres de Charles Péguy qui explique que de se savoir participer à un projet collectif dont on est un des acteurs (comme construire une cathédrale), change tout de la vie (p. 181). Ce qui fait qu’il nous laisse malgré tout percevoir en notre fors intérieur, que la solution « régionaliste » qu’il préconise n’est – faute de mieux— qu’une des formes possibles de l’action politique, et que cette dernière reste bien en de-ça des besoins d’aujourd’hui.

Comment en effet ne pas être étonné de voir que Deneault nous entraine, en termes d’action politique, vers une solution de type minimaliste, alors que comme jamais les défis qui sont les nôtres sont aujourd’hui d’ordre mondial, appelant à des actions collectives de large amplitude, allant bien au-delà de la région, fut-elle bio-région ? Et comment ne pas être étonné du fait qu’il n’est guère fait référence (autrement qu’à titre indicatif), à toute cette tradition de réflexion politique et stratégique qui court dès le milieu du 19ième jusqu’à nos jours – depuis par exemple Blanqui, en allant jusqu’à Gramsci, en passant par Rosa Luxembourg, Trotsky, Mariategui, Che Guevara, etc.? N’y aurait-il pas là des savoirs et des leçons à actualiser, à trier et reprendre pour penser l’agir collectif aux temps présents ? Et tous ces savoirs, ne pourraient-ils pas nous aider à disposer d’une approche –stratégiquement parlant — plus large et plus ample, plus efficiente, en somme plus politique et en phase avec l’ampleur des problèmes mondialisés auxquels nous nous heurtons aujourd’hui ?

C’est là une autre voie qu’il faudrait oser explorer de toute urgence, et qui nous aiderait sans doute à mieux penser ces révolutions dont nous avons tant besoin aujourd’hui ; des révolutions qui loin d’être — comme on l’imaginait dans le passé — ces locomotives de l’histoire mondiale, seraient, comme l’indique Walter Benjamin, « l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d’urgence ».

Dans un climat hostile

À contretemps

Par Freddy Gomez
13 janvier 2025

À cheval entre la baie des Chaleurs et le golfe du Saint-Laurent, le campus de Shippagan de l’université de Moncton (Nouveau-Brunswick) jouxte l’océan. Ville portuaire de la péninsule acadienne, Shippagan s’affiche comme un lieu où il fait bon vivre : nature sans pareil, coût de la vie abordable, vie culturelle enrichissante, foultitude d’activités de loisirs, sentiers aménagés pour la marche et le vélo, plages à perte de vue [1]. C’est dans ce lieu paradisiaque qu’Alain Deneault, philosophe et universitaire québécois reconnu, dispense son savoir à des étudiants qu’on présume heureux de se former dans un tel environnement. Heureux malgré tout, car on ose les imaginer sensibles aux roboratives percussions philosophiques de leur professeur qui, après avoir attaqué les multinationales et paradis fiscaux, le colonialisme canadien, le management totalitaire, la médiocratie, les politiques de l’extrême centre, la « gauche cannibale » et la « droite vandale », remet le couvert avec cette puissante réflexion sur « l’engagement politique à l’ère de l’inouï » qui, disons-le tout net, mérite lecture, même sur les plages de Shippagan.

Car oui, Alain Deneault est un agitateur de concepts. Pour le cas, il s’est mis en tête de se pencher sur l’état du monde, notre monde, en cette basse époque, notre époque, où les catastrophes que génère en série et sans répit le capitalisme extractiviste, pourraient conduire, palier par palier mais sur un court temps historique, à un effondrement généralisé de nos milieux de vie, et plus largement du vivant. Les ravages que provoque ce mode de production sans limites sont tels, nous dit Deneault, que la sensation d’ « inouï » où ils nous plongent n’a d’égale que l’impensée qu’elle provoque. Car comment penser ce qui n’est comparable à rien et ne semble produire rien d’autre qu’une mal-nommée « éco-anxiété » – que l’auteur, partant de l’idée juste que l’anxiété procède toujours d’un sujet ou d’un objet, préfère appeler « éco-angoisse », qualification plus apte à dire le sentiment de vide face à l’impensable. Or, c’est bien ce vide que l’on sent monter dans une partie des consciences, un vide parfaitement en phase avec un contexte politique culturellement navrant qui favorise une montée en puissance de notions aussi délirantes que celle du « grand remplacement » portées par une extrême droite négationniste dont le principal atout est d’encourager la paresse en laissant penser qu’il suffirait de purger le monde de son extérieur, de son altérité, pour que tout aille mieux. Pensée aussi faible que triste, aussi stupide qu’odieuse, mais qui séduit bien des pauvres gens que la misère tenaille. Elle sert à cela l’extrême droite, et depuis longtemps, à faire contre-feu aux colères logiques en les orientant vers l’ignoble. C’est sa raison d’être, et c’est même pourquoi le capital s’en accommode si facilement quand nécessité fait loi. Pour continuer à piller la planète et à détruire le vivant sans qu’on l’emmerde, par exemple.

Si ce livre vaut le détour, c’est que, même si l’on se pense informé sur la question, l’ « hécatombe biodiversitaire » qu’il décrit d’entrée, complétée des incidences qu’elle aura (qu’elle a déjà), a de quoi nouer l’estomac. Qu’on ne se méprenne pas, cela dit. Deneault n’est pas du genre à cultiver le catastrophisme collapsologue, et encore moins les impasses où il mène. C’est que le bonhomme, pour conscient et érudit qu’il soit, a l’intelligence d’avoir compris qu’aucun combat pour l’écologie politique ne saurait prendre sur la base de la désespérance. D’où cette étrange sensation positive qu’on peut, par moments, ressentir à la lecture de ce catalogue de mauvaises nouvelles. C’est dû au fait que l’auteur a non seulement le sens des limites (de son lectorat), mais qu’il sait assez bien y faire pour désamorcer le catastrophisme quand il sent que ses effets pourraient être contreproductifs. Et puis il y a sa verve polémiste et cette manière, finalement assez british – mille excuses au Québécois ! – de faire du nonsense d’un monde marchant vers l’abîme une machine à cibler un système capitaliste qui n’a jamais existé que pour 20 % de bénéficiaires très relatifs de la population mondiale, mais dont les effets ravageurs concernent la planète entière. Car comme l’accumulation coloniale ou néocoloniale ou le nuage de Tchernobyl, le capitalisme ignore les frontières et les limites qui, pour lui, ne sont que des entraves à sa dynamique expansive. D’où la nécessité où il se trouve de faire cause commune avec la « pulsion oxymorique », comme dit Deneault, de l’expertise scientifique new wave qui, depuis trois grosses décennies, emploie l’essentiel de son temps à inventer, comme autant de chimères sémantiques, des oxymores à la pelle : « développement durable », « capitalisme vert », « croissance verte », « économie circulaire », « Green New Deal ».

Dans Une société à refaire, Murray Bookchin, penseur libertaire de l’écologie sociale, pointait déjà la différence majeure qu’il existe entre un passé mû par « des croyances, des espoirs solides, des valeurs » et un présent ambigu, vide, béant, non intelligible – et par conséquent incapable de produire autre chose que des angoisses ou des oxymores. C’est sans doute le principal écueil auquel se heurte l’écologie politique. Son « incapacité, nous dit Deneault, à produire un “objet” pour la pensée publique », soit un rapport au réel, au monde, susceptible de structurer un imaginaire, un désir de se projeter dans l’impensable en le pensant. La « raison » fut l’objet, la manière d’objectiver, du XVIIIe, le socialisme celui du XIXe et pour partie du XXe. Le concept d’ « effondrement » ou de « catastrophe », eux, ne peuvent pas en être. Ils dépolitisent, ils n’articulent rien, sauf, dans l’anxiété, la dérive objective vers des « objets substitutifs » habilement manipulables. Par des médias notamment qui s’y entendent à merveille pour exploiter, attiser et orienter le désarroi psychopathologique de masse vers leurs propres paniques morales et les cibles qu’ils se choisissent comme autant de boucs émissaires d’un temps éreintant de bêtise : la femme voilée, le citoyen venu d’ailleurs, le militant des Soulèvements de la terre et tant d’autres.

Alors « que faire ? », se demande Deneault, reprenant la question politique par excellence qui, depuis Tchernychevski, en 1863, et surtout Lénine, en 1902, taraude toutes les avant-gardes auto-proclamées. Sur ce point, le léninisme a fait des émules un bon gros siècle durant avec les succès qu’on connaît. On rappellera, en passant, que Vladimir Oulianov sut bien que faire pour que la révolution verse très rapidement dans la terreur : éliminer, sous son règne et avec l’aval de Trotski, tous ses adversaires politiques (socialistes révolutionnaires, mencheviks et anarchistes). Les rappels historiques sont toujours utiles. Cela dit, cette référence au Que faire ? de Lénine n’est, pour Deneault, qu’une manière, plutôt habile d’ailleurs, de digresser, d’Apollinaire à Badiou, de Bernanos à Ellul et de Derrida à Latour, vers l’idée que cette question, « incorrigiblement léniniste », dit-il, est « contraire à la pensée » parce qu’elle suppose un penser déjà-là. D’où sa proposition : cesser de se demander « que faire » pour « faire que », quitte à « mal faire ». Cette mutation suppose, dans le cas qui nous intéresse – les bouleversements écologiques –, d’être d’abord convaincus que ni les États ni le Capital ne sont en situation d’y remédier et qu’aucune « programmatique serrée » émergeant de notre camp ne pourra nous servir, en elle-même et par elle-même, de boussole. Car le caractère « inouï » de ce que nous vivons nous oblige à nous réinventer, et par là-même à libérer nos imaginaires et nos révoltes de la gangue qui les bride pour en finir avec les médiations, cultiver nos spontanéités, accepter nos pluralités, éprouver nos amitiés et fertiliser nos communs et nos luttes, en sachant, comme le pointe justement Deneault, que « le caractère irrévérencieux et indompté de toute révolte est ce qui fait le plus scandale ».

