Aller au contenu

Alain Deneault

Docteur en philosophie, enseignant, essayiste

  • Essais
  • Actualités
  • Articles
  • Entrevues et conférences
  • Engagements
    • Entretiens généraux
    • Discussion et débats
    • Discours
    • Instances parlementaires
  • Art et cinéma
    • Art et culture
    • Documentaires
    • Idéateur
  • Médias
    • Galerie photos
    • Revue de presse
      • Faire que !
      • Mœurs
  • Contact

Étiquette : Cour européenne

La marque

Photo © La Presse Canadienne/AP/Gene J. Puskar

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 juin 2026

Vraiment ! Ça manquait à Caraquet, un tel restaurant ?

McDonald’s, c’est toute une marque ! Une marque sur la ville. Une balafre.

Ce symbole chargé frappe les imaginaires. Et contamine tout le reste.

Le climatologue Will Stephen y fait référence, au début du siècle, dans ses recherches sur notre nouvelle ère, l’« Anthropocène », celle dans laquelle les sujets humains, constitués autour du projet industriel et capitaliste occidental, dominent toutes les autres espèces. Pour témoigner de notre emprise néfaste sur le vivant et les territoires, ce scientifique australien a établi en 2004 un tableau de bord attestant de phénomènes néfastes à l’échelle mondiale, convergents. Ce sont ses « bâtons de hockey ». On y remarque un très grand nombre de phénomènes s’imposant de manière croissante. Fulgurante même ! La démographie est en hausse, l’érosion des sols agraires augmente, tout comme la destruction des étendues forestières. La consommation d’eau monte en flèche, l’urbanisation est effrénée, la disparition de la biodiversité est effarante…

D’autres critères cités dans le tableau sont plutôt symptomatiques, comme la production de papier, la vente de téléphones cellulaires ou… l’ouverture de restaurants McDonald’s (troisième graphique de la troisième ligne). Pour les spécialistes de l’effondrement du vivant et des civilisations en lien avec la surproduction à l’occidentale, ce point est parlant : lorsqu’une société accepte l’ouverture d’un nouveau restaurant McDonald’s, ici symbole de toutes les entreprises multinationales, elle contribue à rendre le monde de moins en moins habitable pour les espèces, y compris beaucoup de communautés humaines.

À ce marqueur d’ordre écologique s’ajoute celui de la santé. La même année que Will Stephen produisait ses données troublantes, Morgan Spurlock lançait au cinéma son documentaire Super Size Me ! (La Malbouffe à l’américaine, en français). Apparaissant lui-même à l’écran, le réalisateur filme sa conversion diététique alors qu’il entreprend de ne plus manger que des produits McDonald’s, matin, midi et soir, et ce, pendant un mois. Il se donne aussi pour consigne de toujours acquiescer lorsqu’on l’invite au restaurant à augmenter la taille des portions. Il réagit ainsi à plusieurs décisions de justice qui déboutent des clients de McDonald’s ayant poursuivi la firme aux États-Unis, la présentant comme responsable de leurs problèmes de santé.

Résultat des courses : après quelques semaines seulement, on voit le sujet de sa propre expérience devenir livide, dépourvu d’énergie, dépressif. Sa libido est à zéro. Son médecin lui enjoint de mettre fin à son aventure étant donné les problèmes de foie, les enjeux cardiaques, l’augmentation du cholestérol et l’importante prise de poids observés chez lui. Du reste, des diététiciennes et médecins, entre autres scientifiques, sont cité.es pour attester de ces problèmes à l’échelle sociale.

En l’évoquant implicitement, Eric Schlosser venait de décrire les maux de la restauration rapide en matière d’agriculture et de condition de travail, dans son livre et son documentaire intitulés Fast-Food Nation.

Il fut un temps où McDonald’s attaquait tous azimuts des gens informés qui la critiquaient. Mais son armée d’avocats ne lui suffisait pas. Pis, elle passait pour une entreprise réfractaire au débat public et ainsi s’enfonçait. Rappelons le « McLibel », soit le plus long procès de l’histoire du Royaume-Uni. Les citoyens David Morris et Helen Steel ont dû se rendre jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, après onze ans de démarches judiciaires, pour obtenir gain de cause. Il et elle avançaient, sur des bases scientifiques, que l’entreprise pratiquait un marketing agressif, maltraitait les animaux, polluait les territoires et surexploitait du personnel, en plus d’offrir une alimentation jugée néfaste. En droit, cela permettait évidemment aussi à l’entreprise de répliquer et d’exprimer son point de vue, dans l’esprit du débat public.

