L’intellectuel à la télévision

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Le Devoir 
Opinions-Idées
Par Alain Deneault
22 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.


Les essais d’Alain Deneault