Entretien avec Alain Deneault sur TotalEnergies par Agathe Di Lenardo de Reporterre

«La soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que du marketing»

Reporterre

Entretien avec Alain Deneault par Agathe Di Lenardo
31 mars 2026

« Être éthique n’est plus nécessaire », dit le philosophe et auteur sur l’économie Alain Deneault à propos de l’accord entre TotalEnergies et l’administration Trump. Il montre, selon lui, que le verdissement de la firme n’a jamais été que du marketing.

Moins d’éoliennes, plus d’hydrocarbures. Le 23 mars, un accord entre l’administration Trump et TotalEnergies a été dévoilé. Il prévoit l’abandon de deux projets éoliens en mer, en échange de 928 millions de dollars à réinvestir dans des projets d’hydrocarbures. Une politique totalement à rebours de la transition énergétique pourtant nécessaire pour limiter le changement climatique.

Alain Deneault est docteur en philosophie. Il est l’auteur de De quoi Total est-elle la somme ? (2017, éd. l’Échiquier), un ouvrage qui révèle ce qui a rendu TotalEnergies si puissante sur le plan politique et économique. Avec une vision historique et engagée, il livre à Reporterre son analyse sur la stratégie de l’entreprise.


Reporterre — TotalEnergies se positionne depuis plusieurs années comme un acteur majeur de la transition écologique. Avec ce pacte, l’entreprise ne semble plus tenter de maintenir cette image déjà écornée, mais assumer ses projets climaticides… Quelle analyse portez-vous sur cet accord ?

Alain Deneault — Cela montre, même si on s’en doutait déjà, que la soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que de pure forme, qu’elle relevait du marketing plutôt que des convictions.

Le documentaire Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall, montre très bien les coulisses de son verdissement. Par exemple, elle communique largement sur les énergies renouvelables, même si cela reste marginal dans son activité globale.

Donald Trump s’oppose fermement aux éoliennes et soutient au contraire le développement des hydrocarbures. Dans quelle mesure son élection a-t-elle bénéficié à la firme ?

TotalEnergies n’a plus à faire semblant. Du moment qu’il y a à la tête des États-Unis Donald Trump, qui présente le discours écologiste comme un canular, et Mark Carney comme Premier ministre au Canada — qui lance lui aussi de grands chantiers d’exploitations d’hydrocarbures, la question environnementale ne passera pas au premier plan. Être éthique n’est plus nécessaire, ce n’est plus spécialement bon pour les affaires, donc TotalEnergies cesse de l’être.

Récemment, des sociétés énergétiques ont déposé des recours contre les États-Unis à la suite de l’annulation de projets éoliens. TotalEnergies a quant à elle fait le choix de négocier avec la Maison-Blanche. Comment expliquer cette stratégie ?

On peut supposer qu’elle y voit un avantage concurrentiel, ce qui ne serait pas la première fois dans son histoire. C’était par exemple l’une des seules sociétés à avoir collaboré avec le régime de l’apartheid de l’Afrique du Sud. Ce qui avait nuit à ses affaires, car cela avait touché une corde sensible dans l’opinion publique.

Dans le cas présent, l’entreprise fait le pari que la résistance éthique à laquelle elle aurait pu faire face il y a dix, quinze ou vingt ans est moins intense, du fait que la fenêtre d’Overton est déplacée vers la droite. Ce qui lui permet de spéculer sur ces biens financiers sans s’encombrer de questions éthiques.

Quel est le positionnement vis-à-vis du climat chez TotalEnergies ?

Jusqu’alors, et ce depuis la naissance du concept de développement durable, la rhétorique de toutes les grandes compagnies pétrolières a été de réduire la question écologique à celle du climat et la question du climat à celle des émissions de CO₂ de nos produits. C’est-à-dire qu’on a comparé des objets en fonction des gaz à effet de serre qu’ils émettent, sans réfléchir aux émissions nécessaires pour leur production. Par exemple, on en est venu à dire que le gaz est écologique, car il émettrait moins de CO₂… TotalEnergies a fait partie des vecteurs de ce discours.

