Une rentrée sur fond d’inquiétude

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 septembre 2024

Une rentrée sur fond d’inquiétude

Considérons cette Une fracassante de l’Acadie Nouvelle : « Une rentrée sur fond d’inquiétude. ».

Dans un dossier fouillé, le journal fait état de compressions massives dans les institutions d’enseignement : on parle de dizaines de millions de dollars en moins. Les administrateurs sont inquiets : comment maintenir les services avec un budget amputé ? Les parents ? L’absence de services essentiels « viendra perturber leur vie et celle de leurs enfants », lit-on à la page 3. L’évidence – « On ne peut pas faire disparaître des millions $ et croire que rien ne va changer » – est explicitée par la présidente de l’Association des enseignant.es francophones du Nouveau-Brunswick. Les compressions ont pour conséquence de priver le personnel enseignant du concours de spécialistes chargés d’encadrer des élèves représentant des cas spéciaux. Dans la Péninsule acadienne, par exemple, le nombre de « mentors en littératie » doit alors considérablement diminuer. La syndicaliste conclut avec cette phrase clé : « Non seulement y aura-t-il une réduction importante des services, mais il y a des services qui auraient dû être ajoutés. Il y a de plus en plus d’élèves qui ont des problèmes spéciaux. »

De quoi ces compressions budgétaires sont-elles le nom ? Elles sont synonymes d’un changement radical de contexte. L’école est assujettie à un nouveau standard, appauvri ; elle régresse. En raison du manque de moyens, le personnel enseignant, les parents et les administrateurs doivent désormais s’habituer à un état de carence permanente. La perte des moyens qui étaient mis à leur disposition doit progressivement se transformer en un oubli.  

Pas la peine de farfouiller chez vous dans la pile des derniers exemplaires accumulés de l’Acadie Nouvelle pour retrouver ce dossier. L’édition date du 5 septembre 2009. Shawn Graham était alors le premier ministre d’un gouvernement libéral.

Maintenant, quinze ans plus tard, posons-nous la question : les choses ont-elles changé ? 

Malgré les surplus financiers que le gouvernement très provincial du Nouveau-Brunswick revendique ces années-ci, à la manière d’un conseil d’administration d’entreprise multinationale, aucun investissement d‘envergure n’est fait pour redresser la barre et créer un nouveau fondement. Tout au plus « investit »-on au seul rythme de l’inflation, voire en deçà. Tout au plus intervient-on à la manière de gestionnaires de crise quand des situations deviennent catastrophiques çà et là. 

Car à laisser l’institution à elle-même face à d’importants défis sociologiques au fil des années, le contexte général s’est aggravé. Les enseignantes sont confrontées à des cas particuliers de plus en plus nombreux, à des défis de santé mentale érigés au statut de problèmes collectifs, au phénomène du déficit d’attention en partie attribuable à l’aliénation numérique des esprits. Et, dans la foulée de départs à la retraite, le personnel compétent est de plus en plus difficile à embaucher.

Les districts scolaires et syndicats continuent de réclamer la présence de plus d’enseignants. Le 17 décembre dernier, l’Acadie Nouvelle parlait d’une pénurie annoncée de 500 professeurs dans un avenir proche, une situation pourtant prévisible depuis très longtemps. Pour susciter la vocation, l’État ne doit pas seulement s’intéresser aux immobilisations, soit au béton et au mortier. Les conditions de travail doivent d’être plus attrayantes. Au-delà des salaires, un exercice sociologique reste à faire, culturel même, à savoir la restauration du rôle public de l’institutrice, de l’instituteur. Le travail de ces personnes a une importance capitale. N’est-ce pas à elles que l’on confie notre jeunesse aussi longtemps dans la journée qu’elle passe de temps à la maison ? Le manque d’enseignants amène les écoles, on le sait, à embaucher des gens qui ne sont pas suffisamment formés, selon les standards établis. Parlez-en aux Québécois. Ç’a lieu pour le meilleur comme pour le pire ; des gens peuvent surgir avec des approches originales et fécondes, que l’orthodoxie ne prévoit pas, mais ces moments de grâce n’adviennent pas sur commande. Aussi, l’arrivée d’un personnel non qualifié peut induire un surplus de travail pour les professionnels qui les entourent et doivent soudainement les encadrer. 

Une question rétrospective se pose alors : puisque nous en étions au même point il y a déjà quinze ans, et que les difficultés actuelles étaient prévisibles, pourquoi aucune mesure radicale n’a-t-elle pas été décidée pour enrayer le phénomène? Cela concerne autant le statut des institutrices, des intervenants en soutien et de l’école en tant qu’institution, que la réforme fiscale nécessaire dans cette législation pour enrayer l’évitement fiscal qui sévit comme une hémorragie (pensons à une famille richissime qui transfère massivement des actifs aux Bermudes et concentre ses opérations commerciales à Boston) afin d’assumer sa mission sociale. 

Pendant ce temps, des gouvernements se sont succédé, des Rouges aux Bleus et inversement. Des promesses électorales ont été faites. Tous ont plaidé pour l’éducation. Et… N’y a-t-il pas là matière à fredonner le vieil air de Léo Ferré ? « Ils ont voté, et puis après… » 

Gilles Vigneault, l’Acadien

Photo @ Paul Chiasson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 août 2024

Gilles Vigneault, l’Acadien

« Le mot Acadie me rappelle que mes ancêtres partis des Îles-de-la-Madeleine en 1855 pour fonder Natashquan étaient partis de Grand-Pré un siècle avant, avec les vôtres, coupables de survie. Nous sommes toujours accusés du même tort. Mais le procès est plus long. Les témoins plus nombreux. Et les juges, toujours les mêmes, n’ont pas fini de nous entendre, et de traduire ! Je suis d’ici aussi. » – Gilles Vigneault, Tracadie, 15 mai 1970 (La Revue d’histoire de la Société historique Nicolas-Denys, janvier-mai 1984).

Peu de poètes ont mieux dit l’Acadie que Gilles Vigneault. La conception du « pays » que soutient son œuvre lui va comme un gant. Le pays de Vigneault est polysémique. On a eu raison de voir en un Québec désiré politiquement indépendant son principal référent, d’autant plus que cette référence incarnée au territoire est infiniment plus pertinente que la logorrhée xénophobe qui lui a succédé dans les médias conservateurs du groupe Québecor. 

