L’« extrême centre », un extrémisme qui peut mener à l’autoritarisme

Le Monde

Par  Ariane Ferrand
15 janvier 2025

Outre l’extrême gauche et l’extrême droite, il y aurait, d’après l’historien Pierre Serna, un extrémisme du centre présent en France dès la Révolution. Il est aujourd’hui incarné par Emmanuel Macron.

Histoire d’une notion. Le 18 avril 2022, à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron, qui brigue un deuxième mandat, décrit le champ politique en ces termes : « Les trois quarts des électeurs (…) se sont exprimés pour trois projets. Un projet d’extrême droite. (…) Un projet d’extrême gauche. (…) Un projet d’extrême centre, si on veut qualifier le mien dans le champ central. »

[…] Pierre Serna s’inspire des ouvrages de l’écrivain italien Leonardo Sciascia, qui analyse, dans son essai Nero su Nero (1979) (Noir sur noir. Journal de dix années, 1969-1979, Christian Bourgeois Editeur, 1998), un extrémisme du centre à l’œuvre, en Italie, durant les années de plomb – fin des années 1960 au début des années 1980. Aux yeux de l’historien français, ce concept désigne des individus, des groupes ou des partis se réclamant du centre du spectre politique, à l’idéologie fluctuante et dont le caractère extrême renvoie à l’intolérance dont ils font preuve à l’égard de leurs opposants ainsi qu’à leur usage d’un pouvoir exécutif fort. L’expression définie par Pierre Serna a ensuite séduit d’autres penseurs: le politiste anglais Tariq Ali en 2005 et le philosophe Alain Deneault en 2016. […] »

Une omniprésence de TotalEnergies dans les stades et les musées

Le Monde

Par Roxana Azimi, Stéphane Mandard et Adrien Pécout
24 mai 2024

« Entre le mécénat culturel et le parrainage d’événements sportifs, les financements versés par la major pétrogazière pour soigner son image sont de plus en plus contestés.

En France, la fondation du groupe fonctionne avec un budget de 40 millions d’euros par an et finance, entre autres, un centre de formation, plusieurs institutions culturelles prestigieuses et nombre de manifestations sportives. Des parrainages de plus en plus contestés.

Pour trouver « un métier d’avenir » ou tout simplement « une deuxième chance », il suffit de traverser la rue Joséphine-Baker. Du moins, à en croire L’Industreet. Depuis fin 2020, ce « campus des nouveaux métiers de l’industrie » s’adresse aux jeunes de 18 à 30 ans. Sans condition de diplôme à l’entrée, il promet des « formations gratuites et qualifiantes » dans diverses filières (ligne de production automatisée, distribution d’énergie, robots assistés…). Tout cela payé par TotalEnergies, à Stains (Seine-Saint-Denis), par le biais de sa fondation d’entreprise.

Quand elle cherche à soigner son image, la major du pétrole et du gaz ne manque pas de faire savoir qu’elle est capable de bonnes actions pour la jeunesse et l’« insertion professionnelle ». Sa stratégie d’influence s’étend aussi à d’autres domaines de la société. Mécénat culturel, sponsoring sportif, financement de l’enseignement supérieur et de la recherche…

À travers ce soft power, concept habituellement réservé aux Etats, un message simple : le mastodonte de l’énergie affirme agir au nom de l’intérêt collectif, pas seulement pour les dividendes de ses actionnaires ou pour de nouveaux projets pétrogaziers aggravant le dérèglement climatique. Ce qui est très loin de convaincre le philosophe québécois Alain Deneault, auteur d’un essai cinglant, De quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’échiquier, 2017), pour qui cette stratégie est avant tout destinée à couper court à toute forme de critique. « Si vous donnez un petit peu d’argent à une association, si vous financez un musée, un programme patrimonial, une compétition de football, les bénéficiaires oseront moins mordre la main les nourrissant. »

Un budget quinquennal de 200 millions d’euros

En France, la Fondation TotalEnergies fonctionne avec un budget quinquennal de 200 millions d’euros, pour une période allant jusqu’à fin 2027. Soit 40 millions d’euros par an, dont près d’un quart pour L’Industreet, qui a accueilli quelque 300 élèves au cours de l’année écoulée. Une somme à mettre en perspective avec les bénéfices colossaux du groupe : de l’ordre de 19,8 milliards d’euros, à l’échelle mondiale, pour le seul exercice 2023.