L’entreprise déclare que ces investissements contribueront à la sécurité d’approvisionnement de l’Union européenne en lui apportant le gaz dont elle reste très dépendante. Peut-on dire que cet accord contribue à une certaine vassalisation de l’Union européenne vis-à-vis des États-Unis ?

TotalEnergies agit dans une synergie historique. On ne va pas lui attribuer la vassalisation des Européens envers les États-Unis. Les dirigeants européens sont fort capables de s’autovassaliser eux-mêmes. La firme comprend cette dynamique-là, car elle fait de la géopolitique.

D’un point de vue rhétorique, dire qu’elle aide l’Union européenne parce qu’elle lui fournit du gaz tient la route : c’est le discours que tient la Compagnie française du pétrole, l’ancêtre de TotalEnergies, depuis sa création en 1924.

Mais cet argument ne fonctionne que si l’on part du principe que l’on va toujours devoir consommer comme on le fait aujourd’hui, qu’il ne faut pas réorganiser notre façon de produire, distribuer et consommer de l’énergie.

L’accord permet de réinvestir notamment dans le Rio Grande LNG, un projet qui, en plus d’être très préoccupant pour l’environnement, menace les droits humains des peuples autochtones. Mais cela ne semble pas inquiéter TotalEnergies…

Effectivement, son seul souci est de pouvoir dire que ses actions sont légales. Dans mon livre, je cite Christophe de Margerie, ancien président-directeur général, qui affirme que « tant que ce n’est pas interdit, c’est permis ». Et c’est vrai : lorsque que la firme agit d’une manière qui choque l’opinion, cela reste néanmoins légal.

C’est par exemple comme ça que la firme était légalement présente en Alberta dans son projet de sables bitumineux, même si cela mettait en péril des communautés autochtones, car elle respectait le droit environnemental. Pareil en ce qui concerne sa présence au Gabon, qui reste malgré tout légale malgré les critiques sur les impacts sociaux.

TotalEnergies, à l’image d’autres multinationales, semble aujourd’hui être surpuissante. Vous plaidez pour une dissolution des multinationales : comment faire contre-pouvoir ?

Les multinationales ne sont pas à penser uniquement comme des entreprises, mais comme des pouvoirs qui existent à l’échelle mondiale et qui négocient avec des États qui, eux, ne peuvent agir que sur leur territoire. Il y a donc déjà un rapport de force à leur avantage.

D’autre part, le génie est sorti de la bouteille : on a laissé ces entreprises prospérer, fusionner, on les a financées, on a créé des partenariats… Les États ont tout fait pour les rendre toutes puissantes, et aujourd’hui elles opèrent sur un mode pratiquement autonome. Quand je plaide pour leur dissolution, je me réfère aux nombreuses prises de position, de tous les spectres politiques, du tournant du XIXᵉ et XXᵉ siècle.

Aux États-Unis, des représentants politiques s’activaient pour faire voter une loi antitrust — les trusts désignant alors les multinationales. On voyait bien que l’industriel John Rockefeller, symbole de l’industrie pétrolière, allait faire chanter tout le monde et avoir la main sur le pétrole mondial avec sa société Standard Oil. On a essayé de le contenir, même si cela n’a rien donné car il a rusé en créant des filiales toutes liées au même actionnariat. Mais au moins, il y a eu des tentatives !

Par ailleurs, en France, Edgar Faure militait contre ces pouvoirs privés, notamment dans le domaine de l’énergie, qui pouvaient faire chanter les États. C’est à cet esprit que je reviens, en sachant qu’il est très tard… Mais en rappelant que ces personnalités qui défendaient les lois antitrust nous annonçaient, déjà à l’époque, ce que nous vivons maintenant.