Dans son célèbre livre No logo, l’essayiste Naomi Klein vit en cette démarche judiciaire une façon pour les entreprises de se nuire. Alors qu’elle cherche à faire taire ses détracteurs, elle braque au contraire les projecteurs sur leurs allégations. Ces procédures constituent une mauvaise publicité.

Depuis, bien des médias ont parlé librement de la firme aux deux arches. En 2022, une recherche de l’émission « Cash Investigation », diffusée par la télévision publique française, a proposé un long reportage, accompagné d’une diététicienne, sur son marketing orienté vers les enfants, sans négliger la question des conditions de travail.

Bref, la messe est dite : la marque détonne au-delà de ce qu’elle vise à représenter et s’érige comme le symbole d’un mode controversé d’exploitation et d’alimentation. Donald Trump s’en réclame à la Maison Blanche, une partie de sa clientèle propalestinienne la boycotte…

Maintenant, pourquoi diantre est-ce l’enseigne clinquante de cette entreprise qu’une ville voudrait désormais comme vitrine ?

La question se pose surtout pour Caraquet. L’autoproclamée « capitale de l’Acadie » s’est distinguée, dans la Péninsule acadienne et au-delà, comme le lieu de la finesse et du bon goût, attirant un public cultivé par ses cafés, ses restaurants, son théâtre, ses salles de spectacles, son cinéma, ses expositions et ses festivals. Elle s’est érigée en « Plateau Mont-Royal » de l’Acadie, son boulevard Saint-Pierre étant une sorte de rue Saint-Denis d’ici. Or, oublie-t-on que c’est précisément l’ouverture de restaurants McDonald’s, d’abord au sud puis aujourd’hui au nord de ladite rue, à l’échelle du quartier, qui a marqué le début de la fin concernant le statut de cette artère montréalaise? La voici devenue aujourd’hui un vulgaire axe commercial comme il y en a mille.

À l’époque où des villes deviennent des marques, ce que regrette à juste titre mais démontre rigoureusement le sociologue Christian Salmon dans Storytelling (La Découverte, 2007), il est stupéfiant qu’une ville mette en cause la sienne parce qu’elle en attire une autre qui la dessert.

Au-delà des seuls enjeux d’image et de réputation, en invitant ce mastodonte de l’industrie alimentaire, la municipalité risque de détourner une partie de la clientèle des petits établissements locaux et les priver ainsi de leurs faibles marges. Et ce, au point de les pousser à la fermeture, elles qui donnent pourtant à la ville l’allure qu’elle chérit.

Lire
Tous les articles d’Alain Deneault – Acadie Nouvelle
Voir – Articles par Alain Deneault
Publié le 29 juin 2026
Catégorisé comme Non classé Étiqueté Acadie, Acadie Nouvelle, Alain Deneault, Alimentation, Alimentation néfaste, Animaux, Article, Avocats, États-Unis, Biodiversité, Boycot, Capitale, Capitalisme, Caraquet, Cash Investigation, Christian Salmon, Citoyens, Communautés, Cour européenne, David Morris, Destruction, Diététiciennes, Donald Trump, Droit, Entreprise, Eric Schlosser, Fast-Food Nation, Forêts, Helen Steel, Industrie alimentaire, Maison blanche, Malbouffe, Maltraitance animaux, Médecins, McDonald's, McLibel, Morgan Spurlock, Multinationales, Naomi Klein, No logo, Palestiniens, Péninsule acadienne, Plateau Mont-Royal, Procédures judiciares, Public, Restaurant, Storytelling, Super Size me !, Surexploitation, Symbole, Ville, Will Stephen

  • YouTube
Alain Deneault
Politique de confidentialité et conditions d’utilisation
Fièrement propulsé par WordPress
Chargement des commentaires…