C’est dès l’été 1992, peu après le Sommet de la Terre à Rio, que la major se dote d’une fondation d’entreprise – la loi française autorise une telle structure juridique depuis 1990, pour des œuvres d’intérêt général. Durant les premières années, au risque de nager en plein paradoxe, ses contributions vont d’abord à la protection des océans et à la biodiversité marine. Comme s’il s’agissait de contrebalancer le fait que, durant la même décennie, elle « deviendra un acteur majeur » – elle le dit elle-même – des forages pétroliers en mer très profonde (deep offshore).

A la différence d’un parrainage (sponsoring,en anglais), le mécénat permet une réduction d’impôt allant jusqu’à 60 % du montant offert. Prérequis : les dons doivent se faire « sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire », rappelle la loi. Pourtant, dans le domaine culturel, les largesses défiscalisées d’un mécène se rapprochent parfois d’opérations plus classiques de publicité. Elles génèrent des « retombées majeures en termes d’image et de notoriété », précise la Cour des comptes dans un rapport de 2018.

Sur les routes du populaire Tour de France

La Fondation TotalEnergies a déjà franchi le seuil de bon nombre d’institutions culturelles de prestige, à l’instar du Louvre, du Palais de Tokyo, du Musée du quai Branly ou de l’Opéra de Paris. « Dans les coulisses du pouvoir, les expositions servent aussi de levier diplomatique à la multinationale », pour faciliter ses activités à l’étranger, considère l’ONG Greenpeace, dans une série de documentaires diffusés en 2021 sur l’« emprise Total ».

Hors du mécénat, TotalEnergies refuse de préciser quel est le montant pour ses campagnes publicitaires. Avec le parrainagesportif, l’idée est d’« accentuer [un] ancrage territorial », explique le groupe aux quelque 3 300 stations-service dans l’Hexagone. Celui-ci, par ailleurs fournisseur d’électricité et de gaz auprès de particuliers, a renforcé sa présence autour des terrains de rugby. Partenaire de la Coupe du monde 2023 en France, il est aussi devenu, ces derniers mois, celui du championnat national, le Top 14, et des joueurs du XV de France. En parallèle, la marque continue de s’afficher sur la tenue du club de Pau – non loin de l’ancien gisement gazier de Lacq, découvert en 1951.

En juillet, le grand public retrouvera les couleurs de TotalEnergies sur les routes du très populaire Tour de France : dans la caravane publicitaire et sur le maillot de l’équipe cycliste du même nom. L’entreprise déclare lui verser autour de 10 millions d’euros par an – de quoi classer les coureurs dans la seconde moitié de peloton.

Le ballon rond reste le principal engagement sportif de la compagnie, avec plus de 100 millions d’euros entre 2016 et 2024, selon nos informations. Il passe par l’Afrique qui « fait partie intégrante de l’ADN de TotalEnergies », selon son PDG, Patrick Pouyanné. La major est le principal partenaire de la Confédération africaine de football (CAF) depuis 2016. Toutes les compétitions organisées par la CAF portent son nom, y compris la célèbre « CAN », rebaptisée « Coupe d’Afrique des nations TotalEnergies ». La marque est partout : sur les panneaux publicitaires autour du terrain, derrière les entraîneurs lors de conférences de presse, sur le trophée remis au meilleur joueur du match…

Le veto d’Anne Hidalgo

Mais pas de logo bariolé en perspective pour les Jeux olympiques et paralympiques de l’été 2024, à Paris. Malgré la perspective d’un chèque de 130 millions d’euros pour le comité d’organisation, Anne Hidalgo y a mis son veto, en juin 2019. « Il était inconcevable d’associer les Jeux à un grand prédateur qui nous mène dans le mur en matière de climat et de le laisser utiliser ces Jeux pour une opération de pur greenwashing », déclarela maire socialiste de la capitale. Un affront pour la multinationale, qui aurait voulu profiter du rayonnement de la compétition la plus regardée au monde.

« Les raisons de la maire de Paris étaient principalement d’ordre politique, commente Jacques-Emmanuel Saulnier, actuel délégué général de la fondation, et directeur par intérim de la communication du groupe. Au-delà des Jeux, il est regrettable que TotalEnergies serve régulièrement de punching-ball à la classe politique française et à des ONG. »

Dans certains musées aussi, le mécène commence à devenir encombrant. En 2018, tout de noir vêtus, des militants de l’ONG américaine 350.org se rendent au Louvre. Ils s’allongent au pied du Radeau de la Méduse, de Géricault. Aujourd’hui, l’établissement ne fait plus appel au géant pétrogazier. Discrètement, en 2021, l’Opéra de Lyon ainsi que la biennale d’art contemporain de la ville ont aussi rompu les liens. « Nos actions ont porté leurs fruits », se félicite Clémence Dubois, directrice adjointe des campagnes mondiales de 350.org.