Chez Reporterre, il n’y a ni actionnaire, ni propriétaire milliardaire : le média est à but non lucratif. Nous sommes financés à 98% par 1,6% de nos lectrices et lecteurs.

Je soutiens Reporterre

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie. Un documentaire réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété

Total, réseau d’influence – Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace avec la participation d’Alain Deneault – France, 2021.

Sophie Lemaître : « Le droit est parfois utilisé pour faire taire »

Actu-Juridique.fr

Entretien avec Sophie Lemaître, Docteure en droit, juriste 
Propos recueillis par Delphine Bauer
8 octobre 2025

Docteure en droit, Sophie Lemaître est passée par différents postes, de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture à Rome (Italie), à l’association Sherpa à Paris (France) sans oublier encore le centre de recherche U4 Anti-Corruption Resource Centre à Bergen (Norvège). Dans « Réduire au silence, comment le droit est perverti pour bâillonner médias et ONG » (éd. Rue de l’Échiquier), Sophie Lemaître analyse le phénomène du « lawfare » ou « guerre par le droit », qui vise à faire taire les voix dissidentes des activistes ou journalistes. La France n’est pas épargnée par le phénomène. Rencontre.

Actu-Juridique : Comment est née l’idée de cet essai ?

Sophie Lemaître : Cet essai résulte d’un processus long de plusieurs années. La première fois que j’ai été sensibilisée au fait que le droit pouvait servir à museler, c’était en 2011. Cette année-là, le livre « Noir Canada » [qui dénonce les abus commis par des multinationales canadiennes en Afrique, NDLR], écrit par Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, est interdit de vente à la suite d’une action en justice initiée par l’entreprise Barrick Gold. C’était une pure procédure-bâillon. J’étais jeune mais je m’en souviens bien, car j’ai été marquée par le fait que ce livre avait purement et simplement disparu des rayons. J’ai d’ailleurs dans ma bibliothèque l’un des derniers exemplaires. […]

AJ : Pourquoi parler de ces attaques est-il plus que jamais nécessaire ?

Sophie Lemaître : Parce que sans information, sans le travail des journalistes, comment pourrions-nous prendre des décisions en toute connaissance de cause ? Les attaques par le droit menacent la liberté de la presse, la liberté d’association et la liberté d’expression, et plus largement l’État de droit et notre démocratie. Le fait d’en parler est essentiel. Cela n’empêchera pas d’être poursuivi, mais cela générera du soutien des citoyens, de l’indignation. C’est le meilleur rempart contre un monde du silence que l’on tente de nous imposer. […]

Les essais d’Alain Deneault aux Éditions Rue de l’échiquier :

Une économie qui ne sait plus ce qu’elle compte. Entretien avec Alain Deneault

Cette entrevue avec Alain Deneault par François-Xavier Lavallée a été réalisée dans le cadre d’un projet de court-métrage sur l’industrie minière canadienne par les étudiant.e.s du Cégep de Sainte-Foy au printemps 2024. Puisque le projet a été avorté, cette capsule présente des extraits dont les thèmes sont identifiés dans les chapitres. Durée : 1 h 49 min 10 sec.

« […] L’essayiste vient de publier son nouvel ouvrage, Faire que !, dont la discussion traite partiellement. Nous le remercions chaleureusement. » – Source: Page YouTube de Bérénicius Potkinovitch

Les essais d’Alain Deneault 
(dont plusieurs sont mentionnés dans l'entretien)

Extraits de la discussion avec Alain Deneault sur le film La (très) grande évasion présenté à la Cinémathèque québécoise

Extraits de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau sur l’évasion fiscale suite à la projection du film La (très) grande évasion de Yannick Kergoat à la Cinémathèque québécoise le 30 septembre 2024.

Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 45 sec – 1/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 08 sec – 2/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 22 sec – 3/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 19 sec – 4/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 5 min 44 sec – 5/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 4 min 49 sec – 6/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 37 sec – 7/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 58 sec – 8/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 21 sec – 9/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 20 sec – 10/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 3 min 03 sec – 11/11

La tournée est une réalisation de Funambules Médias en collaboration avec les partenaires : AREQCaisse d’économie solidaire Desjardins, le syndicat des MétallosÉchec aux paradis fiscauxConseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais-CSNAttac-Québec, Éditions Écosociété.

« La Cinémathèque québécoise a reconduit le film pour une semaine supplémentaire jusqu’au 9 octobre. » – Cinéma sous les étoiles – Funambules Médias

Essais sur les paradis fiscaux d’Alain Deneault

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur est en librairie depuis le 3 octobre en Amérique du Nord et à paraître en Europe le 25 octobre 2024 !

Une omniprésence de TotalEnergies dans les stades et les musées

Le Monde

Par Roxana Azimi, Stéphane Mandard et Adrien Pécout
24 mai 2024

« Entre le mécénat culturel et le parrainage d’événements sportifs, les financements versés par la major pétrogazière pour soigner son image sont de plus en plus contestés.

En France, la fondation du groupe fonctionne avec un budget de 40 millions d’euros par an et finance, entre autres, un centre de formation, plusieurs institutions culturelles prestigieuses et nombre de manifestations sportives. Des parrainages de plus en plus contestés.

Pour trouver « un métier d’avenir » ou tout simplement « une deuxième chance », il suffit de traverser la rue Joséphine-Baker. Du moins, à en croire L’Industreet. Depuis fin 2020, ce « campus des nouveaux métiers de l’industrie » s’adresse aux jeunes de 18 à 30 ans. Sans condition de diplôme à l’entrée, il promet des « formations gratuites et qualifiantes » dans diverses filières (ligne de production automatisée, distribution d’énergie, robots assistés…). Tout cela payé par TotalEnergies, à Stains (Seine-Saint-Denis), par le biais de sa fondation d’entreprise.

Quand elle cherche à soigner son image, la major du pétrole et du gaz ne manque pas de faire savoir qu’elle est capable de bonnes actions pour la jeunesse et l’« insertion professionnelle ». Sa stratégie d’influence s’étend aussi à d’autres domaines de la société. Mécénat culturel, sponsoring sportif, financement de l’enseignement supérieur et de la recherche…

À travers ce soft power, concept habituellement réservé aux Etats, un message simple : le mastodonte de l’énergie affirme agir au nom de l’intérêt collectif, pas seulement pour les dividendes de ses actionnaires ou pour de nouveaux projets pétrogaziers aggravant le dérèglement climatique. Ce qui est très loin de convaincre le philosophe québécois Alain Deneault, auteur d’un essai cinglant, De quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’échiquier, 2017), pour qui cette stratégie est avant tout destinée à couper court à toute forme de critique. « Si vous donnez un petit peu d’argent à une association, si vous financez un musée, un programme patrimonial, une compétition de football, les bénéficiaires oseront moins mordre la main les nourrissant. »

Un budget quinquennal de 200 millions d’euros

En France, la Fondation TotalEnergies fonctionne avec un budget quinquennal de 200 millions d’euros, pour une période allant jusqu’à fin 2027. Soit 40 millions d’euros par an, dont près d’un quart pour L’Industreet, qui a accueilli quelque 300 élèves au cours de l’année écoulée. Une somme à mettre en perspective avec les bénéfices colossaux du groupe : de l’ordre de 19,8 milliards d’euros, à l’échelle mondiale, pour le seul exercice 2023.

C’est dès l’été 1992, peu après le Sommet de la Terre à Rio, que la major se dote d’une fondation d’entreprise – la loi française autorise une telle structure juridique depuis 1990, pour des œuvres d’intérêt général. Durant les premières années, au risque de nager en plein paradoxe, ses contributions vont d’abord à la protection des océans et à la biodiversité marine. Comme s’il s’agissait de contrebalancer le fait que, durant la même décennie, elle « deviendra un acteur majeur » – elle le dit elle-même – des forages pétroliers en mer très profonde (deep offshore).