Pourtant, la seule direction que pointe le philosophe en fin d’ouvrage – celle de la « biorégion », qu’il définit ainsi : « L’ensemble qui naîtra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible » – pourra paraître imprécise. À quel moment, cette « biorégion » ? Tout de suite, bientôt, après l’effondrement ? Ça reste vague. Ce qu’on sent, chez Deneault, c’est une influence notable du communalisme. Il ne s’en cache pas d’ailleurs. « L’élan qui porte le biorégionalisme provient, écrit-il, du municipalisme libertaire à la Murray Bookchin et de l’autonomisme politique de type sécessionniste », mais « sans s’y laisser réduire », ajoute-t-il, c’est-à-dire sans se priver d’explorer d’autres méthodes, d’arpenter d’autres sentes, de penser d’autres possibles, de s’adonner à d’autres expériences susceptibles de nourrir l’imaginaire de résistance et de reconstruction. Car Deneault se veut polyglotte en politique, c’est-à-dire toujours ouvert à l’hybridation.

Bien sûr, s’arrêtant à cette seule hypothèse du municipalisme biorégional, on sait par avance qu’il s’attirera les foudres ou le mépris des militants de la seule cause qui vaille : celle de la Théorie, de la Révolution, de l’Émancipation et autres concepts à majuscule. Là n’est évidemment pas notre intention. Ce qui caractérise cette basse époque, c’est à la fois un profond sentiment d’impuissance devant le réel accablant des ravages que produit le monde capitalisé et la conviction que, partout, déjà, prolifèrent des formes multiples de résistance portées par un même refus antiautoritaire du vieil avant-gardisme. C’est cela même qui nous fait penser que Deneault, qui se situe dans ce camp, ait cru devoir céder, par obligation propositionnelle et en s’y forçant un peu, à cette perspective du municipalisme biorégional qui agite déjà nombre de têtes alternatives et qui, de surcroît, opère déjà dans le vécu de nombre de résistances à la marche forcée destructrice du Marché conquérant et ravageur.

« L’anarchisme, écrit-il en presque conclusion d’ouvrage, ne saurait désigner quoi que ce soit d’autre que le clin d’œil d’une panne institutionnelle, le moment événementiel d’où sourd une organisation nouvelle. Un événement politique est l’art de défaire les liens convenus – temps d’anarchie – pour les recomposer. » C’est dans ce cadre que la biorégion, comme il l’entend, se présente comme une « forme d’organisation » que « le plus grand nombre devra imposer pour faire valoir des principes éminents et impérieux en ces temps de débâcle politique et idéologique. Dans un temps événementiel qui sera celui de la politique active ». Forme d’organisation donc, mais aussi « objet de désir » d’un après enfin désirable.

Cette part d’utopie réalisable que cultive Alain Deneault rend la lecture de ce livre nécessaire. Parce qu’il terrasse quelques idées reçues et autant de mensonges colportés. Parce qu’il ouvre des pistes argumentaires et méthodologiques pour penser ce monde en le transformant radicalement et parce que, un peu à la manière de Bernard Friot et de son « déjà-là » communiste, il sait faire lien entre l’hier, l’aujourd’hui et le demain dans une perspective toujours renouvelée d’émancipation et de solidarité humaines.

Participation d’Alain Deneault au colloque de l’Éco-conseil 2025 de l’Université du Québec à Chicoutimi

Alain Deneault participera – en visioconférence – au colloque de fermeture de l’Éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) qui s’intitule : 2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale.

L’événement Éco-conseil, qui est centré sur les problématiques liées au développement durable, portera cette année sur la question des prises de décision et la gouvernance avec la thématique suivante Repenser les prises de décision dans la transition socio-écologique : comment collectiviser le pouvoir dans nos régions ? 

L’évènement Éco-conseil est organisé par la cohorte du DESS en éco-conseil. Éco-conseil est un programme interdisciplinaire de deuxième cycle en développement durable offert à l’UQAC.


2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale
Conférence d'Alain Deneault
Vendredi 21 février 2025 - 15 h 15 à 16 h 15
Visioconférence de fermeture
Inscription

2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale – Visioconférence avec Alain Deneault – 21 février 2025
2025 : une année de turbulences, la réponse biorégionale – Visioconférence avec Alain Deneault – 21 février 2025

Causerie citoyenne avec Alain Deneault, animée par Louise Blanchard

La Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) propose une causerie citoyenne avec Alain Deneault sur le concept de la biorégion. La causerie sera animée par Louise Blanchard, conseillère municipale pour la ville de Caraquet, le 13 février 2025 – * Reporté au 20 février 2025* – autour d’un 5 à 7 à l’école de musique Trémolo. Cette activité s’inscrit dans le cadre des consultations menant aux États Généraux et la mise en place d’un groupe d’initiative Régionale (GIR).

« Lors de cette soirée, nous allons accueillir le conférencier Alain Deneault, auteur et philosophe bien connu, qui abordera le concept de biorégion. La discussion sera animée par Louise Blanchard, conseillère municipale et activiste communautaire.

Cette rencontre s’inscrit dans le cadre des consultations menant aux États Généraux et la mise en place d’un Groupe d’Initiative Régionale (GIR). Ce sera une occasion unique d’échanger sur les défis et aspirations de notre communauté, tout en contribuant à la réflexion collective sur notre avenir. Un goûter sera servi. Venez en grand nombre. » – Page Facebook (Meta) de SANB

Photo © Lisa Mansouri

Causerie citoyenne avec Alain Deneault
Animée par Louise Blanchard
Présentation du projet GIR : Daniel Thériault et Valery Robichaud
Jeudi 13 février 2025 - 17 h à 19 h - * Reporté au 20 février 2025 *
École de musique Trémolo
276 Boulevard Saint-Pierre O
Caraquet, Nouveau-Brunswick
Un léger goûter sera servi
Ouvert à tous
www.sanb.ca

Retour sur la rencontre du GIR Péninsule acadienne.

Le 20 février dernier, plus de 20 personnes se sont rassemblées pour une soirée d’échanges et de réflexion sur le potentiel de la Péninsule en tant que biorégion.

Alain Deneault a amorcé la discussion en expliquant le concept de biorégion et en soulignant l’urgence des crises actuelles – climatique, politique et des chaînes d’approvisionnement – qui nous amènent à repenser nos modèles de société.

 Points forts des discussions :
- Comment développer une autonomie régionale face aux crises globales ?
- L’importance des circuits courts et d’une gouvernance locale renforcée.
- La difficulté de changer nos modes de vie dans une société saturée d’offres matérielles et idéologiques.
- Approcher les jeunes dans ces discussions : comment les impliquer sans les décourager ?

“ Les choses se déconstruisent d’elles-mêmes face à la crise climatique. Il faut faire ce que l’on peut, mais surtout, il faut agir ! ” – Alain Deneault

Merci à toutes et à tous pour cette soirée riche en réflexions !

Philippe Vion-Dury de Fracas suggère la lecture de Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï

Le journaliste Philippe Vion-Dury de Fracas, le média des combats écologiques, suggère la lecture de l’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur – Hiver 2025, Nº 2, La menace carbofascite. Or noir et peste brune, page 126.

« Comment s’orienter dans une époque marquée par des bouleversements écologiques sans précédent ? Comment agir politiquement à l’ère de l’inouï ? Comment s’opposer à la grande lame montante, bientôt déferlante, de l’extrême droite ? Bref : que faire ? Cette question hante la pensée politique depuis plus d’un siècle. Le philosophe Alain Deneault nous propose, dans cet essai, de substituer à l’interrogation paralysante du «que faire ?» l’exclamation libératrice, presque jubilatoire, du «faire que» ! » – Philippe Vion-Dury

Lecture d’un extrait du livre Faire que ! par Kim Lévesque Lizotte à l’émission La journée (est encore jeune)

La collaboratrice Kim Lévesque Lizotte explique, à l’émission La journée (est encore jeune) animée par Jean-Philippe Wauthier avec ses complices Olivier Niquet et Jean-Sébastien Girard sur les ondes de Radio-Canada, comment passer à travers le mandat de Trump avec la lecture notamment, d’un extrait du livre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault. Le segment débute à 14 h 59 et la lecture de l’extrait de la troisième partie du livre Faire que ! sur la biorégion (page 165-166) débute à 18 h 37 – 22 janvier 2025

« On appelle « biorégion » l’ensemble qui naîtra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible. […] La biorégion n’est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent […] » – Alain Deneault, Faire que !, Lux Éditeur, page 165-166

Faire que ! au palmarès de la Librairie Vaugeois dans la catégorie essai

L’essai Faire que ! d’Alain Deneault a figuré parmi les dix meilleurs vente de la Librairie Vaugeois à Québec pour le mois de décembre 2024 dans la catégorie essai au côté de l’ouvrage – dont il a été l’instigateur du projet – Ordures ! Journal d’un vidangeur de Simon Paré-Poupart.

Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Contre angoisse et résignation, un entretien avec Alain Deneault qui publie Faire que !

Entretien avec Alain Deneault par Daniel Mermet, créateur et animateur du magazine de grand reportage radiophonique Là-bas si j’y suis, sur son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï – Durée : 47 min 07 sec – 20 janvier 2025

Journaliste : Daniel Mermet
Technique : François Dellaca-Minot
Réalisation : Sylvain Richard

« FAIRE QUE ! Une réponse à la question « que faire ? » : FAIRE QUE !

QUE FAIRE ? C’est la question mille fois posée face à toutes les turbulences comme devant les grands horizons.

