Jeanne Emard (Blogue)
Par Mario Jodoin
23 décembre 2024
Avec son livre Faire que! – L’engagement politique à l’ère de l’inouï, Alain Deneault «nous convie à en [l’engagement politique] penser les prémisses et les incidences pour l’ancrer dans les temps présents. Hors de toute programmatique serrée, mais avec la lucidité qu’on lui connaît, il invite notamment à explorer un nouveau mode d’engagement politique, la biorégion».
Première partie – L’angoisse
Un climat inouï : Devant l’ampleur des changements environnementaux, nous sommes passés de la gestion de l’environnement à la lutte contre le réchauffement climatique, puis à l’adaptation à ce réchauffement et finalement, pour l’instant, à la gestion de crise. «Ce qui nous arrive est radicalement inouï, jamais vu, inédit. Nous n’en croyons pas nos sens». Ce que nous vivons est tellement inouï qu’on ne peut même pas penser à une analogie avec d’autres moments de l’histoire. Et cela nous hante…
Hécatombe biodiversitaire : De nombreuses espèces sont disparues récemment et 80 % de celles qui restent sont menacées d’extinction. On pourrait s’attendre à ce que ce genre de nouvelles ait un impact majeur, mais non, la routine continue. L’auteur explique quelques facteurs qui expliquent ces extinctions et aussi la hausse des possibilités que des pandémies surgissent. Pendant ce temps, on tente de déterminer les strates de la société les plus susceptibles de souffrir d’écoanxiété, alors qu’il faudrait se demander pourquoi elles ne le sont pas toutes!
Peuples en perte d’énergie : L’auteur s’étonne qu’on annonce la fin des réserves d’énergie fossile dans le même nombre d’années qu’il y a quatre ans, même si notre consommation ne cesse de croître. Peut-être que seuls des désastres à l’échelle de la planète freineront notre appétit insatiable…
Un filon épuisé : Quand on s’occupe de l’environnement, cela se résume en général à tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais encore là, surtout à l’utilisation, mais rarement lors de tout le cycle de vie. Ainsi, l’hydroélectricité et l’énergie éolienne sont considérées comme vertes, même si la construction de barrages et la fabrication d’éolienne ne le sont pas du tout, encore plus lorsque les ressources nécessaires à ces fabrications et ces constructions s’épuisent graduellement. Et le bilan complet des véhicules qu’on prétend «zéro émission» est bien pire!
Consumation de masses : Même si on se fait répéter qu’on aurait besoin de 3,5 planètes comme la Terre pour rendre durable notre mode de vie et notre niveau de consommation, seul le court terme nous intéresse et intéresse le capitalisme qui ne profite qu’au cinquième de la population de la seule planète qu’on a, tandis que toute population en subit les externalités négatives, dont 80 % de la population doit se contenter de ses effets négatifs.
La pulsion d’oxymores : Les oxymores du titre sont entre autres le développement durable, le capitalisme vert et l’économie circulaire, que l’auteur considère comme des problèmes travestis en solutions et des hold-up sémantiques. Après avoir expliqué les objectifs de ces termes contradictoires, il relève quelques-unes des nombreuses promesses non tenues lors des COP en mettant l’accès sur celles qui portaient sur la surpêche.
Mal d’objet : Un des problèmes de l’écologie politique serait selon l’auteur, son incapacité à l’associer à un objet de pensée, comme l’ont fait les religions, le socialisme ou la science. Il est par exemple étrange que ce soit des scientifiques qui doivent tenir le discours politique sur l’environnement. Même le discours sur l’effondrement qui nous menace semble plus religieux que politique…
De l’écoanxiété à l’écoangoisse : Face à une catastrophe imminente, nous avons le réflexe de nous replier sur nous-mêmes en régressant «au stade du nourrisson». Nous pouvons aussi vivre de l’anxiété ou encore angoisser, en développant un sentiment d’insécurité intérieure «sans représentation distincte d’un danger», d’autant plus que le danger et ses conséquences sont indiscernables et que même les plus grand·es expert·es ne peuvent les envisager précisément.
Psychanalyse des objets substitutifs : Devant cette angoisse, bien des gens transportent leur peur sur d’autres sujets plus faciles à maîtriser, que ce soit une femme voilée ou d’autres personnes étrangères. Ils peuvent aussi se mettre à croire à de fausses solutions, d’où le succès des campagnes publicitaires de verdissement, ou des fausses promesses de la géoingénierie.
Cassandre verte : Devant l’angoisse causée par l’écologie, l’économie de la nature (voir ce billet sur un livre de l’auteur qui porte sur ce concept) vient prendre le relais! Mais ce palliatif ne saurait pas durer et l’angoisse revient en force…
S’ouvrir : Quand «est remise en cause la possibilité même, pour le sujet, d’être», notre psyché se débat contre cette réalité. La surconsommation devient bien (trop) souvent «l’ultime espoir du désespéré». Il est normal d’être angoissé dans un tel contexte, ce serait de ne pas l’être qui ne le serait pas. Mais, il faut aussi chercher à en sortir. À cet égard, la lucidité et la gaieté sont une des meilleures solutions, mais uniquement si elles agissent ensemble.
Deuxième partie – Faire que!
Faire le petit Chose : L’auteur montre que la question «Que faire?» était, dans bien des contextes, porteuse d’espoir et de changements, mais qu’elle est devenue de nos jours une lamentation de gens qui se sentent isolés. Et l’individualisme qui règne actuellement un peu partout jumelé aux succès de la droite dans de nombreux pays laisse peu d’espoir au succès des actions collectives, d’autant plus que les gauches se cherchent.
La chose à faire (je suis déçu que ce titre ne soit pas «L’affaire à faire»…) : L’auteur se désole que, même dans des cas flagrants d’injustice, on s’interroge sur les actions à entreprendre. Même les intellectuel·les semblent oublier l’objet de leurs propos. L’auteur développe d’autres critiques du concept de développement, concept qui sert essentiellement à garder les populations (aussi bien des pays en voie de ou déjà développés) sous le joug des puissant·es (personnes, pays et entreprises).
Qui faire? : Aux États-Unis et au Canada, certaines personnes craignent la gauche et même l’extrême gauche, disent-elles. C’est en fait uniquement une posture pour justifier la prise du pouvoir par une droite qui est, elle, de plus en plus extrême. Il se désole qu’on base son adhésion, même à gauche, davantage sur la personne qui parle que sur ce que cette personne dit.
Que faire? : La grande qualité de cette question est qu’elle force l’événement. Elle dépend aussi de notre compréhension. Un ouvrier immigrant est-il plus un immigrant qu’un ouvrier ou l’inverse? La réponse à cette question triviale peut grandement influencer ce qu’on veut faire. Lorsque Lénine a posé cette question (Que faire?), elle était précédée d’une série (plus de 20 citées par l’auteur) d’autres questions qui éclairaient le «Que» de la question finale. L’auteur précise avec pertinence que ces questions peuvent grandement varier selon les lieux, les époques et les contextes.
Que faire par les mœurs? : Il y a eu de nombreux livres intitulés Que faire? après celui de Lénine. Et c’est très bien ainsi. L’auteur raconte les origines du premier, un roman que l’auteur considère comme féministe, datant de quelques décennies avant celui de Lénine écrit par Nikolaï Tchernychevski en 1863. L’auteur passe à une version plus récente (2023) écrite par une femme, Ludivine Bantigny, qui vante les coopératives et les entreprises autogérées, et qui donne beaucoup d’importance à une réforme profonde des mœurs pour espérer un changement politique d’envergure. Il passe ensuite à la version de Georges Bernanos, datant de 1953 et axée sur le concept de liberté, mais pas celle voulue par Lénine!
Que défaire? : Le Que faire? de Guillaume Apollinaire paru en 1900 est d’une tout autre nature, que l’auteur juge transhumaniste… Nicolas Bonanni prend la question à rebrousse-poil en se demandant en 2022 Que défaire? en critiquant la fascination de la gauche pour la technologie, alors que bien des innovations technologiques pervertissent les relations sociales qui sont essentielles pour espérer changer le monde. L’auteur prend la balle au bond en citant d’autres auteurs qui soulignent les effets souvent contradictoires des innovations qui remplacent davantage les problèmes par d’autres qu’ils les résolvent vraiment. Il utilise à cet effet le concept de pharmakon, qui peut être à la fois un remède et un poison.