Mais à travers sa poésie, c’est aussi ce pays de l’Acadie qu’il lui reste à nous dire, qu’il lui reste à nommer. Car le pays pour Vigneault n’a pas de référent simple, ou de signifié arbitraire. À force d’en faire la figure de proue d’une cause politique, on a désappris à entendre ce qu’on serait bien avisé de prendre au sérieux… Ce pays est surtout chargé de promesses. 

Aux Parisiens venus l’entendre dans la prestigieuse salle de Bobino, un soir d’avril 1977, le poète et chansonnier québécois Gilles Vigneault dissociait la notion de pays d’un sot patriotisme consistant à défendre ses intérêts de manière reptilienne. Sa pensée et son poème sont le contraire du réflexe national. Le pays, disait-il, ce n’est pas encore un territoire, c’est la conscience qu’on a de l’habiter, c’est l’affect qu’on y place à force de l’investir au quotidien. Un pays est un espace auquel on vibre comme de sa vie. D’où les assertions poétiques telles que : « Mon pays, ce n’est pas un pays… », c’est le réel sensible, l’hiver qu’on n’a de cesse d’apprivoiser ; c’est l’action qu’on y conduit, le chemin qu’on y trace ; c’est le temps, par lequel notre mémoire se sédimente. D’où « Mon pays, c’est une fenêtre / Au bord de laquelle un enfant / Observe les saisons renaître / Et sur dehors couler le temps… » 

Le pays de Vigneault « n’a ni président ni roi / il ressemble au pays même que je cherche au cœur de moi », il existe dans un rapport immanent au territoire, surtout côtier et rural – la ville s’y signifie toujours comme sa perversion – et sous la tension qui unit des êtres au carrefour des mots d’une même langue. Aussi est-il vissé à la mémoire du père et de la mère, mais tendu vers l’avenir de l’enfant – « C’est demain que j’avais vingt ans » est un vers qui résume cette temporalité de demain gardant toujours en tête le passé. Le pays y est ce que l’Acadie entretient comme rapport à une réalité, laquelle existe dès lors qu’une personne acadienne s’y trouve pour la reconduire dans l’espace et la prolonger dans le temps. 

Dans la blanche cérémonie

Où la neige au vent se marie

Dans ce pays de poudrerie

Mon père a fait bâtir maison

Et je m’en vais être fidèle

À sa manière, à son modèle

La chambre d’amis sera telle

Qu’on viendra des autres saisons

Pour se bâtir à côté d’elle

Son approche constitue la synthèse de ce qu’on peut nous souhaiter de mieux. Féministe, inclusif, écologiste, humaniste, hospitalier et culturel, le pays qu’il aime à dire, qu’il lui faut dire est tout entier un projet, aux antipodes de la propagande nationaliste. C’est pourquoi il se laisse si souvent penser dans l’avenir : « Je vous entends demain parler de liberté ». Le pays est un désir, le temps de vivre nos espoirs. 

Et s’il y a projet, s’il y a quête, c’est que cette notion de « pays » est aussi critique de tout ce qui vient le déformer au nom de la modernité : la destruction du patrimoine, l’extraction minière, l’agriculture intensive, l’urbanisation sans limites, la vie de banlieue dépoétisée. « La queste du pays » se clôt par un rappel aigu qui sourd de la mémoire : une fin de chanson en innu que le poète traduit lui-même : l’autochtone qui répond au francophone lui disant chercher son pays : « Depuis ton arrivée / J’ai beau t’observer / Je ne comprends pas ce que tu cherches / Si c’est l’Pays, tu d’vrais l’avoir / Tu me l’as volé. »

L’avenir est ailleurs, loin des modes de spoliation qui proviennent de la colonie, mais que nous avons, nous colons, hélas fait nôtres, et retournés contre nous.

À celui qui cherche un pays 

Je me dois de dire d’abord

Je cherche moi-même un pays

Nous ne serons plus seuls à bord

Il me reste un peu de temps.

Le sport en régions éloignées, terreaux d’inventivité

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
5 juillet 2024

Le sport en régions éloignées, terreaux d’inventivité

Des Jeux de l’Acadie aux Jeux olympiques, en passant par le Championnat d’Europe de football, le sport occupe nos consciences en ce temps de l’année. Qu’on le veuille ou non.

Archimédiatisé, le sport est devenu une pépinière à métaphores. Dans combien de contextes, professionnels ou personnels, politiques ou sociaux, n’entend-on pas telle référence sportive venir illustrer une situation ? On sait donner son 100 %, que ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini et qu’il n’y en aura pas de facile

Au-delà des images de circonstance, le sport peut devenir le support de l’idéologie. Au niveau d’élite, il est devenu la défense et l’illustration du capitalisme lui-même, offrant de manière continue au public la démonstration comptable des règles de marché. En cela, au Québec et en Acadie, le budget et les opérations financières de l’équipe de hockey professionnelle de Montréal sont analysés par les médias et le public avec plus d’attention et de détail que ceux de l’État, d’une instance publique comme la Caisse de dépôt et placement du Québec ou d’une coopérative comme UNI. Le grand public y apprend les logiques élémentaires du marché, comme l’offre et la demande, l’investissement et le placement de produit. Il reste stupéfiant que des gens à bas salaires acceptent ces règles iniques comme si elles étaient platement inscrites dans l’ordre des choses. C’est qu’on nous y a habitués. Le sport banalise des phénomènes d’injustice sociale et les tares d’un régime qui devraient tous plutôt nous scandaliser.

La campagne électorale immonde qui a lieu en France, et qui risque de placer au pouvoir la raciste et rétrograde extrême droite, a de quoi rappeler que le sport de masse fut une carte maîtresse utilisée par les régimes fascistes d’il y a cent ans pour promouvoir leur idéologie. Sait-on seulement qu’on doit encore à Hitler, nous aujourd’hui, bien des aspects du rituel olympique, comme le relais officiel de la flamme, les cérémonies d’ouverture à grand déploiement et l’esthétique de l’image sportive que retransmettent aujourd’hui les télévisions du monde ? Cette grand-messe des régimes d’extrême droite a percolé dans toute la culture. Entre autres écrivains, Georges Pérec a raconté cette structuration sociale dans son roman W. Ou le souvenir d’enfance en 1975.