Comment s’orienter dans des bouleversements écologiques sans précédent, auxquels, manifestement, ni les États ni le capital ne remédieront ? Comment s’engager quand l’extrême droite sème la confusion et détourne la colère des objets réels ? Comment s’y prendre quand le libéralisme dissout tous nos repères dans la gouvernance technocratique ? Comment agir quand on est passé de Lénine à Calimero, du souffle révolutionnaire à la complainte victimaire ?

Alain Deneault cherche prémices et indices dans ce présent obscur et mou.

Que faire ? Livrer la guerre à la médiocratie et à cet extrême centre qui amène toujours le pire, et redessiner des grands desseins. Depuis la péninsule acadienne où il vit aujourd’hui, Deneault invite à explorer la « biorégion », une alternative écologique aux régions administratives avec des territoires découpés non par la législature mais par la nature, ce qui entraîne un autre moyen d’habiter et de protéger le territoire où l’on vit.

Un remède à l’écoanxiété ? D’abord un remède à l’angoisse et à la résignation. QUE FAIRE ? Le moment est venu de ne plus poser la question mais de FAIRE QUE ! » – L. B., Là-bas si j’y suis

Alerte à Malibu par Josée Blanchette

Photo © Etienne Laurent – Agence France-Presse

Le Devoir

Par Josée Blanchette
17 janvier 2025

« […] Parmi les « veilleurs de nuit » (ou lanceurs d’alerte) pour naviguer sur les eaux troubles de cette époque que le philosophe Alain Deneault qualifie d’« impensable », j’ai découvert grâce à ma mère L’orgie capitaliste. Cet entretien avec le brillant romancier et réalisateur français Marc Dugain a été réalisé par le journaliste Adrien Rivierre en 2022. Les esprits lucides comme Dugain me font du bien même si ça n’améliore pas mon écoangoisse. C’est l’un des meilleurs livres que j’ai lus en 2024.

[…] Lu et entendu dans Reporterre l’entrevue menée par Hervé Kempf avec le philosophe Alain Deneault sur l’écoangoisse (pire que l’anxiété, car elle n’a plus d’objet précis, mais toujours un signe de santé mentale) face à l’impensable. « La difficulté de l’écologie politique aujourd’hui est précisément de peiner à proposer un objet de pensée qui motive l’action. Nous sommes confrontés à des mutations techniques, informatiques, culturelles, managériales, géopolitiques qui s’accélèrent à un rythme tel qu’il est impossible pour un cerveau humain de suivre ces réalités. Donc on est en désarroi. » L’entrevue audio de 50 minutes nous explique pourquoi nous sommes figés devant l’inouï, ce qui n’a pas été ouï. […] »

Lire Deneault, ce concentré d’intelligence et de lucidité, c’est se rallier à un chevalier de l’arche perdue qui n’en démord jamais. Son essai Faire que ! inverse la question « Que faire ? ».

Hervé Kempf s’entretient avec Alain Deneault sur la chaine YouTube de Reporterre, le média de l’écologie autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï publié chez Lux Éditeur – Durée : 51 min 58 sec – 11 janvier 2025

*ANNULÉ* Repenser l’altermondialisme face au moment réactionnaire avec Alain Deneault, Simon Paré-Poupart et Thibault Biscahie 

* ANNULÉ * ANNULÉ * ANNULÉ * ANNULÉ *

« Les déchirements de la mondialisation néolibérale ont enfanté la tentation néofasciste, dont l’Amérique à l’heure de Trump est le dénouement tragique.

Le moment actuel nous place devant deux écueils : d’une part, un protectionnisme belliqueux, xénophobe et ravageur de la biosphère, et de l’autre, un néolibéralisme marchand tout aussi anti-démocratique et destructeur de la planète. Quelles pistes de sortie de l’impasse ? Les Amis de Montréal vous invitent à cette soirée d’échanges pour réfléchir sur les horizons politiques envisageables, soucieux du vivant et de la diversité du monde.


* ANNULÉ * ANNULÉ * ANNULÉ * ANNULÉ *
Repenser l’altermondialisme face au moment réactionnaire
Une présentation des Amis du Monde diplomatique
Avec Alain Deneault, Simon Paré-Poupart et Thibault Biscahie
Samedi 1er mars - 19 h
Galerie Ingang Design - Espace no. 427 du Belgo
372, rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal.
Rediffusion en direct (détails à suivre)

Le philosophe Alain Deneault propose de renouer avec l’altermondialisme et l’engagement internationaliste face au virage réactionnaire de la mondialisation néolibérale. Simon Paré-Poupart s’interroge, quant à lui, sur nos modes de gestion de déchets : révélateurs des asymétries qui sous-tendent le traitement des déchets à l’échelle internationale. Il met également en lumière les solidarités cachées qui se tissent entre personnes de toutes origines dans le cadre du métier d’éboueur à Montréal.

Enfin, Thibault Biscahie propose un regard historique sur le protectionnisme et le libre-échange afin de déconstruire les idées reçues sur ces deux modèles, et esquisse quelques pistes pour les dépasser et construire une alternative nourrie de considérations écologiques et sociales.

L’échange aura lieu en marge de l’exposition « Expo 17 : Créer des ponts » réalisée par l’artiste-ingénieur Stéphane Lajoie. À travers une série de collages des plans de construction des lagunes de l’Expo 67, l’exposition porte un nouveau regard sur l’Exposition universelle de Montréal : un moment d’optimisme qui a fait de la métropole québécoise un symbole de l’ouverture sur le monde. » – Christopher Chanco, Les Amis du Monde diplomatique

Illustration : Stéphane Lajoie. « C-64 – Tel que construit », 2017, Collage de plans d’ingénierie et peinture acrylique

Intervenants :
Alain Deneault, philosophe, auteur du Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï (2024) et cofondateur d’ATTAC-Québec ;
Simon Paré-Poupart, éboueur et essayiste, auteur du livre Ordures (2024) ;
Thibault Biscahie, chercheur postdoctoral, Centre de recherche en droit public et spécialiste du néolibéralisme.

Alain Deneault : « Nous vivons une époque impensable »

« Nous vivons une époque impensable ». Hervé Kempf s’entretient avec Alain Deneault sur la chaine YouTube de Reporterre, le média de l’écologie autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï publié chez Lux Éditeur – Durée : 51 min 58 sec – 11 janvier 2025

« Comment s’engager politiquement dans cette ère de destruction inouïe ? Le philosophe québécois Alain Deneault évoque l’écoangoisse qui nous saisit, et comment réorienter cette énergie vers l’action. Une piste ? Les biorégions. » – Reporterre


Alain Deneault: « Nous vivons une époque impensable »

Photo © Mathieu Génon
Reporterre (Entretien — Culture)
Par Hervé Kempf
11 janvier 2025

« Alors que faire ? Vous, vous retournez l’expression et vous dites « faire que ». En quoi cela va-t-il nous aider à faire face à l’inouï ?

[…] Au fond, ce qu’on a compris, c’est que cette question-là, qui a été roborative et stimulante, a aussi été un frein. Pour deux raisons. Il est absurde de se demander que faire pendant qu’on fait, parce que ça nous inhibe dans le mouvement alors qu’on s’y trouve. D’autre part, il y a un problème dans la formule, c’est le statut du « que » qui est un pronom interrogatif qui appelle un complément d’objet direct, un objet, mais qui est donné directement, comme une consigne.

Alors que faire ? Cela ! L’inversion de la formule « que faire » pour « faire que » a pour vertu de modifier le statut du « que », qui devient une conjonction de subordination.

On n’est plus dans la prescription, mais dans l’invitation : faire qu’un monde nouveau advienne ?

On est dans le mouvement quand on « fait que ». Il n’y a pas d’interrogation. On est engagé dans quelque chose.

Ce que je suis en train de faire contribue à ce vers quoi nous voulons aller.

C’est ça. Le subjonctif est le mode des aspirations, des projections, de l’espérance. Parce qu’on ne sait pas exactement ce qui est à espérer. On le découvre en même temps qu’on y tend. […] »


Alain Deneault : « Être écoanxieux est un signe de santé mentale »

Vous-même, avez-vous été angoissé ?

Oui, très fortement, au point de quitter les villes. Il faut souligner qu’être écoanxieux ou écoangoissé est un signe de santé mentale. Il est important de passer à travers. Comment ? En se donnant un objet qui nous stimule. Sortir de l’angoisse, c’est mobiliser cette énergie qui évolue à vide et qui nous perturbe au profit d’un objet qui en vaut la peine. […]

Alain Deneault au palmarès 2024 du journal Entrée Libre dans la catégorie «L’artiste ou œuvre québécoise de l’année»

Alain Deneault figure au palmarès 2024 du journal Entrée Libre dans la catégorie «L’artiste ou œuvre québécoise de l’année», selon le choix du collaborateur Sylvain Vigier, pour la tournée au Québec du documentaire La (très) grande évasion de Yannick Kergoat ainsi que pour son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï publié chez Lux Éditeur.

« Le nouveau livre d’Alain Deneault Faire que ! ainsi que le film documentaire sur l’évasion fiscale dont il a assuré la promotion au Québec La (très) grande évasion. Ce film est plein de légèreté et d’humour sur un sujet qui pourtant nous plombe collectivement. » – Sylvain Vigier, Entrée Libre

Critique de l’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï par Bruno Marquis

Critique de l’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault par Bruno Marquis sur sa page Meta (Facebook) – 1er janvier 2024 ainsi que sur le site Presse-toi à gauche ! le 20 janvier 2025.

Mes nombreuses critiques des livres d’Alain Deneault ont toujours été élogieuses, mais soulevaient l’idée qu’ils gagneraient à être vulgarisés. Je m’en repens aujourd’hui : nous y perdrions beaucoup – et pour quels gains illusoires? – quant à la profondeur et la sagacité de ses analyses et de ses vues. Dans « Faire que! », essai sur « l’engagement à l’ère de l’inouï », l’auteur aborde la question « quoi faire? », que nous nous posons tous devant l’étendue des défis en présence en matière d’environnement, mais il le fait en déplaçant progressivement la question vers un mode d’action – « faire que » – quant à ce que nous devons faire et que nous serons d’ailleurs amenés à faire pour changer la donne… en cette ère de l’inouï. Un bouquin, à mon sens, d’un grand intérêt, qui nous fait découvrir et redécouvrir encore une fois une foule d’idées et d’auteurs, et qui se termine sur une note, je dois le dire, plutôt stimulante.

Extrait de l’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï publié chez Lux Éditeur, pages 165 à 166 :

« La vie deviendra plus dure, mais plus significative. On se découvrira des talents qu’on ignorait, et les mettra à des fins plus pertinentes que celles d’un influenceur sur internet. On appellera « biorégion » l’ensemble qui naîtra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible. Dans les villes, appelées tendanciellement à se dépeupler, les bio quartiers pourront en être le pendant, avec leurs politiques d’agriculture urbaine et de concentrations de services. La biorégion n’est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent, la suite à donner à une situation – la contraction de la pensée politique à l’échelle régionale – qui sera elle, impérative. »

Faire que ! L’entretien avec Alain Deneault à l’émission Aux Sources sur Hors-Série est en accès libre ce samedi et dimanche

Faire que ! L’entretien avec Alain Deneault par Manuel Cervera-Marzal à l’émission Aux Sources sur Hors-Série, dont le visionnement est habituellement réservé aux abonnés, est en accès libre ce samedi 4 janvier dès midi et dimanche 5 janvier jusqu’à minuit (Heure d’Europe centrale) – Durée : 1 heure 24 minutes 10 secondes – 9 novembre 2024

*L’entretien est au bas de la page de Hors-Série tandis que l’extrait (partagé sur YouTube) est en haut de la page.

« Et voilà : c’est le Happy Hour de la nouvelle année ! De samedi midi jusqu’à dimanche minuit, tout le site bascule en accès libre, pour permettre à toutes celles et ceux qui veulent nous découvrir, mais qui n’ont pas encore osé franchir le pas de l’abonnement, de fureter dans notre offre pléthorique et de télécharger quelques uns de nos trésors… Pour celles et ceux qui sont abonné.e.s, c’est le moment de partager vos émissions préférées et de nous faire de la pub ; on compte sur vous ! » – Hors-Série

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault sur Hors-Série

« Lire Alain Deneault est toujours stimulant. L’écouter aussi. Et il en faut, des stimuli, à l’instant précis où j’écris ces lignes : nous sommes le mercredi 6 novembre, il est 08h33, l’agence Associated Press annonce Trump à 267 sièges. Dans quelques minutes, quelques heures tout au plus, le résultat sera officiel. De retour à la Maison Blanche. L’accablement, la paralysie, l’angoisse prennent logiquement le pas sur la colère, la rage, l’envie de se battre. Ces dernières, certainement, referont surface une fois la nouvelle encaissée, une fois le choc digéré. Il n’est pas nécessaire d’avoir espoir pour se mettre à lutter. C’est en luttant que vient l’espoir. Ou plutôt : l’espérance.

Le philosophe Ernst Bloch établit une distinction subtile mais fondamentale entre espoir et espérance. L’espoir est un affect passif, une réaction ponctuelle face à une situation qui pourrait être différente ou meilleure, mais sans certitude réelle de sa réalisation. En revanche, l’espérance est une forme d’anticipation active et créative de l’avenir. Elle va au-delà d’un simple espoir, d’une attente passive. Bloch voit l’espérance comme une énergie qui pousse l’individu à participer à la transformation de la réalité et à l’accomplissement de ce qu’il appelle le « pas encore ». Ce « pas encore » représente les potentialités inexploitées, les aspects latents de la réalité qui attendent d’être réalisés. L’espérance est donc une force orientée vers l’avenir, qui saisit dans les plis du présent autre chose que lui-même, le présent étant gros d’alternatives non advenues.

Encore faut-il avoir la lucidité requise. La capacité à voir, dans le réel, autre chose et davantage que ce qu’il donne à voir. Les Etats-Unis, même un jour comme celui-ci, ne se résument pas à Donald Trump. Pas plus que la Russie ne se résume à Poutine et la France à Macron. Adossés à ce principe espérance, au lieu de se lamenter (que puis-je faire, moi, pauvre petit être insignifiant, face au rouleau compresseur du capitalisme fascisant), au lieu de s’enfermer dans nos impuissances individuelles, on se rassemble et on résiste, pour faire que ! Faire que le pire ne soit jamais certain. Faire que recule la bête immonde. Faire que son poison, qui a déjà largement traversé l’Atlantique, ne se répande pas davantage sur nos rives. Que les prochaines inondations ne soient pas demain mais après-demain. Que les droits des femmes, premiers attaqués en pareilles circonstances, soient préservés.

Substituer le faire que ! au que faire ?, c’est l’audacieuse proposition qu’Alain Deneault, philosophe québecois, penseur incontournable de la médiocratie et de l’extrême-centre, a placé au cœur de son dernier essai, paru chez Lux : Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Dans cet ouvrage aussi bref que puissant, il est question de nos affects collectifs, de notre paralysie face au déluge de mauvaises nouvelles qui chaque jour nous accablent et des voies possibles pour y faire face. Nous en avons parlé longuement. Dans le prolongement de Bloch, Alain Deneault se fait l’analyste de nos angoisses et de nos espérances, le scribe de nos affects, afin d’y dénicher un sentier, où puisse se frayer une marche collective et résolue vers un mieux-être logé dans l’être lui-même. Bon visionnage ! » – Manuel Cervera-Marzal

Le concept de biorégion à l’ère de l’inouï – Conférence

Conférence HEP (École des hautes études publiques) et CR2 (Centre de recherche sur la ruralité) – Le concept de biorégion à l’ère de l’inouï

« Les bouleversements climatiques et la perte de biodiversité, conjuguées avec la perte annoncée d’approvisionnement en énergies fossiles et en minerais rendent difficilement pensables les conditions de l’avenir proche. Antidote à l’écoanxiété, la biorégion est un concept à la fois souple et précis qui permet d’envisager un avenir qu’on voit mal venir, en fonction d’enjeux tangibles.

Alain Deneault est professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton. Ses essais portent sur l’idéologie managériale, la souveraineté des pouvoirs privés et l’histoire de la notion polysémique d’économie.

Cette conférence a lieu à l’occasion de la sortie récente de l’essai d’Alain Deneault: Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, Lux Éditeur, 2024. » – École des hautes études publiques (HEP)


Le concept de biorégion à l'ère de l'inouï
avec Alain Deneault
Conférence HEP et CR2
Présentée par Alain Deneault et Arnaud Scaillerez
Mercredi 8 janvier 2025 - 11 h 30 à 13 h (heure de Moncton/UTC−4)
Local 438 - Pavillon Léopold Taillon - 18 avenue Antonine-Maillet
Université de Moncton
Une collation sera offerte
La conférence est également disponible sur TEAMS
Inscription ici

Un monde en mal d’objet

Magazine L'appel - Nº 473
Par Frédéric Antoine
Janvier 2025

Le monde serait-il malade d’un “manque d’objet” ? C’est ce que pense le philosophe québécois Alain Deneault, récemment invité dans l’émission radio de Pascal Claude Dans quel monde on vit (RTBF La Première). Un objet, y expliquait-il, est ce sur quoi porte la pensée, c’est ce qui motive l’action. Au Moyen-âge, pour le philosophe, cet objet était la chrétienté. Au XVIIIe siècle, la raison, la science. Au XIXe, pour plusieurs, c’était le socialisme, etc. « Chez moi, disait-il ensuite, à la fin du XXe siècle, le projet indépendantiste québécois était structurant. C’était un objet de la pensée. Ou, disons, un dessein. »

Et pour ce siècle-ci ? Alors que cet “objet” pourrait être l’écologie politique, le philosophe en doute. En réalité, pense-t-il, « nous sommes maintenant des “sans-dessein”. Et, puisque nous sommes en mal d’objet, nous nous rabattons sur des objets de substitution.  » Car, « lorsqu’on est angoissé et dans le désarroi parce qu’on ne sait plus à quel saint se vouer, on cherche des objets de substitution. » Parmi ces objets sur lesquels on se rabat par dépit, Alain Deneault distingue par exemple le Trumpisme, mais aussi certains courants qui animent le secteur du développement durable et à cause desquels on « finit par se faire croire qu’en travaillant sur le petit, on agit sur le grand ».

Tout le monde sent que notre monde ne tourne pas rond. Mais pourquoi ? La pensée du philosophe québécois, que l’on n’est pas obligé de partager dans sa totalité, a en tout cas le mérite d’ouvrir une perspective de réponse : celle de cette absence de “grand dessein” qui caractérisait notre époque. Un “manque d’objet” qui nous mettrait dans un désarroi tel que, pour continuer à vivre, nous n’aurions d’autre choix que de nous rabattre sur des ersatz de projet. Des objets de substitution dans lesquels nous investirions faute de mieux, qui nous feraient à court terme croire
que les choses pourraient à nouveau avoir un sens, mais qui, à long terme, nous pousseraient surtout dans des impasses où nous pourrions nous perdre.

Les éléments relevés ici ne constituent qu’une partie de la pensée de ce philosophe, qui considère qu’une des issues aux errements actuels est de s’engager politiquement, comme l’indique le titre de son dernier livre : Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Au-delà des préconisations qu’y développe l’auteur, c’est son constat de départ qu’il a paru intéressant de mettre en exergue alors que le calendrier 2025 succède à celui de 2024. L’année nouvelle étant l’occasion de se fixer des objectifs, ou le moment de re- mises en question, en voilà une, et de taille : s’interroger sur l’objet qui pourrait occuper notre pensée et nous pousser à agir. Et réfléchir au dessein que nous pourrions définir pour le monde d’aujourd’hui, mais aussi pour nous-mêmes et pour nos proches. En essayant de mettre de côté ces objets de substitution qui nous tiennent certes en vie, mais comme sous perfusion, et ne nous aident pas nécessairement à grandir. Sur une planète où, faute de projet collectif structurant, de plus en plus de monde ne considère l’avenir que de manière pessimiste, il s’agit là de bien plus que d’une belle résolution de l’an neuf. C’est une impérieuse nécessité.

