Faire que ! d’Alain Deneault par Roméo Bouchard

Par Roméo Bouchard
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3 décembre 2024

« Comme plusieurs de ses derniers livres, son dernier, FAIRE QUE!, est profond mais pas facile à lire. Deneault est un grand intellectuel : il baigne dans un océan de lectures et de culture et je le soupçonne de prendre un lubrique plaisir à se laisser dériver au fil de ses pensées. Penser et écrire est sûrement pour lui un art autant qu’un travail. (Au Québec, où les humoristes patentés et les « addicts » à Netflix tiennent lieu d’intellectuels, on est peu habitué à cette gymnastique intellectuelle. Pas surprenant que ceux qu’on produit doivent se taire ou s’exiler à l’étranger : Deneault en Acadie, Maxime Blanchard à New-York, Bock-Côté -même lui- à Paris, Sylvain Charlebois en Nouvelle-Écosse…).

Mais le propos de FAIRE QUE! est tout sauf une fantaisie d’intellectuel : il y est question de notre réaction devant l’imminence de l’effondrement des éco-systèmes et de la société capitaliste. « On le sait mais on le tait » (p.27). On cherche par tous les moyens à faire taire notre angoisse en travestissement le danger et en nous voilant les yeux : on parle, l’air de rien, de développement durable, de gestion de l’environnement, d’adaptation aux changements climatiques, de crise écologique, d’émissions de GES, d’auto électrique versus l’auto thermique, de transition énergétique et d’énergies renouvelables, d’économie verte, d’économie circulaire, de verdissement, comme s’il s’agissait de problèmes parmi d’autres, sans jamais faire état « du coût écologique des infrastructures qu’il faut construire pour faire rouler cette économie soi-disant verte ».

Pire que ça. Notre incapacité à faire face à « l’inévItable catastrophe » et au contrôle absolu qu’exercent les oligarques du capitalisme technologique nous précipite vers les idéologies autoritaires et les populismes de droite qui proposent des solutions magiques passe-partout

Dans ce contexte, que faire? Deneault convoque tous les grands « faiseurs » de l’histoire –c’est la section la plus indigeste-, de Lénine aux anarchistes, en passant par les gauches et la social-démocratie, en « permanente négociation avec la capitalisme ». Personne n’a de solution. Il n’y a plus de réponse politique, pas encore de véritable écologie politique : on en est encore à la morale, « mais tôt ou tard, le passage des mœurs à la politique est pourtant inéluctable; on ne construit pas un monde politique seulement sur de bons sentiments ». (p. 107)

Finalement, le « faire que » de Deneault ouvre sur l’hypothèse des biorégions, c’est-à-dire le retour à des communautés locales et régionales autonomes, autosuffisantes et durables parce que fondées sur leur lien vital avec un territoire vivant, la bio-région…un peu comme chez les peuples primitifs. Ce que nous appelons régions aujourd’hui ne sont souvent plus que des entités administratives : le territoire vivant est devenu une sorte de millefeuille où se superposent des institutions politiques (municipalités, MRC, etc.) et des réseaux de succursales d’entreprises, de banques, de services qui ont de moins en moins de lien existentie avec le territoire habité à échelle humaine. Même les agriculteurs ne nourrissent plus leur communauté.

À l’extrême centralisation de la vie humaine qu’a produite le capitalisme, il faut opposer l’échelle humaine, l’échelle du territoire. « Dans cet épais millefeuille, la biorégion marque un acte de résistance de la part de peuples régionaux qui entendent reconquérir leur droit, se donner une souveraineté alimentaire, une autonomie énergétique et une liberté intellectuelle » (p. 199).

Je souhaite pour ma part que ce rêve de la biorégion, qui alimente présentement une littérature abondante, reste bien ancré dans nos réalités et ne deviennent pas une sorte d’utopie anarchique. Au Québec, nos biorégions sont encore proches de nous et rien ne nous empêche de les ressusciter en plaidant pour une décentralisation politique et économique, une démocratie territoriale, une prise en charge citoyenne du territoire et de la communauté.. De même pour nos quartiers urbains, qui pourraient redevenir des quartiers-villages.

Il ne fait pas doute pour moi que la voie de sortie de la crise de l’environnement et du capitalisme est le retour à l’échelle du territoire et de la communauté humaine. «Laissés à nous-mêmes, écrit justement Deneault, dans une situation de déréliction politique et commerciale méconnue, il nous faudra réapprendre à nous organiser sur la seule échelle qui aura encore du sens, celle d’une communauté que nous sommes à même de cerner du regard. » (p. 159) »