Comme creuset d’images et de métaphores diverses et variées, rappelons-nous cependant une des leçons du sport qui peut nous intéresser, nous, lorsque nous vivons loin des grands centres. Ce dont il s’agit ici peut compter comme une sorte de fable ou d’allégorie quant aux potentiels spécifiques des régions éloignées. Racontons sous cet angle deux histoires illustres, celle de la célèbre gymnaste Nadia Comăneci, emblème des Jeux de Montréal en 1976, et l’autre concernant le hockeyeur Guy Lafleur, non moins performant dans la même ville à la même époque.

Que peuvent donc avoir en commun ces deux figures distinctes ? De devoir leur excellence au fait de s’être développées loin des villes, dans des lieux reclus où beaucoup de créativité devenait possible.

La chose est particulièrement claire chez Nadia Comăneci. Le régime bureaucratique de Roumanie n’a jamais encouragé l’enseignement de la gymnastique dans les années 1960 et 1970. Il fallait être créatif, et ce, loin de la capitale Bucarest, pour se livrer à des expériences que, vues de près, les décideurs du régime n’auraient pas approuvées. Déclassé par les instances idéologiques de l’époque, refoulé dans la petite ville pétrolière d’Onești, mais soutenu là par un décideur local, le professeur de gymnastique Marcel Duncan a su d’abord bien s’entourer, avec au premier chef l’entraîneuse résolue Maria Simionescu, pour se livrer à ses passions. « Cette activité s’enracina progressivement sur le territoire, mais sans qu’aucun mérite en revienne au régime communiste », précise le biographe de la reine des Jeux de Montréal, Stejărel Olaru (Nadia Comăneci dans l’œil de la police secrète, 2021). « Onești ne devra en fait sa gloire internationale qu’à une poignée d’inestimables entraîneurs, dont certains avaient même paradoxalement trouvé refuge dans cette petite localité de Moldavie après avoir été bannis par les autorités de Bucarest. »

L’entraîneuse Simionescu s’y permettait toutes les excentricités personnelles et les innovations à l’entraînement, loin des regards suspicieux de l’autorité. Elle innovait par exemple en intégrant ses athlètes dans un cadre où l’interdisciplinarité dominait. C’est seulement une fois sa méthode éprouvée que les dignitaires de la capitale s’empressèrent d’en revendiquer le mérite…

Quant à Guy Lafleur, nous devons à un intellectuel, et par ailleurs ex-coéquipier, soit Ken Dryden, une appréciation allant en ce sens. Qu’a dit ce sportif et écrivain à propos de l’idole d’un peuple ? Non seulement qu’il était le p’tit gars d’un village, Thurso, en Outaouais rural, ou qu’il a vécu dans un contexte extrêmement modeste et que cela ne l’a jamais quitté dans sa manière d’être. Mais qu’il a appris son art loin des grands centres d’entraînement, des écoles instituées et des procédures usitées.

Dans la solitude d’un aréna comme sur les lacs gelés par le vent rigoureux d’hiver, seul à développer des habiletés de son cru, Lafleur se distinguait des autres Québécois ou Canadiens embrigadés, en leurs villes ou banlieues, dans des programmes étouffants.

Dans son essai sur le hockey (Le Match, 1983), Dryden écrit : « Ce sport, auquel on s’adonnait autrefois sur les étangs et les rivières, plus tard dans les rues et les entrées de garage, est maintenant pratiqué dans les arénas en équipements complets, encadré par des instructeurs et policé par des arbitres. Cela quand nous y jouons encore. Car, lorsqu’un sport devient organisé, les parties improvisées semblent une perte de temps ; et quand un sport a migré à l’intérieur, il ne ressortira plus à l’extérieur ensuite. Le hockey est devenu une activité de banlieue et, parce qu’il fait partie de la culture de la classe moyenne qui y vit, il a changé. »

Mais dans son éloignement rural, Guy Lafleur a pu y échapper. « Lorsque des circonstances inattendues surviennent, lorsqu’on demande des réponses qui n’ont jamais été apprises, lorsqu’on doit se servir de son intuition pour rassembler ce qu’on connaît et trouver des réponses adaptées, mémoriser ne suffit pas. C’est la différence entre le savoir et la compréhension, entre un être très intelligent et un sage. Et c’est la différence entre un joueur moderne de banlieue et un Guy Lafleur. »

La morale de ces histoires, gens des pays vivant loin des centres décisionnels : soyez créatifs en toutes choses, ne cherchez pas à vous conformer aux modèles prescrits par les hégémonies, ne vous laissez jamais intimider par leurs effets de mode vous parvenant dans de faibles ondes, investissez-vous dans le fait d’être laissés pour compte. Faites-en une chance ! Quel formidable potentiel !

Lugubre

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 mai 2024

Lugubre

Comme pour Brian Mulroney il y a peu (Acadie Nouvelle, 4 mars 2024), on ne va pas feindre de trouver soudainement des vertus à des gens qu’on a décriés toute leur vie, sous prétexte qu’ils viennent de trépasser.

Arthur Irving, ex-PDG d’Irving Oil décédé lundi, représentait la deuxième génération d’une famille qui règne sans partage sur la région atlantique (les quatre provinces maritimes, l’est du Québec, le Maine…) et y neutralise considérablement la vie politique. Le mythe qui sert le plus cette famille, ici, consiste à dire qu’elle a enrichi le Nouveau-Brunswick, alors que c’est le Nouveau-Brunswick qui l’a rendue riche. Le résultat : les citoyens de cette législation comptent sur des services sociaux chiches, paient l’essence plus cher qu’ailleurs au Canada (alors que la principale raffinerie du pays s’y trouve) et affichent des indicateurs préoccupants en matière d’éducation et de santé publique.

Que la trésorerie des Irving se soit trouvée inscrite largement aux Bermudes dès les années 1970 suffit à susciter de bien légitimes spéculations sur l’important manque à gagner fiscal que nous accusons collectivement en raison de ce tour de passe-passe. Que le clan plaide la légalité à chaque fois qu’il en est question montre à quel point le procédé transgresse l’esprit de la loi, s’il était conforme à sa lettre.

Des journalistes de la presse financière canadienne, qui en avaient pourtant vu d’autres, ont été estomaqués, à partir des années 1980, de constater à quel point le Nouveau-Brunswick croupissait dans un état de subordination face à ces maîtres. Une « company town » écrivait la Torontoise Diane Francis, pour décrire non sans stupéfaction le contexte de la région.

Moi-même, lorsque je suis arrivé ici, avant de fondre à mon tour dans les plis nous amenant à nous habituer à cet état de fait, je me suis empressé de témoigner de ce régime de domination privé auprès du mensuel français Le Monde diplomatique. J’ai perçu dans les retours de la rédaction combien insolite et singulière se trouvait la situation du Nouveau-Brunswick, rebaptisée l’Irvingnie pour l’occasion (ou les Appalaches irvingniennes, sur le mode de l’Arabie saoudite, elle aussi identifiée à une famille).

Mon article a été accepté en moins de deux, et publié en avril 2019 sous le titre « La famille Irving, un féodalisme canadien » (puis traduit en plusieurs langues). C’est que le conglomérat Irving représente, dans le contexte de la mondialisation industrielle et capitaliste, un étonnant contre-modèle : loin de se spécialiser dans une filière afin de la dominer de manière transversale, comme une vendeuse de boissons gazeuses qui impose sa marque partout sur la planète ou comme une société en divertissement qui l’arrose de tous ses films, les Irving ont choisi de tout faire, mais sur un territoire restreint.

En agissant loin des capitales et métropoles (Ottawa, Toronto, Montréal, New York…), dans l’indifférence générale, ils sont parvenus à le quadriller du point de vue de l’activité industrielle, commerciale, financière, politique et fiscale, de façon à y développer une quasi-autarcie. Rares sont les entités qui ont aussi peu de fournisseurs que le conglomérat en question.

Potentiellement, sa flotte de camions roule grâce au carburant du groupe, lequel est traité à la raffinerie que la famille détient, à partir d’un brut exploité là où elle détient des parts majoritaires, ou l’équivalent. Et ainsi en va-t-il de ses produits d’emballage, du papier tiré de son bois (merci l’État pour les « terres de la Couronne »), aussi potentiellement vendu dans ses quincailleries, et utilisé dans les infrastructures de ses fermes…

Longtemps l’opinion s’est-elle laissé bercer de son idéologie en lisant ses journaux, les seuls disponibles en anglais, voire en suivant ses médias électroniques. Tel est le portrait synoptique de son histoire. Son discours s’est implanté.

C’est être lourdement colonisé, disons-le sans détour, de penser que sans elle, nous ne serions rien ici. Qu’on serait incapables de créer des coopératives suffisantes et engagées dans un aménagement respectueux du territoire, sur un territoire où l’énergie serait administrée en fonction du bien commun davantage que de sociétés à numéros camouflées dans un impénétrable paradis fiscal.

Aucun premier ministre depuis Louis J. Robichaud n’a commenté cette domination sourde. Surtout pas l’actuel qui provient directement de son écurie. Au fil des années, quelques documentaires seulement nous montrent la famille impressionner les parlementaires.

Sinon, les traces se font rares. Le silence s’impose. Et le visage austère de la sainte famille en vient à symboliser l’austérité de nos politiques budgétaire. C’est sec. D’un point de vue psychique, cet ascendant finit par miner la collectivité.  Les Irving, ce n’est pas tout à fait les Bourbon. On est loin des fastes de Louis xiv, mettons. Il devient humiliant de se laisser vaincre par une famille aussi grisâtre.

Maintenant, l’épuisement progressif des richesses pétrolières et les ramifications de la famille Irving sont annonciateurs d’une intégration du conglomérat à une forme plus traditionnelle de capitalisme. Le patriarche K. C. Irving, s’il voulut créer une dynastie, a commis l’erreur de diffuser ses avoirs auprès de ses trois fils (la fille étant mise à part…).

À leur tour, ils ont vu en leurs enfants (masculins) des prétendants aux butins. Bientôt, il n’y en aura plus suffisamment pour tout le clan, d’où que le journaliste Jacques Poitras ait intitulé son livre Irving vs Irving (Penguin, 2015) pour en rendre compte. Si le paternel avait voulu assurer une filiation organisationnelle, il l’eût organisée sur un mode patrilinéaire non-égalitaire, en confiant tout à l’aîné, comme en monarchie politique. Le plus vieux de chaque génération aurait repris le témoin.

Puisque tel ne fut pas le cas, on peut désormais anticiper une vente ou une capitalisation boursière progressive des actifs familiaux, afin que le clan dispose de fonds liquides, capables de suivre les occasions d’affaires dans les dédales de la bourse, en nanosecondes et par algorithmes interposés de préférence. Ainsi va l’éthique protestante du capitalisme, qui évolue frénétiquement mais dont nous observons ici tous les jours l’exemple lugubre.

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving

Climatosceptique?  

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 avril 2024

Climatosceptique ?  

Le problème, c’est d’adopter les mots tels qu’ils nous arrivent, sans les critiquer. À les utiliser naïvement, ils finissent par nous dominer, nous confondre et nous faire errer. La philosophie est la discipline qui s’arrête sur les notions, étudie leurs prémisses et s’enquiert des pouvoirs qui ont souhaité qu’on les cite, plutôt que d’autres.

Ainsi en va-t-il d’un terme comme « climatosceptique ». Il est bien commode. Des journalistes s’en servent pour rapidement désigner, dans un texte de 500 mots, ceux qui ne croient pas au phénomène du réchauffement climatique, puis le voilà repris dans des discours politiques, voire dans la science où on échafaude diverses théories à son sujet en empilant des statistiques.

Or, sait-on de quoi on parle précisément ? Et de qui ? Cette variable sociologique, que recouvre-t-elle ? Et surtout, que nous empêche-t-elle de penser, dans les angles morts qu’elle comporte ?

Précipitamment, on tendra à inscrire dans la catégorie « climatoscepticisme » toute personne qui récuse le savoir des climatologues investis dans l’étude du réchauffement atmosphérique. Or, le terme ne recoupe pas tous ces gens de la même manière – loin de là – et, surtout, il ne permet pas de démasquer des formes subtiles de déni.

Arrêtons-nous sur la racine du terme, qui a trait à l’enjeu du scepticisme, sans y voir un euphémisme. Si on le prend au sérieux, on peut juger qu’il soit de bon aloi. On peut intuitivement, et par principe de précaution, convenir des thèses de climatologues technocratiques comme ceux du Giec, tout en ayant beaucoup à redire sur leur méthode, notions, échelles, prétentions…

Ces sceptiques qui trouvent les discours techniques de ces technocrates mal ficelés au point qu’ils neutralisent la pensée, l’assèchent, et l’inhibent comme moteur de pensée et d’action. Bruno Latour et Isabelle Stengers critiquent durement ces producteurs de données plus politiques que scientifiques, mais tout de même lourdement technocrates en cela, car ils nous empêchent de fonder un concept nouveau de la nature, pour la concevoir comme une matrice devenue nécessaire de nos articulations politiques. Ce scepticisme-là permet d’aller plus loin, et repousse paradoxalement les producteurs mêmes de données dans le camp des acteurs inhibant la nécessaire mobilisation politique.

Puis, viennent les sceptiques plus placides, qui s’accrochent au statu quo simplement par incrédulité. Ils n’arrivent pas à y croire, se disent que toutes ces histoires de réchauffement climatique, c’est forcément exagéré, mais sans curiosité, sans aller voir plus loin. Enfin, ils espèrent que la technique ou Dieu viendront distinctement ou tour à tour sauver la situation. C’est assez paresseux. 

Enfin, un scepticisme d’un troisième genre s’en distingue, lui rhétorique, qui consiste à douter du bien-fondé comme tactique dilatoire, pour maintenir actif le statu quo extractiviste, productiviste et capitaliste, celui qui fournit précisément la rente des doctes sceptiques. Chez eux, le fardeau de la preuve repose sur les scientifiques qui annoncent la véracité du phénomène à coups d’études publiées par milliers, mais qui ne le font jamais  suffisamment au-delà de tout doute raisonnable. Et comme le sceptique sait pousser le doute à des points absolus, il a toujours beau jeu, les bras croisés, en censeur autoproclamé, d’indiquer que la preuve est insuffisamment administrée, qu’elle n’est jamais assez faite.

Mais à  trop insister sur le climatoscepticisme, trop souvent euphémisé d’ailleurs, on omet de distinguer d’autres modalités subjectives, comme la dénégation ou le déni. En rien identique, la première consiste à nier ce que l’on tient pour vrai en son for intérieur, mais que l’on feint d’ignorer, parfois dans un effort de refoulement partiellement efficace. Le malaise point alors et on n’est guère loin du mensonge. La seconde s’impose lorsqu’on est littéralement incapable de voir ni d’admettre un phénomène qui pourtant saillit devant soi. Un blocage psychique préalable est en jeu.

Repérer les positions insidieuses

En outre, il est plus important encore de relever les formes insidieuses de réfutation opposées au phénomène de réchauffement climatique. Leurs auteurs singent des positions critiques sur la question du réchauffement atmosphérique et se présentent comme fer de lance de l’engagement « pour le climat », comme ils le disent, mais en stationnant la pensée à un stade superficiel, en s’assurant le plus possible d’en nier la cause, en présentant même le problème – la surindustrialisation du monde – comme sa solution.

On reconnaît tout de suite la rhétorique du « développement durable » qui vise d’abord et avant tout à faire durer le développement, et à le présenter non plus comme l’objet de la critique, mais comme le sujet de l’action. Le saccage écologique devient alors l’occasion d’un nouveau marché justifiant que l’on extraie encore plus de minerais pour l’électrification du monde ainsi que le développement des énergies solaires et éoliennes, et que, pour ce faire, on exploite la nature à des taux de rendement maximal tout en se prétendant écologiste. Cet attrape-nigaud a fait florès. C’est le crime parfait : on ne se montre officiellement ni sceptique ni négationniste devant le phénomène, mais ses thuriféraires embrassent plutôt les conclusions de l’écologie politique pour mieux les détourner et faire croître les produits « de transition » du capital, pourtant souvent plus polluants que les anciens.

Mais souvent, les contradictions sautent aux yeux. Par exemple ces conservateurs états-uniens attachés aux valeurs du capital. Ils nient le réchauffement climatique, tout en soutenant la promotion de la lucrative géoingénierie promettant de restaurer le climat par la voie de complexe et hasardeuses mesures techniques (voir le film de Pierre Oscar Lévy, Les apprentis sorciers du climat, Arte, France, 2015.). Pour eux, le climat n’est menacé que lorsque des Docteurs Folamour se proposent de l’administrer à leur profit. Ils sont ceux que nos catégories d’interprétation, inadaptées, ne nous permettent pas de repérer.

«Extrême gauche»?

Photo © The Canadian Press /Hina Alam – Archives Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 mars 2024

«Extrême gauche»?

Un jour, je mourrai d’étonnement. Une déclaration entendue récemment, stupéfiante, me revient sans cesse, lancinante. Elle est de Pascal Allain, ministre conservateur démissionnaire au début de ce mois. Elle dit : le Parti libéral tend « vers l’extrême gauche » (Acadie Nouvelle, 2 mars 2024).

Vraiment ? L’« extrême gauche » ? C’est là ne pas avoir peur des mots.

Quelque chose nous a-t-il  échappé ? Ainsi, cette formation politique clientéliste d’extrême centre se serait convertie ! Elle prendrait radicalement le parti des travailleurs, par exemple, exigeant que la valorisation des marchandises générée par leur labeur direct ou indirect se répercute enfin dans d’importantes hausses de salaire, le tout accompagné de mesures anti-inflations pour que les retors du commerce n’en n’abusent point ?

L’équité salariale entre femmes et hommes s’imposerait aussi comme une évidence. Le parti songerait à nationaliser au moins une institution financière pour garantir le crédit en fonction de l’intérêt tangible des communautés plus que par le seul appât du gain. Son programme prévoirait aussi le passage au domaine public de grandes industries comme la raffinerie qui fonctionne à plein régime à Saint-Jean ainsi que le réseau de distribution d’essence du conglomérat Irving.