Critique de Faire que ! par Mario Jodoin sur le blogue de Jeanne Emard

Jeanne Emard (Blogue)

Par Mario Jodoin
23 décembre 2024

Avec son livre Faire que! – L’engagement politique à l’ère de l’inouïAlain Deneault «nous convie à en [l’engagement politique] penser les prémisses et les incidences pour l’ancrer dans les temps présents. Hors de toute programmatique serrée, mais avec la lucidité qu’on lui connaît, il invite notamment à explorer un nouveau mode d’engagement politique, la biorégion».

Première partie – L’angoisse

Un climat inouï : Devant l’ampleur des changements environnementaux, nous sommes passés de la gestion de l’environnement à la lutte contre le réchauffement climatique, puis à l’adaptation à ce réchauffement et finalement, pour l’instant, à la gestion de crise. «Ce qui nous arrive est radicalement inouï, jamais vu, inédit. Nous n’en croyons pas nos sens». Ce que nous vivons est tellement inouï qu’on ne peut même pas penser à une analogie avec d’autres moments de l’histoire. Et cela nous hante…

Hécatombe biodiversitaire : De nombreuses espèces sont disparues récemment et 80 % de celles qui restent sont menacées d’extinction. On pourrait s’attendre à ce que ce genre de nouvelles ait un impact majeur, mais non, la routine continue. L’auteur explique quelques facteurs qui expliquent ces extinctions et aussi la hausse des possibilités que des pandémies surgissent. Pendant ce temps, on tente de déterminer les strates de la société les plus susceptibles de souffrir d’écoanxiété, alors qu’il faudrait se demander pourquoi elles ne le sont pas toutes!

Peuples en perte d’énergie : L’auteur s’étonne qu’on annonce la fin des réserves d’énergie fossile dans le même nombre d’années qu’il y a quatre ans, même si notre consommation ne cesse de croître. Peut-être que seuls des désastres à l’échelle de la planète freineront notre appétit insatiable…

Un filon épuisé : Quand on s’occupe de l’environnement, cela se résume en général à tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais encore là, surtout à l’utilisation, mais rarement lors de tout le cycle de vie. Ainsi, l’hydroélectricité et l’énergie éolienne sont considérées comme vertes, même si la construction de barrages et la fabrication d’éolienne ne le sont pas du tout, encore plus lorsque les ressources nécessaires à ces fabrications et ces constructions s’épuisent graduellement. Et le bilan complet des véhicules qu’on prétend «zéro émission» est bien pire!

Consumation de masses : Même si on se fait répéter qu’on aurait besoin de 3,5 planètes comme la Terre pour rendre durable notre mode de vie et notre niveau de consommation, seul le court terme nous intéresse et intéresse le capitalisme qui ne profite qu’au cinquième de la population de la seule planète qu’on a, tandis que toute population en subit les externalités négatives, dont 80 % de la population doit se contenter de ses effets négatifs.

La pulsion d’oxymores : Les oxymores du titre sont entre autres le développement durable, le capitalisme vert et l’économie circulaire, que l’auteur considère comme des problèmes travestis en solutions et des hold-up sémantiques. Après avoir expliqué les objectifs de ces termes contradictoires, il relève quelques-unes des nombreuses promesses non tenues lors des COP en mettant l’accès sur celles qui portaient sur la surpêche.

Mal d’objet : Un des problèmes de l’écologie politique serait selon l’auteur, son incapacité à l’associer à un objet de pensée, comme l’ont fait les religions, le socialisme ou la science. Il est par exemple étrange que ce soit des scientifiques qui doivent tenir le discours politique sur l’environnement. Même le discours sur l’effondrement qui nous menace semble plus religieux que politique…

De l’écoanxiété à l’écoangoisse : Face à une catastrophe imminente, nous avons le réflexe de nous replier sur nous-mêmes en régressant «au stade du nourrisson». Nous pouvons aussi vivre de l’anxiété ou encore angoisser, en développant un sentiment d’insécurité intérieure «sans représentation distincte d’un danger», d’autant plus que le danger et ses conséquences sont indiscernables et que même les plus grand·es expert·es ne peuvent les envisager précisément.

Psychanalyse des objets substitutifs : Devant cette angoisse, bien des gens transportent leur peur sur d’autres sujets plus faciles à maîtriser, que ce soit une femme voilée ou d’autres personnes étrangères. Ils peuvent aussi se mettre à croire à de fausses solutions, d’où le succès des campagnes publicitaires de verdissement, ou des fausses promesses de la géoingénierie.

Cassandre verte : Devant l’angoisse causée par l’écologie, l’économie de la nature (voir ce billet sur un livre de l’auteur qui porte sur ce concept) vient prendre le relais! Mais ce palliatif ne saurait pas durer et l’angoisse revient en force…

S’ouvrir : Quand «est remise en cause la possibilité même, pour le sujet, d’être», notre psyché se débat contre cette réalité. La surconsommation devient bien (trop) souvent «l’ultime espoir du désespéré». Il est normal d’être angoissé dans un tel contexte, ce serait de ne pas l’être qui ne le serait pas. Mais, il faut aussi chercher à en sortir. À cet égard, la lucidité et la gaieté sont une des meilleures solutions, mais uniquement si elles agissent ensemble.

Deuxième partie – Faire que!

Faire le petit Chose : L’auteur montre que la question «Que faire?» était, dans bien des contextes, porteuse d’espoir et de changements, mais qu’elle est devenue de nos jours une lamentation de gens qui se sentent isolés. Et l’individualisme qui règne actuellement un peu partout jumelé aux succès de la droite dans de nombreux pays laisse peu d’espoir au succès des actions collectives, d’autant plus que les gauches se cherchent.

La chose à faire (je suis déçu que ce titre ne soit pas «L’affaire à faire»…) : L’auteur se désole que, même dans des cas flagrants d’injustice, on s’interroge sur les actions à entreprendre. Même les intellectuel·les semblent oublier l’objet de leurs propos. L’auteur développe d’autres critiques du concept de développement, concept qui sert essentiellement à garder les populations (aussi bien des pays en voie de ou déjà développés) sous le joug des puissant·es (personnes, pays et entreprises).

Qui faire? : Aux États-Unis et au Canada, certaines personnes craignent la gauche et même l’extrême gauche, disent-elles. C’est en fait uniquement une posture pour justifier la prise du pouvoir par une droite qui est, elle, de plus en plus extrême. Il se désole qu’on base son adhésion, même à gauche, davantage sur la personne qui parle que sur ce que cette personne dit.

Que faire? : La grande qualité de cette question est qu’elle force l’événement. Elle dépend aussi de notre compréhension. Un ouvrier immigrant est-il plus un immigrant qu’un ouvrier ou l’inverse? La réponse à cette question triviale peut grandement influencer ce qu’on veut faire. Lorsque Lénine a posé cette question (Que faire?), elle était précédée d’une série (plus de 20 citées par l’auteur) d’autres questions qui éclairaient le «Que» de la question finale. L’auteur précise avec pertinence que ces questions peuvent grandement varier selon les lieux, les époques et les contextes.

Que faire par les mœurs? : Il y a eu de nombreux livres intitulés Que faire? après celui de Lénine. Et c’est très bien ainsi. L’auteur raconte les origines du premier, un roman que l’auteur considère comme féministe, datant de quelques décennies avant celui de Lénine écrit par Nikolaï Tchernychevski en 1863. L’auteur passe à une version plus récente (2023) écrite par une femme, Ludivine Bantigny, qui vante les coopératives et les entreprises autogérées, et qui donne beaucoup d’importance à une réforme profonde des mœurs pour espérer un changement politique d’envergure. Il passe ensuite à la version de Georges Bernanos, datant de 1953 et axée sur le concept de liberté, mais pas celle voulue par Lénine!

Que défaire? : Le Que faire? de Guillaume Apollinaire paru en 1900 est d’une tout autre nature, que l’auteur juge transhumaniste… Nicolas Bonanni prend la question à rebrousse-poil en se demandant en 2022 Que défaire? en critiquant la fascination de la gauche pour la technologie, alors que bien des innovations technologiques pervertissent les relations sociales qui sont essentielles pour espérer changer le monde. L’auteur prend la balle au bond en citant d’autres auteurs qui soulignent les effets souvent contradictoires des innovations qui remplacent davantage les problèmes par d’autres qu’ils les résolvent vraiment. Il utilise à cet effet le concept de pharmakon, qui peut être à la fois un remède et un poison.

Faire partie de l’hypothèse : Les hypothèses sont nécessaires pour pouvoir répondre à notre question, car, selon l’hypothèse retenue, les actions à entreprendre ne seront pas les mêmes. L’auteur se pose ensuite «l’encombrante et stérile question de l’optimisme et du pessimisme». Et même nuisible, car, devant un cataclysme annoncé, il ne sert à rien de savoir si la probabilité qu’il détruise tout est de 25 % ou de 75 %, il faut tout faire pour l’éviter! De même, tenir compte de la probabilité de réussite de nos actions (est-ce que ça vaut la peine de les entreprendre?) ne peut que les retarder et diminuer leur efficacité!