Faire partie de l’hypothèse : Les hypothèses sont nécessaires pour pouvoir répondre à notre question, car, selon l’hypothèse retenue, les actions à entreprendre ne seront pas les mêmes. L’auteur se pose ensuite «l’encombrante et stérile question de l’optimisme et du pessimisme». Et même nuisible, car, devant un cataclysme annoncé, il ne sert à rien de savoir si la probabilité qu’il détruise tout est de 25 % ou de 75 %, il faut tout faire pour l’éviter! De même, tenir compte de la probabilité de réussite de nos actions (est-ce que ça vaut la peine de les entreprendre?) ne peut que les retarder et diminuer leur efficacité!
«Que faire?»? : D’autres philosophes trouvent cette question simplement inutile. Agissons à notre façon et d’autres agiront autrement. Il est donc une perte de temps de se demander quelle action est la plus efficace. C’est aussi une manifestation du concept de la diversité des tactiques. L’auteur discute ensuite du lien entre la politique, la science et l’écologie, concluant qu’il n’y a pas de problème tant qu’on ne les met pas en concurrence et qu’on ne cherche pas de hiérarchie entre les trois, mais qu’on les utilise en coopération.
Faire que! : L’auteur souligne que bien des mouvements se définissent par ce qu’ils ne sont pas (décroissance, anti-impérialiste, anarchiste, insoumis, etc.) et laissent ainsi leurs adversaires définir ce qu’ils sont. Cela s’ajoute à d’autres contraintes pour rendre encore plus difficile de convaincre la population de l’importance de la politique écologique. Cela fait aussi en sorte que la question Que faire? n’est pas bien adaptée à la situation actuelle. C’est pourquoi l’auteur préfère parler de l’objectif qui est de faire que, quelque chose de souhaitable ou possible survienne.
Faire = la poésie : Avec ses moyens, les capitalistes peuvent embaucher des armées de publicitaires ou d’autres expert·es de la persuasion pour nous montrer à quel point la consommation et le capitalisme sont merveilleux pour toute la population. Le fait que la catastrophe qui s’en vient et qui a déjà commencé ne vient pas de sources extérieures, mais de nous-mêmes, change tout.
Ici, maintenant, tout de suite, faire! : On veut bien faire, mais avec qui? Il est sans contredit préférable de le faire avec des personnes qui ne partagent pas seulement nos idées, mais avec lesquelles «on a par ailleurs un sentiment minimal d’amitié». L’auteur explique que les objectifs globaux, désincarnés, même si nobles, découragent l’action.
Troisième partie – Biorégion
L’échelle du sens : L’auteur fait le tour d’hypothèses sur les facteurs qui expliqueraient qu’on se suicide davantage dans certaines régions que dans d’autres. La plupart des facteurs auxquels on pense spontanément ne montrent pas de liens solides avec les données fiables, mais le sentiment d’appartenance à une collectivité en montre. Il présente ensuite des facteurs qui favorisent ce sentiment et d’autres qui le défavorisent.
Par la force des choses : Les concepts liés au développement durable et aux autres oxymores du genre empêchent les débats sur les choix à prendre pour protéger efficacement l’environnement. L’auteur explique que la catastrophe n’arrivera pas tout d’un coup comme dans bien des romans, essais et films, mais se manifeste graduellement et a déjà commencé à le faire. La solution ne pourra que fonctionner de la même façon graduelle. Sinon, elle viendra de l’écroulement graduel de tout l’appareil économique actuel.
Nécessité fait loi : Il est possible que ce ne soit que lorsque le système économique actuel ne fonctionnera plus que nous réapprenions à nous entraider. La vie sera plus dure, mais aura plus de sens. Chaque petite région deviendra plus autonome (l’auteur parle de biorégions).
Géo- et politique : Notre dépendance aux villes et aux machines a entraîné l’oubli de l’environnement naturel et même l’émergence d’une forme de biophobie. La philosophie biorégionale est une des solutions à cette phobie. Elle permet de cesser de se demander comment disposer des ressources d’un territoire pour plutôt chercher à composer avec lui. L’idée du biorégionalisme vient du municipalisme libertaire, mais s’est développée et concrétisée en fonction des réalités de chaque région où elle s’est jusqu’à maintenant manifestée. L’auteur commente ensuite les débats sur l’implantation et le fonctionnement des biorégions, puis sur les conséquences de cette implantation sur nos modes de vie.
Science et sapience : L’auteur utilise le terme sapience pour parler des savoirs anciens ou officieux, notamment ceux qui viennent des peuples autochtones. Les personnes qui s’opposent aux solutions régionalistes aiment bien affirmer que ces propositions feraient régresser nos sociétés aux périodes prénéolithiques (elles disent en fait qu’on reculerait au temps des hommes des cavernes). Pourtant, ce n’est pas reculer que d’utiliser les savoirs scientifiques pour «élaborer des modes de production adaptés à la nature», c’est au contraire avancer, et avancer dans la bonne direction.
Ô travail : L’auteur donne l’exemple d’un tailleur de pierres qui pouvait ne jamais voir le résultat de la construction d’un immeuble (comme une cathédrale) qui ne serait pas terminée de son vivant, mais qui était quand même fier de son travail, souvent bien plus que les ouvriers de la construction de nos jours. Il revient ensuite à son projet de biorégions en montrant l’importance de sentir faire partie de la société puis esquisse comment le travail sera perçu dans ses biorégions, avec notamment la fin du salariat et même de la division des activités en travail rémunéré et domestique, et en loisirs.
Gaïa, Gaea et Gaya : L’auteur analyse (et critique) le fait que des gens (dont des écrivain·es) donnent à la Terre le nom d’une déesse antique (Gaïa) pour illustrer une planète vivante. Gaya, de son côté, est un personnage (une petite fille) d’un conte de Gilles Vigneault.
Écueils biorégionaux : Des auteurs voient le système de biorégions s’installer de lui-même, sans heurts, quand les mœurs auront évolué, ou quand le système économique actuel ne fonctionnera plus. L’auteur dénonce ces visions irréalistes, de même que l’association du biorégionalisme à un projet «ni à gauche ni à droite». Comme d’autres personnes, il le voit nécessairement antiraciste, et fondé après des efforts et des luttes et non comme si cela était un destin.
Biorégion ou barbarie : Il n’y a pas de recette pour passer aux biorégions, les gens qui habitent chaque région ayant leur histoire, leur réalité et leurs caractéristiques. Il faut aussi s’attendre à des résistances féroces des gens et des organismes qui bénéficient du système actuel, encore là avec une férocité variable selon les endroits. Il donne finalement des exemples de ce qui s’est passé à quelques endroits sans présumer que cela pourrait se faire de la même façon ailleurs. Chose certaine, il faudra imposer le biorégionalisme et cela est une nécessité.
Et alors…
Lire ou ne pas lire? Lire! Je n’ai toutefois pas de conseils de lecture à donner : on peut aussi bien se contenter de lire un texte à la fois pour prendre le temps de bien goûter à chacun d’entre eux, ou y aller de plusieurs à la fois. De mon côté, je l’ai lu en deux ou trois jours, mais j’ai eu parfois des difficultés à rentrer dans autant de sujets abordés dans des textes aussi courts (31 textes d’en moyenne un peu plus de six pages, y compris une page blanche entre les chapitres une fois sur deux…). Je n’ai donc pas pu goûter à fond à toutes les saveurs de chacun d’entre eux. Cela dit, je reconnais que ce livre fait réfléchir et propose une voie intéressante pour l’avenir. Pour obtenir un autre son de cloche, je suggère de lire cet article du Devoir. Qualité finale, les 233 notes de ce livre, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont en bas de page.




