A la différence d’un parrainage (sponsoring,en anglais), le mécénat permet une réduction d’impôt allant jusqu’à 60 % du montant offert. Prérequis : les dons doivent se faire « sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire », rappelle la loi. Pourtant, dans le domaine culturel, les largesses défiscalisées d’un mécène se rapprochent parfois d’opérations plus classiques de publicité. Elles génèrent des « retombées majeures en termes d’image et de notoriété », précise la Cour des comptes dans un rapport de 2018.

Sur les routes du populaire Tour de France

La Fondation TotalEnergies a déjà franchi le seuil de bon nombre d’institutions culturelles de prestige, à l’instar du Louvre, du Palais de Tokyo, du Musée du quai Branly ou de l’Opéra de Paris. « Dans les coulisses du pouvoir, les expositions servent aussi de levier diplomatique à la multinationale », pour faciliter ses activités à l’étranger, considère l’ONG Greenpeace, dans une série de documentaires diffusés en 2021 sur l’« emprise Total ».

Hors du mécénat, TotalEnergies refuse de préciser quel est le montant pour ses campagnes publicitaires. Avec le parrainagesportif, l’idée est d’« accentuer [un] ancrage territorial », explique le groupe aux quelque 3 300 stations-service dans l’Hexagone. Celui-ci, par ailleurs fournisseur d’électricité et de gaz auprès de particuliers, a renforcé sa présence autour des terrains de rugby. Partenaire de la Coupe du monde 2023 en France, il est aussi devenu, ces derniers mois, celui du championnat national, le Top 14, et des joueurs du XV de France. En parallèle, la marque continue de s’afficher sur la tenue du club de Pau – non loin de l’ancien gisement gazier de Lacq, découvert en 1951.

En juillet, le grand public retrouvera les couleurs de TotalEnergies sur les routes du très populaire Tour de France : dans la caravane publicitaire et sur le maillot de l’équipe cycliste du même nom. L’entreprise déclare lui verser autour de 10 millions d’euros par an – de quoi classer les coureurs dans la seconde moitié de peloton.

Le ballon rond reste le principal engagement sportif de la compagnie, avec plus de 100 millions d’euros entre 2016 et 2024, selon nos informations. Il passe par l’Afrique qui « fait partie intégrante de l’ADN de TotalEnergies », selon son PDG, Patrick Pouyanné. La major est le principal partenaire de la Confédération africaine de football (CAF) depuis 2016. Toutes les compétitions organisées par la CAF portent son nom, y compris la célèbre « CAN », rebaptisée « Coupe d’Afrique des nations TotalEnergies ». La marque est partout : sur les panneaux publicitaires autour du terrain, derrière les entraîneurs lors de conférences de presse, sur le trophée remis au meilleur joueur du match…

Le veto d’Anne Hidalgo

Mais pas de logo bariolé en perspective pour les Jeux olympiques et paralympiques de l’été 2024, à Paris. Malgré la perspective d’un chèque de 130 millions d’euros pour le comité d’organisation, Anne Hidalgo y a mis son veto, en juin 2019. « Il était inconcevable d’associer les Jeux à un grand prédateur qui nous mène dans le mur en matière de climat et de le laisser utiliser ces Jeux pour une opération de pur greenwashing », déclarela maire socialiste de la capitale. Un affront pour la multinationale, qui aurait voulu profiter du rayonnement de la compétition la plus regardée au monde.