«Que faire?»? : D’autres philosophes trouvent cette question simplement inutile. Agissons à notre façon et d’autres agiront autrement. Il est donc une perte de temps de se demander quelle action est la plus efficace. C’est aussi une manifestation du concept de la diversité des tactiques. L’auteur discute ensuite du lien entre la politique, la science et l’écologie, concluant qu’il n’y a pas de problème tant qu’on ne les met pas en concurrence et qu’on ne cherche pas de hiérarchie entre les trois, mais qu’on les utilise en coopération.

Faire que! : L’auteur souligne que bien des mouvements se définissent par ce qu’ils ne sont pas (croissance, anti-impérialiste, anarchiste, insoumis, etc.) et laissent ainsi leurs adversaires définir ce qu’ils sont. Cela s’ajoute à d’autres contraintes pour rendre encore plus difficile de convaincre la population de l’importance de la politique écologique. Cela fait aussi en sorte que la question Que faire? n’est pas bien adaptée à la situation actuelle. C’est pourquoi l’auteur préfère parler de l’objectif qui est de faire que, quelque chose de souhaitable ou possible survienne.

Faire = la poésie : Avec ses moyens, les capitalistes peuvent embaucher des armées de publicitaires ou d’autres expert·es de la persuasion pour nous montrer à quel point la consommation et le capitalisme sont merveilleux pour toute la population. Le fait que la catastrophe qui s’en vient et qui a déjà commencé ne vient pas de sources extérieures, mais de nous-mêmes, change tout.

Ici, maintenant, tout de suite, faire! : On veut bien faire, mais avec qui? Il est sans contredit préférable de le faire avec des personnes qui ne partagent pas seulement nos idées, mais avec lesquelles «on a par ailleurs un sentiment minimal d’amitié». L’auteur explique que les objectifs globaux, désincarnés, même si nobles, découragent l’action.

Troisième partie – Biorégion

L’échelle du sens : L’auteur fait le tour d’hypothèses sur les facteurs qui expliqueraient qu’on se suicide davantage dans certaines régions que dans d’autres. La plupart des facteurs auxquels on pense spontanément ne montrent pas de liens solides avec les données fiables, mais le sentiment d’appartenance à une collectivité en montre. Il présente ensuite des facteurs qui favorisent ce sentiment et d’autres qui le défavorisent.

Par la force des choses : Les concepts liés au développement durable et aux autres oxymores du genre empêchent les débats sur les choix à prendre pour protéger efficacement l’environnement. L’auteur explique que la catastrophe n’arrivera pas tout d’un coup comme dans bien des romans, essais et films, mais se manifeste graduellement et a déjà commencé à le faire. La solution ne pourra que fonctionner de la même façon graduelle. Sinon, elle viendra de l’écroulement graduel de tout l’appareil économique actuel.

Nécessité fait loi : Il est possible que ce ne soit que lorsque le système économique actuel ne fonctionnera plus que nous réapprenions à nous entraider. La vie sera plus dure, mais aura plus de sens. Chaque petite région deviendra plus autonome (l’auteur parle de biorégions).

Géo- et politique : Notre dépendance aux villes et aux machines a entraîné l’oubli de l’environnement naturel et même l’émergence d’une forme de biophobie. La philosophie biorégionale est une des solutions à cette phobie. Elle permet de cesser de se demander comment disposer des ressources d’un territoire pour plutôt chercher à composer avec lui. L’idée du biorégionalisme vient du municipalisme libertaire, mais s’est développée et concrétisée en fonction des réalités de chaque région où elle s’est jusqu’à maintenant manifestée. L’auteur commente ensuite les débats sur l’implantation et le fonctionnement des biorégions, puis sur les conséquences de cette implantation sur nos modes de vie.

Science et sapience : L’auteur utilise le terme sapience pour parler des savoirs anciens ou officieux, notamment ceux qui viennent des peuples autochtones. Les personnes qui s’opposent aux solutions régionalistes aiment bien affirmer que ces propositions feraient régresser nos sociétés aux périodes prénéolithiques (elles disent en fait qu’on reculerait au temps des hommes des cavernes). Pourtant, ce n’est pas reculer que d’utiliser les savoirs scientifiques pour «élaborer des modes de production adaptés à la nature», c’est au contraire avancer, et avancer dans la bonne direction.

Ô travail : L’auteur donne l’exemple d’un tailleur de pierres qui pouvait ne jamais voir le résultat de la construction d’un immeuble (comme une cathédrale) qui ne serait pas terminée de son vivant, mais qui était quand même fier de son travail, souvent bien plus que les ouvriers de la construction de nos jours. Il revient ensuite à son projet de biorégions en montrant l’importance de sentir faire partie de la société puis esquisse comment le travail sera perçu dans ses biorégions, avec notamment la fin du salariat et même de la division des activités en travail rémunéré et domestique, et en loisirs.

Gaïa, Gaea et Gaya : L’auteur analyse (et critique) le fait que des gens (dont des écrivain·es) donnent à la Terre le nom d’une déesse antique (Gaïa) pour illustrer une planète vivante. Gaya, de son côté, est un personnage (une petite fille) d’un conte de Gilles Vigneault.

Écueils biorégionaux : Des auteurs voient le système de biorégions s’installer de lui-même, sans heurts, quand les mœurs auront évolué, ou quand le système économique actuel ne fonctionnera plus. L’auteur dénonce ces visions irréalistes, de même que l’association du biorégionalisme à un projet «ni à gauche ni à droite». Comme d’autres personnes, il le voit nécessairement antiraciste, et fondé après des efforts et des luttes et non comme si cela était un destin.

Biorégion ou barbarie : Il n’y a pas de recette pour passer aux biorégions, les gens qui habitent chaque région ayant leur histoire, leur réalité et leurs caractéristiques. Il faut aussi s’attendre à des résistances féroces des gens et des organismes qui bénéficient du système actuel, encore là avec une férocité variable selon les endroits. Il donne finalement des exemples de ce qui s’est passé à quelques endroits sans présumer que cela pourrait se faire de la même façon ailleurs. Chose certaine, il faudra imposer le biorégionalisme et cela est une nécessité.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Je n’ai toutefois pas de conseils de lecture à donner : on peut aussi bien se contenter de lire un texte à la fois pour prendre le temps de bien goûter à chacun d’entre eux, ou y aller de plusieurs à la fois. De mon côté, je l’ai lu en deux ou trois jours, mais j’ai eu parfois des difficultés à rentrer dans autant de sujets abordés dans des textes aussi courts (31 textes d’en moyenne un peu plus de six pages, y compris une page blanche entre les chapitres une fois sur deux…). Je n’ai donc pas pu goûter à fond à toutes les saveurs de chacun d’entre eux. Cela dit, je reconnais que ce livre fait réfléchir et propose une voie intéressante pour l’avenir. Pour obtenir un autre son de cloche, je suggère de lire cet article du Devoir. Qualité finale, les 233 notes de ce livre, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont en bas de page.

Faire que ! figure au palmarès de la librairie Pantoute

L’essai Faire que ! d’Alain Deneault figure au palmarès de la librairie Pantoute à sa succursale du quartier Saint-Roch à Québec.

« Les prochaines méditations d’Alain Deneault, dans Faire que! (Lux), se concentrent sur l’action, puisque les changements nécessaires à la transformation de la société sont connus, et qu’il faut faire que ceux-ci se produisent. Toujours appréciée, sa plume, lucide et sans compromis, bouscule les idées reçues et élargit les horizons. Loin du marasme politique et du désespoir sociétal, l’auteur nous invite à voir en face les enjeux, à nous secouer et à faire que ça bouge. » – Chantal Fontaine, Les Libraires

Les médiocres ont le pouvoir (et on est dans la m*rde)

Les médiocres ont le pouvoir (et on est dans la m*rde). L’interview avec Alain Deneault philosophe. Entretien avec Alain Deneault par Samuel Fergombé et Lili Marseglia pour L’étincelle média, le 22 décembre 2024 – Durée : 50 min 08 sec

« Comment agir politiquement à l’ère de l’inouï, quand on ne dispose d’aucun pendant historique pour appréhender les catastrophes annoncées ? Comment s’engager quand l’extrême droite sème la confusion et détourne la colère des objets réels ? Comment s’y prendre quand le libéralisme dissout tous nos repères dans la gouvernance technocratique ? C’est à ces questions cruciales qu’Alain Deneault, philosophe engagé, a répondu lors de la présentation de ses livres Faire que et La Médiocratie. À travers ses réflexions, il invite à repenser l’action politique face à un monde en crise, où les repères traditionnels semblent se dissoudre sous les pressions économiques et idéologiques. » – L’étincelle média

Réfutations avec Alain Deneault – Entretien audio

Réfutations avec Alain Deneault. Entretien avec Alain Deneault par Adam Szanyi sur la chaîne YouTube Refutatio. Durée : 1 h 39 min 35 sec – 17 décembre 2024

« Nous abordons de façon critique plusieurs des thèmes sur lesquels Alain Deneault a travaillé ces dernières années: l’inouï, l’angoisse, l’extrême-centre, la polarisation politique, le capitalisme global, la biorégion. » – Refutatio

Thèmes par segment
00:00 Prologue
1:52 Présentation
3:40 Question 1: L'inouï
6:50 La technique et l'angoisse
11:20 L'inouï comme l'impensable
14:20 Système terre détraqué
18:40 (Fausse) modélisation économique
24:05 Q.1.1: L'intelligence articificielle
27:15 Médiocrité et technique
36:00 Le sujet sans formes
38:40 Question 2: L'extrême centre
40:35 Déclin de l'extrême centre
48:05 Q 2.1: L'état de la gauche
49:50 Dialectique vs Essentialisme
53:50 Objets de substitution
1:01:10 Ressemblances gauche-droite
1:09:00 Question 3: Classe moyenne globale
1:13:50 20% de bénéficiaires
1:19:50 Optimisme et pessimisme
1:25:10 Lucidité
1:27:00 La biorégion
1:32:30 Question 4: Tendances contradictoires
1:33:20 Vers la déréliction
1:38:00 Conclusion

Jean-Martin Aussant suggère la lecture de Faire que ! à l’édition spéciale de Zone Économie sur ICI RDI

Bilan du C. A. 2024 : que faut-il retenir de l’année ? L’essai Faire que ! d’Alain Deneault est la suggestion de lecture de Jean-Martin Aussant à l’édition spéciale de Zone Économie, animée par Gérald Filion, sur ICI RDI . À partir de 9 min 5 sec – 19 décembre 2024

L’irrationalité nous mène-t-elle à la médiocratie ?