Jacques-Emmanuel Saulnier l’assure : l’arrêt de partenariats ne le déstabilise guère. « Un mécénat interrompu, c’est autant d’argent disponible pour d’autres », préfère-t-il philosopher, affirmant avoir « plus de demandes » que de désistements.

« Bien hypocrite »

Plusieurs partenaires de longue date semblent encore attachés à cette manne. Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, s’est même démené pour obtenir une dotation à la hausse (500 000 euros en 2023). « Nous sommes une petite structure, nous avons besoin de cet argent », justifie l’ancien ministre de la culture, assurant « être totalement libre de sa programmation ».

« Quand une marque fait l’objet de contestations publiques, nous sommes bien sûr attentifs, mais nous n’avons pas jugé opportun de renoncer au soutien ancien de la Fondation TotalEnergies », poursuit Martin Ajdari, directeur général adjoint de l’Opéra de Paris. Lui évoque plus précisément OpérApprentis, programme de découverte à destination de jeunes adultes.

Quant au président de la Philharmonie de Paris, Olivier Mantei, il estime que « ce serait bien hypocrite de boycotter TotalEnergies tout en continuant à utiliser du kérosène pour faire venir des artistes du monde entier ». Son institution touche 200 000 euros par an pour Démos, dispositif d’éducation musicale à vocation sociale. Une façon comme une autre, pour l’entreprise, de faire baisser d’un ton les concerts de critiques.


Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie, ce documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault – publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété – est une réalisation de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

Le « wokisme » déconstruction d’une obsession française

Image Laurent Corvaisier

Le Monde

« […] La polarisation des positions conduit certains intellectuels à vouloir sortir de ce face-à-face jugé stérile et parfois violent. Et à repérer des traits communs dans les deux « camps ». Ainsi, « sans vouloir renvoyer dos à dos les progressistes et les conservateurs », Alain Deneault, qui enseigne la philosophie à l’université de Moncton, au Canada, critique aussi bien « la gauche cannibale » que « la droite vandale », à savoir le progressisme proactif et le conservatisme agressif qui caractériseraient ces deux « identitarismes » (Mœurs, Lux, 2022). L’un qui inscrit le sujet dans une communauté discriminée, l’autre qui l’enferme dans une identité blanche et enracinée.[…] »

Un article de Nicolas Truong
L'extrait de l'essai Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale d'Alain Deneault publié chez Lux Éditeur est à la page 24
23 juin 2023 

Au procès de Total pour ses projets en Ouganda et Tanzanie : « C’est la survie de l’humanité qui est en jeu »

Crédits : Robin Letellier/SIPA – Droits d’auteur : Robin Letellier

Le Monde

« Dans son livre « De quoi Total est-elle la somme ?  », le philosophe québécois Alain Deneault avançait en 2017 que cet argument de l’impuissance, face à la complexité d’une réalité qu’il serait impossible de maîtriser en tout lieu et en tout temps, aboutirait au fait que les multinationales ne rendent jamais de comptes. En se soustrayant aux justices locales, les multinationales deviendraient ainsi plus puissantes que les Etats. « Il faut en finir avec l’impunité des multinationales » a déclaré l’insoumise Manon Aubry à la sortie de l’audience.» – Le Monde

Par Caroline-Michel Aguirre
8 décembre 2022

« Le Système Total. Anatomie d’une multinationale de l’énergie » : Arte dans les coulisses de l’entreprise la plus détestée de France

Image © Morgane Productions

Le Monde

«Trois reportages en Ouganda et au Texas mettent en doute la conversion verte du groupe TotalEnergies, qui se présente comme un acteur de la transition énergétique. […] Les interventions du « PDG aux 1 000 filiales » sont rares et brèves ; celles du philosophe canadien Alain Deneault nombreuses et longues, assorties d’un commentaire ironique sur « le plaisir que ces ingénieurs prennent à parler éoliennes

Par Catherine Pacary
8 novembre 2022
Un documentaire librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété.