
Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
8 septembre 2026
Le malaise est survenu il y a quinze ans, lorsque le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a déclaré avoir de l’étudiant à vendre au monde des affaires. Intégrée aux logiques de marché et gérée par un conseil d’administration constitué de représentants de grandes entreprises, cette université faisait gaiement dans le commerce : « On produit à l’université des cerveaux adaptés aux besoins de l’entreprise ». Il revenait à la classe entrepreneuriale de les acheter sous la forme de contributions.
La population étudiante, qui trouvait vraiment très chers les diplômes qu’on lui vendait comme un avantage concurrentiel sur le marché du travail, découvrait soudainement qu’elle constituait en réalité elle-même la marchandise, et qu’elle payait de surcroît pour le devenir. Une marchandise qui assure les coûts de sa propre transformation… même Karl Marx n’en aurait pas fait le cauchemar.
La déclaration du recteur Breton avait ceci de choquant qu’elle rimait avec une proposition faite auparavant par Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, l’équivalent de TVA en France. Sa chaîne, expliquait-il, avait pour mission de conditionner le cerveau des téléspectateurs afin qu’ils avalisent le message publicitaire à venir : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». L’université de marché suivait le terrible adage, mais sur un mode plus noble, plus opérationnel.
Le symptôme le plus douloureux de cet état de fait tient dans la marginalisation progressive et inexorable des humanités. La théologie, la philosophie, la littérature, l’histoire, la sociologie, l’histoire de l’art…, soit les disciplines phares qui régissaient jadis la pensée, sont devenues à l’université des formations d’appoint. Puis, on les a réduits à des cours de service tournés vers les domaines porteurs, pour les reléguer au statut d’options, qu’on se permet de supprimer dès qu’elles ne résistent pas aux verdicts du marché. Si on les enseigne encore, c’est dans un champ de ruines.
Le tout se fait de manière souriante, festive, parfois gaga, à la mode de l’entreprise, sous la supervision totalitaire de Chief Happiness Officers. (Quiconque trouverait l’image trop forte pourrait lire, de l’historien Johann Chapoutot, Libre d’obéir. Le management du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.)
Le philosophe Gilles Deleuze disait de la philosophie qu’elle est celle que s’empressent d’attaquer les régimes totalitaires dès lors qu’ils s’approchent du pouvoir. Elle leur est insupportable, elle lance du sable dans l’engrenage, remet en cause les termes idéologiques qui structurent des décisions abusives ou aliénantes, repère la fausse monnaie de la pensée… Cela vaut également pour la littérature ou pour les sciences sociales de type critique.
L’intelligence artificielle saura toujours mettre dans la bouche des gestionnaires des allocutions ronflantes réitérant l’importance de la culture et de la critique, au moment même où ils s’y attaqueront. Ce sera l’occasion de beaux discours et de partenariats de façade, qui s’accompagneront d’antiennes sur la pensée créative, les innovations ou encore l’art de « penser en dehors de la boîte » pour ceux qui les anglicismes ne rebutent pas. (D’ailleurs, a-t-on déjà entendu des gens authentiquement créatifs parler de leur travail en ces termes éculés ?) Ce seront trop souvent ces mêmes technocrates qui étoufferont la créativité dans des cibles, objectifs et protocoles standardisés. Et opposeront à toute proposition les objections usuelles : « ce n’est pas ainsi que ça marche », « ça ne s’est jamais fait comme ça », « il faut suivre la directive »… Ceux-là nous diront : bienvenue en médiocratie.
Les fascicules des institutions de savoir et leur imagerie publicitaire achèvent de faire disparaître le livre. On nous montre les sempiternels clichés d’étudiant.es en pamoison devant un robot, maîtrisant l’appareillage sophistiqué d’un laboratoire ou s’intégrant à la machine informatique au point d’en devenir une composante. À collectionner ces dépliants et vidéos, on déduit qu’il ne se trouve plus personne à l’Université pour s’étonner de l’actualité des Pensées de Pascal ni méditer sur les exégèses sidérantes d’une philosophe féministe comme Françoise Gange.
Un interlude surviendra le temps d’un salon du livre ou d’une vitrine en bibliothèque.
S’il reste des personnes vaillantes et inspirantes dans tous les corps de métiers, on ne s’empêchera pas de regretter sur ce sujet l’échec tendanciel des personnels en orientation et en recrutement, ainsi que leurs administrations de tutelle, qui ont si lourdement subordonné l’université aux parcours fléchés, à la restrictive professionnalisation et au seul placement. Certes, il faut bien un jour « travailler », mais ne faut-il pas aussi devenir citoyen éclairé ?
Cet été, j’ai croisé en Acadie à deux occasions de jeunes adultes pris dans leur profession tout en se disant passionnés d’histoire. Ils s’abonnent à des magazines, suivent quelques auteurs et peuvent parler en dilettante de telle ou telle période donnée. « Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir étudier ces connaissances à l’université? », leur demandé-je sur-le-champ. Leur réponse laisse pantois. Ce n’est même pas que les études coûtent trop cher ou que l’idée de rester assis dans une classe les repousse, mais qu’ils n’ont tout simplement jamais eu vent de cette possibilité. L’université ressemble tellement à un business qui s’adresse à d’autres business qu’on en oublie la possibilité de la fréquenter pour des raisons d’abord vocationnelles. Ainsi se trouve-t-elle dévoyée.
L’ironie de la chose, si on tient obstinément à penser en termes commerciaux, c’est que l’université, dans son virage entrepreneurial, dans son enfermement idéologique, dans sa conversion au management capitaliste, perd de vue ce qu’elle appelle froidement de nouvelles « parts de marché », et s’en prive.
Des gens persistent pourtant, en raison du respect qu’ils se doivent à eux-mêmes, à ne pas « investir » dans leur « capital savoir » afin d’être « concurrentiels » sur le « marché du travail », le jour où ils seraient « demandeurs d’emploi » afin de devenir une « ressource humaine » « solvable ». Ils savent valoir mieux. Or, d’eux, l’université se détourne du fait de ne plus connaître leur langue.
Bonne rentrée.