Illustration © Cäät
EDL - Espaces de libertés
Le magazine du Centre d'Action Laïque
Par Sandra Evrard
15 décembre 2024

Pourquoi n’arrivons-nous pas à combattre le réchauffement climatique de manière efficace et rationnelle ? Selon le philosophe québécois Alain Deneault, nous ne serions pas outillés psychiquement pour faire face à une évolution aussi rapide. L’auteur de La médiocratie et de Faire que! épingle également le fait que le mensonge officiel s’applique de façon coercitive, avec peu de place pour un véritable débat et les nobles échanges d’idées. Pour sortir de ce qu’il qualifie d’« ère de l’inouï », il nous invite à changer d’échelle.

Le titre de votre dernier ouvrage évoque « l’ère de l’inouï ». Que recouvre cette expression ?

Traiter d’écologie politique aujourd’hui nous place dans la position de Cassandre. Parler de ce que le siècle nous réserve se révèle très difficile. Est inouïe, ou inaudible, toute discursivité s’essayant à traiter ce qui dépasse l’entendement, à savoir un monde géophysique en mutation, un climat se transformant d’une façon jamais vue, des espèces disparaissant sous nos yeux par centaines de milliers… Il s’ensuit un système Terre se détraquant de lui-même dans des mouvements exponentiels. Cela ne s’est pas vu – les scientifiques le répètent à l’envi – sur « des millions d’années ». Or, comment penser ce qui est radicalement sans précédent depuis une aussi longue période, si l’on considère ce que « penser » veut dire ? Depuis les Grecs, penser se produit par analogie, par comparaison. Car oui, contrairement à l’adage populaire, comparaison est raison. Paul Veyne disait du travail d’historien qu’il ne s’effectue qu’à la condition de faire preuve d’un important bagage de références ; on ne s’intéresse convenablement à une situation que si on la compare avec (et non à) d’autres, c’est-à-dire en en dégageant les ressemblances et les distinctions. Mais comment penser ce qui ne trouve dans le passé aucun pendant ? Rachel Carson traitait dans les années 1960 de ces insectes et de ces oiseaux qui devaient subitement s’adapter à l’épandage de 500 nouveaux produits chimiques par an ! Le temps long dans lequel ils s’inscrivent ne le permet pas, d’où leur dramatique anéantissement. Maintenant, par analogie, là aussi, il en va de même pour nous psychiquement. Nous ne sommes pas outillés intellectuellement et psychologiquement comme collectivités pour faire face aux mutations auxquelles nous nous voyons confrontés. D’où le fait que nous sombrions dans l’angoisse, une angoisse profonde et collective, une éco-angoisse (qui se distingue de l’assez mal nommée « éco-anxiété »). Et l’angoisse constitue une prédisposition à la recherche d’objets substitutifs (les boucs émissaires de l’extrême droite ou l’exacerbation des causes identitaires des mouvements sociétaux…). Revenir à la question politique classique « Que faire ? » n’est pas aussi simple que jadis, car l’adversité est désormais monumentale. Mais il ne s’agit pas d’une question strictement rhétorique à laquelle on pourrait se satisfaire de répondre « rien ». L’écologie politique travaille, ces décennies-ci, dans un sentiment d’urgence, à se donner des objets qui permettent de structurer l’action et la pensée autour de perspectives qui allient la lucidité et le courage.

Vous interrogez l’engagement politique aujourd’hui. En quoi est-il différent d’auparavant ? Les périodes de turbulence ont toujours marqué nos sociétés, qu’est-ce qui a changé ?

Les périodes de turbulence s’accompagnaient d’objets intellectuels et politiques capables de faire le poids, même dans les situations les plus douloureuses. Un objet, c’est ce sur quoi la pensée porte, en tant qu’il structure la réflexion et l’action. Au Moyen Âge, la chrétienté était un objet politique, comme la science s’en est révélée également un au XVIIIe siècle, ou encore le pacifisme dans les années 1920. Mais face à la catastrophe écologique annoncée, tétanisée et bousculée, la pensée politique est incapable de générer ce type d’objet. Le peuple infortuné est confronté à droite à des productions idéologiques de pacotille qui ne font pas le poids devant l’urgence d’agir comme le pitoyable « développement durable », l’opportuniste « capitalisme vert », la mensongère « transition énergétique » ou la fantasque « géo-ingénierie ». L’outrecuidance de ces propositions choque l’intelligence. Du reste, à gauche, la plupart des désignations pour se définir sont dotées de préfixes privatifs : on est anticapitaliste, anarchiste, insoumis, ou décroissantiste… Toutes consistent à laisser l’adversaire définir une proposition à laquelle on s’oppose dans un second temps. Ces prises de position négatives alimentent à coup sûr le flou et la culture du ressentiment. Certes, il s’entend que la situation actuelle nous plonge collectivement dans un désarroi. Cet état n’est pas problématique en soi (il serait surtout inquiétant de ne pas y passer), pourvu qu’on ne s’y stationne pas, qu’on se montre capable d’en sortir.

Dans un monde où la rationalité n’est plus forcément la norme recherchée, on peut légitimement s’interroger sur la probabilité d’une déchéance de nos sociétés et d’un risque de nivellement par le bas. Vous avez écrit un livre sur la médiocratie, que recouvre ce concept ? Et pensez-vous que cette médiocratie est aujourd’hui effective ?

Sur un plan intellectuel et éthique, la réalité, même si elle nous brûle les yeux, est devenue très difficile à traiter parce que le pouvoir oligarchique fait valoir désormais de manière coercitive le mensonge officiel. Nous sortons progressivement de cette conception dite arbitrairement « moyenne » des choses : celle qui s’imposait artificiellement encore récemment comme grammaire idéologique de la gouvernance amenant les acteurs sociaux à se percevoir en tant que « parties prenantes » du vaste marché de contractualisation. L’illusion d’une médiocratie s’administrant de façon horizontale cède tendanciellement le pas à un extrême centre. Ce dernier, comme tous les extrémismes, se montre intolérant à tout ce qui n’est pas lui, transforme les plateaux de télévision en tribunaux inquisitoriaux, brutalise les écologistes en les confondant avec des terroristes et vocifère ses vérités à la manière de dogmes intouchables. Plus le pouvoir entre dans un désarroi, plus on sent poindre la panique chez ceux qu’il emportera dans sa chute annoncée, plus rigide et violente se révèle la façon de pointer des boucs émissaires, de censurer les messagers de mauvais augure ou d’intimider ceux qui doutent. Les étiquettes fusent à une cadence inédite ; la moindre résistance à l’oligarchie nous vaut rapidement des noms d’oiseaux que des médias industriels infligent à la manière de vérités au vu du commun.

Si toute parole, même mensongère et absurde, peut être professée à tous les niveaux de pouvoir et avoir un impact direct sur la population, comment maintenir une conscience citoyenne éclairée et basée sur des connaissances tangibles ?

Se donner des objets dignes de la période historique dans laquelle nous nous immergeons. Le faire en restant lucide, sans déprimer, joyeux dans la lucidité. Agir ainsi, c’est rompre avec l’adage « ceteris paribus sic stantibus » (« toutes choses étant égales par ailleurs »), qui donne l’illusion que l’on peut se mesurer aux réalités du présent en isolant seulement quelques variables sur lesquelles on travaille. Non ! Tout bouge ; rien n’est égal par ailleurs. Tous les paramètres, même ceux que l’on jugeait les plus stables, se transforment de manière préoccupante. Le « gai savoir » porte désormais sur un tel savoir. Le philosophe Baptiste Morizot arrive à produire des objets adéquats, comme celui de « chimère » – un nom adapté aux mondes qui se profilent dans des croisements jadis invraisemblables. Mais c’est aussi le nom de structures politiques qu’il faudra apprendre à inventer, de nouveaux desseins nous permettant d’être en phase avec la nouvelle conjoncture, à l’ère de l’inouï. La « biorégion » est une notion qui répond bien à ce qui nous attend.

Illustration © Cäät

Je la définis dans Faire que ! comme étant impérative, c’est-à-dire que la géopolitique en ce siècle se contractera par la force des choses, en passant de la mondialisation industrielle et commerciale à l’autonomie régionale. Cela a déjà commencé : les conséquences dramatiques des bouleversements climatiques et de la perte de biodiversité (inondations, ouragans, incendies de forêt, canicules meurtrières, perturbation dans le règne animal, migration de réfugiés environnementaux, épidémies…) ainsi que les bris d’approvisionnement occasionnés par l’insécurité énergétique et la pénurie inévitable de minerais entraîneront un isolement structurel des communautés, lesquelles devront réapprendre à vivre de manière relativement autonome, avec elles-mêmes. Dans ce cadre, la « biorégion » consiste en une approche géopolitique selon laquelle le préfixe « géo- » est aussi important que le radical « politique » : la politique ne s’y conçoit plus contre et sur le territoire, mais en lui, prise dans ses synergies, en fonction des espèces qui l’habitent et de l’économie de la nature qui s’y organise. Cette échelle supposera de la créativité politique et celle-ci s’observera d’autant plus qu’elle se révélera nécessaire.