L’État, maître du robinet, pourrait ainsi enfin rationner la distribution des biens pétroliers, devenus rares et dont la combustion représente un problème écologique, en fonction des besoins tangibles des communautés et non pas au profit de pratiques consuméristes frivoles. Les intellectuels écosocialistes du parti réfléchissant aux mesures à venir planifieraient donc l’instauration des prix progressifs, un premier quantum de base étant fort abordable et la tarification augmentant au fur et à mesure qu’on abuse du bien.

On peut concevoir que ces entreprises, agglomérées sous le nom d’une même famille, seraient à cueillir comme un fruit mûr. Leur valeur marchande correspondrait potentiellement aux arriérés fiscaux qu’elles accusent envers l’État depuis que leurs actifs ont été massivement administrés depuis les Bermudes il y a cinquante ans. En tous les cas, l’État libéral d’extrême gauche s’empresserait, une fois au pouvoir, de diligenter une équipe d’experts pour enquêter sur la question.

Il s’agirait d’une première dans l’histoire du Nouveau-Brunswick. Afin d’en avoir le cœur net, il userait de son autorité pour obtenir une véritable reddition des comptes des différentes entités offshore de la structure familiale, ainsi que des autres multinationales ponctionnant les richesses du territoire et transférant artificiellement des revenus dans les paradis fiscaux.

Il ne s’agirait évidemment pas d’être stalinien – une part de libéralisme perdurerait, mais elle serait contenue par l’intérêt général. Dans le domaine de la forêt, les grands conglomérats d’exploitation seraient dissous et les terres publiques réservées à de petites entreprises familiales et autres entités régionales. Les fonds resteraient sur place et circuleraient au bénéfice des communautés. Surtout, cette richesse que constituent les forêts serait préservée des infâmes coupes à blanc. Les gens qui les habitent en même temps qu’ils les exploitent seraient sélectifs : ils sauraient quel arbre abattre au bénéfice de la forêt tout entière, pour l’amener à se régénérer plutôt que de la détruire.

Enfin, ce nouveau parti d’extrême gauche mettrait en chantier une grande réforme éducative fondée sur la citoyenneté, la lecture, la délibération, le bien commun et la chose publique. Et les études universitaires seraient offertes sans frais, puisque c’est toute une population qui bénéficie des compétences qu’une personne se donne lorsqu’elle devient une ingénieure, un botaniste, une médiéviste ou un puériculteur.

Mais rendons justice à l’intelligence de Daniel Allain. Par sa déclaration, l’ex-ministre ne souhaitait sûrement pas évoquer tout cela. En est-il seulement capable ? Il lorgnait plutôt des questions strictement sociétales, par exemple les enjeux d’orientation sexuelle et d’autodétermination existentielle des jeunes dans les écoles. Et, ce faisant, il se trouvait à en dire beaucoup, à savoir que la politique partisane ne se détermine plus désormais que sur des enjeux de mœurs et qu’elle a, outre pour des mesures marginales, tout à fait délaissé les autres questions : celles du travail, de la capitalisation, de la justice sociale, de l’équité fiscale, des antagonismes de classes, parce que les grandes entreprises règnent désormais en souveraines sur tous ces points.

L’autre Mulroney

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 mars 2024

L’autre Mulroney

Ne nous préoccupe-t-il pas, quant à la liberté de la presse, d’entendre célébrer un ex-chef d’État décédé, exactement comme on l’eût fait dans le honni régime soviétique ?

On apprend ces jours-ci que l’ex-premier ministre Brian Mulroney, qui a quitté la politique dans la disgrâce, aurait en réalité été « un géant », « un homme de cœur », « courageux », « visionnaire » …. Se souvient-on seulement qu’à l’occasion des élections qui ont suivi son départ de la politique, sa formation répondant de l’oxymore « progressiste-conservateur » a essuyé une incroyable dégelée : deux sièges seulement – oui, deux – ont été remportés, alors qu’elle en comptait 282 quelques années auparavant ?

Tout est affaire de cadrage, c’est-à-dire ce qu’on laisse hors champ. Faisons alors pivoter les projeteurs. Que ne rappelle-t-on pas, de plus important, ces jours-ci ?

D’abord, que Monsieur Mulroney, loin d’être un « p’tit gars de Baie-Comeau », fut surtout dans sa vie un homme d’affaires puissant et influent, qu’il a évolué avant et après sa carrière politique dans le domaine minier, que ce domaine est l’un des plus controversés de l’histoire, qu’il compte en le gouvernement canadien un allié partial qui a souvent fait l’objet de critique.

Le pourfendeur du régime de l’Apartheid, que Mulroney fut, a aussi été membre du conseil d’administration et membre du conseil consultatif international de Barrick Gold, une des plus importantes sociétés aurifères, laquelle a obtenu de la part du dictateur éminemment corruptible, Joseph Mobutu, au Zaïre (maintenant la République démocratique du Congo), une concession d’exploration de 82 000 km2 dans les années 1990, ce qui aurait contribué au déclenchement de la très violente Guerre des Grands Lacs africains, selon Justin Kankwenda, longtemps consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Le rapport « Mapping » de l’Organisation des Nations Unies a plus tard cité la firme parmi les acteurs concernés par cette guerre terrible visant au contrôle des gisements miniers.

Il a aussi longtemps siégé au conseil d’administration de l’empire médiatique Québecor, au temps où le groupe alors d’envergure internationale s’effondrait en Europe et aux États-Unis, pour ne plus se concentrer principalement qu’au Québec, où il a soumis son personnel à de nombreux lock-out brutaux. Les médias du groupe ont ensuite adopté une ligne éditoriale souvent incendiaires, nuisant davantage au débat public que l’entretenant. 

Mulroney, dont les premières décisions politiques ont consisté à réduire les services publics et à diminuer les investissements fédéraux dans la Société Radio-Canada – qui fait pourtant son hagiographie ces jours-ci -, n’a jamais caché sa proximité avec le monde des affaires. Dans ses mémoires, il avoue candidement avoir régulièrement discuté des décisions politiques qu’il devait prendre avec l’investisseur Paul Desmarais, celui avec qui il siégera dans l’un des conseils de Barrick Gold. Dans une vidéo rendue publique par la mouvance Anonymous en 2012, on le voit d’ailleurs parmi les convives de Paul Desmarais, réunis au palais de Sagard pour fêter l’anniversaire de son épouse Jacqueline Desmarais en août 2008, comme membre d’une cour flattant le pseudo-couple royal, dans un luxueux décor de mauvais goût. Ces aperceptions du monde oligarchique laissent transparaître une réalité crue, à savoir que la politique est totalement intégrée au monde des affaires, et qu’elle n’en est plus qu’une composante, nonobstant les rituels électoraux qui consistent à donner l’impression trompeuse au bon peuple qu’il décide encore. Brian Mulroney s’est absolument complu dans cet état de fait.