« Les raisons de la maire de Paris étaient principalement d’ordre politique, commente Jacques-Emmanuel Saulnier, actuel délégué général de la fondation, et directeur par intérim de la communication du groupe. Au-delà des Jeux, il est regrettable que TotalEnergies serve régulièrement de punching-ball à la classe politique française et à des ONG. »

Dans certains musées aussi, le mécène commence à devenir encombrant. En 2018, tout de noir vêtus, des militants de l’ONG américaine 350.org se rendent au Louvre. Ils s’allongent au pied du Radeau de la Méduse, de Géricault. Aujourd’hui, l’établissement ne fait plus appel au géant pétrogazier. Discrètement, en 2021, l’Opéra de Lyon ainsi que la biennale d’art contemporain de la ville ont aussi rompu les liens. « Nos actions ont porté leurs fruits », se félicite Clémence Dubois, directrice adjointe des campagnes mondiales de 350.org.

Jacques-Emmanuel Saulnier l’assure : l’arrêt de partenariats ne le déstabilise guère. « Un mécénat interrompu, c’est autant d’argent disponible pour d’autres », préfère-t-il philosopher, affirmant avoir « plus de demandes » que de désistements.

« Bien hypocrite »

Plusieurs partenaires de longue date semblent encore attachés à cette manne. Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, s’est même démené pour obtenir une dotation à la hausse (500 000 euros en 2023). « Nous sommes une petite structure, nous avons besoin de cet argent », justifie l’ancien ministre de la culture, assurant « être totalement libre de sa programmation ».

« Quand une marque fait l’objet de contestations publiques, nous sommes bien sûr attentifs, mais nous n’avons pas jugé opportun de renoncer au soutien ancien de la Fondation TotalEnergies », poursuit Martin Ajdari, directeur général adjoint de l’Opéra de Paris. Lui évoque plus précisément OpérApprentis, programme de découverte à destination de jeunes adultes.

Quant au président de la Philharmonie de Paris, Olivier Mantei, il estime que « ce serait bien hypocrite de boycotter TotalEnergies tout en continuant à utiliser du kérosène pour faire venir des artistes du monde entier ». Son institution touche 200 000 euros par an pour Démos, dispositif d’éducation musicale à vocation sociale. Une façon comme une autre, pour l’entreprise, de faire baisser d’un ton les concerts de critiques.


Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie, ce documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault – publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété – est une réalisation de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

À propos du «Totalitarisme pervers»

Image : Revue Illusio n° 20 – 2023

À propos du «Totalitarisme pervers». Entretien avec Alain Deneault par Fabien Lebrun dans la Revue Illusio n° 20 – 2023 – Totalitaire. Voici un extrait:

« […] La force des multinationales repose donc sur leur capacité à exister de chaque côté des frontières à travers des entités telles que des filiales qui sont indépendantes les unes des autres en droit. Elles peuvent ainsi s’adresser des factures, se prêter des fonds voire se poursuivent en justice artificiellement lorsqu’elles sont téléguidées d’assez loin. Pour le dire autrement, la multinationale n’existe pas en droit, elle ne constitue pas un sujet de droit. N’existent de ce point de vue que les centaines de composantes qui constituent le groupe de la multinationale de manière indépendante, selon le droit de chaque pays. Et les multinationales qui se targuent tellement de respecter la loi le font dans la mesure où telle filiale enregistrée dans tel pays respecte la loi dudit État tandis qu’une autre se conforme à une autre législation où elle est ailleurs enregistrée. Cela donne évidemment le loisir pour les multinationales d’inscrire leurs activités en fonction du degré de clémence des États qui les accueillent : pratiquer l’évitement fiscal en Suisse ou aux Bermudes, extraire un pétrole polluant en Alberta, exploiter de force des travailleurs via un partenaire au Myanmar, coloniser un pays entier au Gabon ou au Congo-Brazzaville, polluer massivement le Delta du Niger, profiter d’une situation de quasimonopole en situation de boycottage international en Afrique du Sud, jouir des bénéfices d’une intervention militaire franco-britannique en Lybie… » – Alain Deneault