Bouleversements écologiques, victoire de Trump comment agir politiquement à l’ère de l’inouï

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Bouleversements écologiques, victoire de Trump comment agir politiquement à l’ère de l’inouï. Entretien avec Alain Deneault par Vinciane Colson à l’émission radio Libres, ensemble du Centre d’Action Laïque le 9 novembre 2024 – Durée : 29 min 10 sec – 9 novembre 2024

« Fonte des glaciers, multiplication des ouragans et des crues, perte de la biodiversité, canicules et incendies de forêt à répétition, multiplication des épidémies: le monde connaît des bouleversements écologiques sans précédent. Comment agir politiquement à l’ère de l’inouï, quand on ne dispose d’aucun pendant historique pour appréhender les catastrophes annoncées ? Comment s’engager quand l’extrême droite sème la confusion et détourne l’angoisse vers des boucs émissaires ? Que faire ? Cette question donne le vertige, tellement on l’a posée. Elle jalonne la pensée politique depuis plus d’un siècle et finit par nous figer. Le moment est venu de « faire que » ! Invité: Alain Deneault, philosophe et essayiste québécois, auteur de « Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï », publié aux Editions Lux, qui explore dans ce livre un nouveau mode d’engagement politique: la biorégion. » – Libres, ensembles – Centre d’Action Laïque

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Faire que ! d’Alain Deneault par Roméo Bouchard

Par Roméo Bouchard
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3 décembre 2024

« Comme plusieurs de ses derniers livres, son dernier, FAIRE QUE!, est profond mais pas facile à lire. Deneault est un grand intellectuel : il baigne dans un océan de lectures et de culture et je le soupçonne de prendre un lubrique plaisir à se laisser dériver au fil de ses pensées. Penser et écrire est sûrement pour lui un art autant qu’un travail. (Au Québec, où les humoristes patentés et les « addicts » à Netflix tiennent lieu d’intellectuels, on est peu habitué à cette gymnastique intellectuelle. Pas surprenant que ceux qu’on produit doivent se taire ou s’exiler à l’étranger : Deneault en Acadie, Maxime Blanchard à New-York, Bock-Côté -même lui- à Paris, Sylvain Charlebois en Nouvelle-Écosse…).

Mais le propos de FAIRE QUE! est tout sauf une fantaisie d’intellectuel : il y est question de notre réaction devant l’imminence de l’effondrement des éco-systèmes et de la société capitaliste. « On le sait mais on le tait » (p.27). On cherche par tous les moyens à faire taire notre angoisse en travestissement le danger et en nous voilant les yeux : on parle, l’air de rien, de développement durable, de gestion de l’environnement, d’adaptation aux changements climatiques, de crise écologique, d’émissions de GES, d’auto électrique versus l’auto thermique, de transition énergétique et d’énergies renouvelables, d’économie verte, d’économie circulaire, de verdissement, comme s’il s’agissait de problèmes parmi d’autres, sans jamais faire état « du coût écologique des infrastructures qu’il faut construire pour faire rouler cette économie soi-disant verte ».

Pire que ça. Notre incapacité à faire face à « l’inévItable catastrophe » et au contrôle absolu qu’exercent les oligarques du capitalisme technologique nous précipite vers les idéologies autoritaires et les populismes de droite qui proposent des solutions magiques passe-partout

Dans ce contexte, que faire? Deneault convoque tous les grands « faiseurs » de l’histoire –c’est la section la plus indigeste-, de Lénine aux anarchistes, en passant par les gauches et la social-démocratie, en « permanente négociation avec la capitalisme ». Personne n’a de solution. Il n’y a plus de réponse politique, pas encore de véritable écologie politique : on en est encore à la morale, « mais tôt ou tard, le passage des mœurs à la politique est pourtant inéluctable; on ne construit pas un monde politique seulement sur de bons sentiments ». (p. 107)

Finalement, le « faire que » de Deneault ouvre sur l’hypothèse des biorégions, c’est-à-dire le retour à des communautés locales et régionales autonomes, autosuffisantes et durables parce que fondées sur leur lien vital avec un territoire vivant, la bio-région…un peu comme chez les peuples primitifs. Ce que nous appelons régions aujourd’hui ne sont souvent plus que des entités administratives : le territoire vivant est devenu une sorte de millefeuille où se superposent des institutions politiques (municipalités, MRC, etc.) et des réseaux de succursales d’entreprises, de banques, de services qui ont de moins en moins de lien existentie avec le territoire habité à échelle humaine. Même les agriculteurs ne nourrissent plus leur communauté.

À l’extrême centralisation de la vie humaine qu’a produite le capitalisme, il faut opposer l’échelle humaine, l’échelle du territoire. « Dans cet épais millefeuille, la biorégion marque un acte de résistance de la part de peuples régionaux qui entendent reconquérir leur droit, se donner une souveraineté alimentaire, une autonomie énergétique et une liberté intellectuelle » (p. 199).

Je souhaite pour ma part que ce rêve de la biorégion, qui alimente présentement une littérature abondante, reste bien ancré dans nos réalités et ne deviennent pas une sorte d’utopie anarchique. Au Québec, nos biorégions sont encore proches de nous et rien ne nous empêche de les ressusciter en plaidant pour une décentralisation politique et économique, une démocratie territoriale, une prise en charge citoyenne du territoire et de la communauté.. De même pour nos quartiers urbains, qui pourraient redevenir des quartiers-villages.

Il ne fait pas doute pour moi que la voie de sortie de la crise de l’environnement et du capitalisme est le retour à l’échelle du territoire et de la communauté humaine. «Laissés à nous-mêmes, écrit justement Deneault, dans une situation de déréliction politique et commerciale méconnue, il nous faudra réapprendre à nous organiser sur la seule échelle qui aura encore du sens, celle d’une communauté que nous sommes à même de cerner du regard. » (p. 159) »

Le combat de tous pour tous

Courrier de Portneuf

Par Robert Jasmin
11 décembre 2024

« La semaine dernière, dans mon billet sur l’impossible fuite devant le déroulement des changements climatiques, je nous demandais si nous étions condamnés à vivre, impuissants, notre écoanxiété. Mon ami et jadis complice dans le mouvement altermondialiste ATTAC-Québec, le philosophe Alain Deneault répond non ! Voici ce qu’il écrit dans son très récent livre, Faire Que ! ( Lux, 2024, 216 p. ) : « À l’heure de l’inouï, l’angoisse s’impose tel un passage obligé. L’éprouver est un signe de santé mentale, à condition d’agir pour chercher à en sortir ».

Seule l’action peut nous aider tant individuellement que collectivement. Mais que faire,  comment faire et où le faire ? C’est ce à quoi tente de répondre Alain Deneault à la suite, nous raconte-t-il, de ceux et celles dans l’histoire qui ont abordé la grande question que se pose tout citoyen engagé : que faire ? : « Qu’est-ce que je peux faire, moi, insignifiant petit Chose claquemuré dans l’isolement de mon humble chez-soi ? »  l’auteur ajoutant qu’il n’existe aucun Que faire ? pour les nuls (p.73). Comment trouver sa voie entre les écueils que sont l’alarmiste et l’apathie ?

Résumer ici toutes les réponses que l’auteur esquisse m’apparaît impossible. J’ai tenté toutefois de glaner quelques conseils ou orientations en guise de pistes. D’abord attaquer et diminuer la puissance de ceux qui empêchent les changements salutaires en s’engageant, par exemple, dans les mouvements ou les partis qui mènent une lutte draconienne contre les paradis fiscaux et pour une révision profonde des modalités fiscales ; pour l’imposition de prix progressifs sur l’électricité avec un quantum de base gratuit et une tarification en fonction d’abus favorisant un consumérisme frivole ; et plusieurs autres exemples.

Un conseil fondamental : revenir à là où on est. En latin c’est le hic et nunc, ici et maintenant. J’agis à mon échelle, mais en gardant en tête les autres échelles. Par exemple, la lutte pour notre survie sur terre n’est pas incompatible avec la lutte pour notre survie comme peuple. La vision nationale contre la vision des multinationales peut et doit inclure la dimension écologiste. En réponse à la question : « Que faites-vous ? », le tailleur de pierres ne dit pas : « je fais un travail pénible qui me brise le dos et je le fais pour nourrir ma famille ». Il répond plutôt : je bâtis une cathédrale ! C’est ce à quoi Alain Deneault nous convie. »

Deux propositions de Christian Bégin dont l’essai Faire que !

Sur sa page Facebook (Meta) Christian Bégin propose la lecture de l’essai d’Alain Deneault Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï ainsi que le visionnement du film Bergers de Sophie Deraspe , un film librement inspiré du livre D’ou viens-tu, berger ? de Mathyas Lefebure.

« Ok….  J’ai deux propositions à te faire.  
Pas compliqué.
Vertigineux, troublant et bienfaisant à la fois.
1- Lire « Faire que !» de Alain Deneault. Te connecter à ton angoisse et la comprendre et même, peut-être, pouvoir agir dessus…
Puis
2- Te précipiter au cinéma pour voir cette magistrale trêve dans le noir des temps qu’est « Bergers » de Sophie Deraspe.
Puis….
Laisser reposer…
On s’en jase bientôt?
Ça sent le « Cabaret de l’Impensable »…. » - Christian Bégin

Entretien avec Alain Deneault autour de son essai Faire que ! à l’émission Chroniques rebelles

Entretien avec Alain Deneault autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï à l’émission Chroniques rebelles sur Radio Libertaire le 16 novembre 2024 – À partir de 45 min 38 sec

*Il est à noter qu’il y a une erreur sur le site : le segment du contenu du 16 novembre 2024 avec l’entretien d’Alain Deneault est inscrit dans le segment du 23 novembre 2024.

« Les Chroniques rebelles traitent de la contestation, des
luttes, des rebelles dans l’actualité et le passé. Deux heures
d’émission pour tenter d’apporter une perspective dissidente, une
réflexion différente, ouverte, de poser des questions sous un angle
inabordé ou à contre-courant. […] » – Chroniques Rebelles