Si cette oligarchie est opaque, il est arrivé que des fuites en disent long. Des enquêtes poussées ont contraint Brian Mulroney à admettre qu’il avait personnellement touché des centaines de milliers de dollars, non déclarés au fisc, de la part du lobbyiste Karlheinz Schreiber, dans le contexte d’une importante transaction entre Airbus et  Air Canada, alors société d’État. Il est tout à fait légitime de se demander si ce cas de figure ne constitue pas qu’un échantillon de ce qu’il reste à découvrir.

Quelques médias ont fait preuve de sens critique depuis l’annonce de la mort de l’ex-premier ministre. Mais la tonalité générale tend à reléguer à la marge ces rappels. Ces omissions rendent difficile d’oublier la phrase incisive de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, quant à des médias par moments « capables de mentir tout en respectant scrupuleusement les faits ».

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 janvier 2024

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Deux points concernant la spectaculaire érosion côtière qui s’est produite à Le Goulet, dans la municipalité élargie de Shippagan : le réchauffement climatique y est pour cause (il explique l’absence de glace protectrice qui jadis atténuait l’impact des vagues) et les autorités publiques des paliers supérieurs semblent indifférentes à la situation (les maires concernés demandent en vain à l’État de leur permettre de dresser des formes de protection).

Ces deux types d’enjeux, environnemental et politique, constitueront au XXIe siècle la nouvelle donne, ici comme ailleurs. Catastrophe et isolement. Hélas, le phénomène est global et il est appelé à devenir de plus en plus partagé. De la pluie de verglas au déploiement du crabe vert en passant par l’acidification des océans et les incendies, les conséquences s’amalgameront pour donner lieu à de nombreuses situations régionales qu’aucun gouvernement supérieur n’arrivera à traiter.

Un cas important survenu lors des grands incendies forestiers de l’été dernier mérite toute notre attention. Il constitue un enseignement sur ce qui vient. Il s’agit du village de Clova, au Québec, en proie aux flammes. « On va être obligé de laisser brûler Clova », avait laissé tomber le premier ministre du Québec, François Legault, en juin 2023, concédant toute la région au feu. Désobéissant aux consignes d’évacuation, des citoyens se sont résous à tenir le fort et ont finalement sauvé leur village, par eux-mêmes et par eux seuls, sur les incendies.

C’est dans des moments comme ceux-là que germe la conscience biorégionale. La notion de biorégion mérite d’être approfondie. Moins passéiste et statique que celle de ruralité, elle permet de comprendre les temps nouveaux dans lesquels nos sociétés se trouvent embarquées. La biorégion n’est pas un projet ni même une option politique, mais le cadre contraignant dans lequel nous nous trouverons progressivement pour élaborer des projets. La notion désigne l’obligation qu’on éprouve de plus en plus, nous – sujets régionaux esseulés face aux gouvernements et pouvoirs privés et en situation de déréliction dans des moments de crise – de développer un régime d’autonomie qui tienne compte rigoureusement des conditions territoriales et écologiques qui sont les nôtres.   

Tant que nous ne nous y mettrons pas, il se passera chez nous ce qui se produit dans toutes les contrées soumises au « développement » à l’occidentale. Nous abattons des forêts, nous épuisons les sols, nous exterminons la faune, nous émettons des gaz à effet de serre, notre chimie répand de petits et grands poisons tous azimuts, nous faisons comme s’il y avait quatre planètes alors qu’il n’y en a qu’une…, puis nous nous étonnons de tous ces ressacs.

Pourquoi ? Parce que le conte qui nous endort est celui du marketing. Cette industrie pernicieuse travaille tous les jours, et toutes les secondes, à nous persuader que le monde est, devrait être, pourrait être et sera différent de ce qu’il est. Il nous fait croire en les bienfaits présumés et en la promesse assurée de la grande consommation. La dernière ineptie en date, une capsule publicitaire du grand quincaillier Kent, enseigne détenue par le conglomérat Irving, lui-même plus grand pollueur du Nouveau-Brunswick (Acadie Nouvelle, 27 mars 2019), banalisant la déchetterie occidentale d’appareils électroménagers. On y voit une dame d’une ville de banlieue porter ses déchets au bord du chemin et s’étonner de voir qu’absolument tous ses voisins y ont abandonné cuisinières, laveuses et sécheuses… Pourquoi ? « Kent vend des appareils ménagers maintenant », lui explique l’un d’eux. La protagoniste comprend et sourit – cela va de soi qu’on envoie aux dépotoirs par tonnes des appareils qui fonctionnent, pour s’en procurer de meilleurs. On la voit elle-même se rendre dare-dare chez son détaillant le plus proche.

Le message refoule ce que cela implique : en plus de la production de rebuts industriels, encore davantage d’extraction minière, de combustion fossile, de gaz à effet de serre, et donc une augmentation accrue de la température moyenne qui entraîne son lot de tempête érodant les côtes. 

L’heure est venue de se raconter autrement le sens de l’histoire. Ce concept de biorégion, approfondi aux États-Unis et en France, est le fait d’un Néo-Écossais d’origine américaine, Allen van Newkirk. Il ne concerne pas une révolution politique au sens d’un régime qui viendrait remplacer les précédents, mais une cohabitation.

L’instance biorégionale refuse de soumettre un territoire à des plans d’exploitation extérieurs et impérialistes et milite au contraire pour une organisation autonome, dans le mille-feuille des pouvoirs qui s’observent déjà aujourd’hui (États, grandes entreprises, banques et mafias) ; elle organise une concertation entre les habitants d’un lieu, en fonction d’une géopolitique nouvelle, dans laquelle l’expression géo est aussi importante que la politique.

Il s’agit alors de résister aux dynamiques qui nous aspirent vers le pire tout en élaborant des voies politiques novatrices, dont le forum des maires serait ici le vraiment très embryonnaire prototype, pour assurer une certaine autonomie démocratique. À l’échelle biorégionale, les questions qui se poseront alors seront : connaissons-nous le lieu que nous habitons ? Savons-nous cohabiter adéquatement avec sa flore, sa faune et son climat ? Quelles sont nos dispositions, talents et capacités multiples afin de nous organiser de manière autonome ? Quelles sont nos urgences ? Quels sont nos besoins ? Quelles sont nos aspirations ? Et après s’être assumés comme sujets autonomes, quels lien entretient-on avec les pouvoirs extérieurs ?

Ceux qui s’opposent à l’injustice en paient souvent le prix

Photo © iStock

Acadie Nouvelle

Ceux qui s’opposent à l’injustice en paient souvent le prix (extraits)

Malgré tout le travail de Victor Hugo pour améliorer la justice sociale, 168 ans plus tard, des problèmes d’un tout autre ordre, mais tout aussi déplorables, se posent, mais cette fois-ci, au Canada. C’est ce que nous allons voir dans ce qui suit.

[…] Selon Deneault, Barrick Gold serait mêlée à de sérieux cas «d’abus en Afrique». Le Canada, de dire Deneault, serait un «paradis judiciaire» pour les sociétés minières. Alain Deneault décrit toute l’architecture d’un système politique et financier honteux, qui de fait légitime et soutient le pillage des ressources du continent africain.

Suite à la publication du livre Noir Canada, s’ensuit alors une mise en demeure de six millions de dollars contre les auteurs du livre et la petite maison d’édition Écosociété. Le tout a été réglé à l’amiable pourvu que cesse la production du livre Noir Canada.

Cette saga judiciaire a duré six mois mettant en cause sérieusement la santé de ses auteurs et du propriétaire de cette petite maison d’édition. De plus, de dire Deneault, cette mise en demeure par Barrick Gold ne fut rien d’autre qu’une entrave à la liberté d’expression.

L’injustice sociale est toujours à l’ordre du jour dans le monde

Si Victor Hugo a été contraint de s’exiler en raison de ses prises de position, Alain Deneault a de son côté été poursuivi en justice pour avoir dit la vérité. Si nous avons souligné ce débat, c’est tout simplement parce qu’il s’agissait d’actifs divers appartenant à des Canadiens, qui sans trop le savoir, financent des entreprises minières exploitant d’une façon éhontée des pays d’Afrique en voie de développement.

Le pire dans tout ça, c’est que nos politiciens, le Parti conservateur au complet et la moitié du Parti libéral ont appuyé la poursuite de Barrick Gold contre les auteurs du livre Noir Canada. Seul le NPD au complet s’y était opposé.

Par Romain Landry
5 décembre 2023

Déforestation de la Péninsule: les points sur les i

L’entrée de l’ancien camp militaire de Tracadie – Photo © David Caron, Acadie Nouvelle – 27 juin 2021

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 novembre 2023

Déforestation de la Péninsule: les points sur les i

« À propos du récent reportage de Radio-Canada Acadie sur l’état de déforestation dans la Péninsule acadienne, quelques points :

Capitalisme ou biorégions ?

C’est être passéiste, et même colonial, que de concevoir un territoire comme devant être exploité brutalement au profit de quelques grands propriétaires fonciers et des multinationales. Raser une forêt de Tracadie pour exploiter le bleuet avec force pesticides est d’un autre âge et fait honte. On sait que la communauté a proposé une approche récréotouristique qui maintiendrait sauf le lieu, le valoriserait même, tout en générant sur un plan comptable des actifs d’envergure que se partageraient les gens ici, plutôt que de les voir potentiellement partir aux Bermudes dans les comptes d’une multinationale. […] »

Salon du livre de Dieppe: plus de 40 auteurs francophones sur place

Photo – Acadie Nouvelle

Acadie nouvelle

« […] Le public pourra rencontrer plusieurs auteurs et autrices de l’Acadie qui brillent ici et ailleurs dont Carolle Arsenault, Sébastien Bérubé, Caroline Bélisle, Paul Bossé, Denis Boucher, Guilmond Brideau, Fernande Chouinard, Isabelle Cormier, Alain Deneault, Joanie Duguay, Samira Farhoud, Jeanne d’Arc Gaudet, le Dr Léonard Goguen, Gabriel LeBlanc, Sonya Malaborza, Camille Perron-Cormier, Nicole Poirier, Jonathan Roy, Cindy Roy, Louis-Martin Savard, Émilie Turmel, Valois Robichaud, Mathieu Wade et Joséphine Watson. »

Par Stéphane Paquette
16 octobre 2023
La conférence L’économie de la nature et les biorégions d’Alain Deneault aura lieu le samedi 21 octobre à 14 h 30 – Salon du livre de Dieppe
Alain Deneault participera à la table ronde Écologie et environnement, animée par Xavier-Lord-Giroux, avec Paul Bossé et Guilmond Brideau le samedi 21 octobre à 16 h 30 – La Caserne, Centre des arts et de la culture de Dieppe

Université de «Moncton»: Changer de nom pour mieux surmonter le passé

Photo © Patrick Lacelle – Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 octobre 2023

Les bons arguments ne conduisent pas nécessairement aux bonnes conclusions. Ainsi en va-t-il de l’idée voulant que les Acadiens devraient avaler une fois pour toutes le signifiant «Moncton» pour désigner leur université, au prétexte qu’il leur faut surmonter les ressentiments dus à l’histoire.

[…] Le débat fort légitime autour du changement de nom de l’Université de Moncton tourne donc autour de dualités: s’infliger les tristesses du passé ou les dépasser, y voir un coût ou un investissement, en pressentir un fardeau ou y reconnaître une chance.

Nous ne voulons pas retourner en arrière

Photo: iStock, Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Texte collectif 
dont Alain Deneault est cosignataire 
1er novembre 2022

Monsieur le député Jean-Claude d’Amours, nous sommes très préoccupés, nous croyons comme vous, par la situation qui perdure dans notre système public de santé. Nous ne dresserons pas la liste des différents défis auxquels il fait face, car comme député, vous les connaissez sûrement […]