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Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
26 octobre 2026
J’ai entendu, en suivant le Téléjournal de Radio-Canada Acadie du 21 octobre, qu’à l’Île-de-Lamèque, je faisais partie d’un monde particulier, un « même groupe », ce monde-là, un autre monde. Ce monde dont je ferais partie, je ne le connaissais guère avant d’apprendre que les dernières tourbières de Lamèque se trouvent menacées de saccage par des entrepreneurs goulus et des gens intellectuellement mus par le monocritère de l’emploi. J’ai rencontré ce monde dit mien pour la première fois la semaine dernière dans une réunion du conseil municipal. Nous manifestions notre désapprobation face au sort réservé à ces étendues millénaires qui protègent nos nappes phréatiques, nous gardent de graves inondations, captent le carbone généré par les industries bouleversant le climat et embellissent nos vies. Je peine encore à nommer ces camarades, mais à entendre la mairesse, nous serions « les mêmes », et réductibles à ce titre.
Nous, les « mêmes », sommes toutes et tous citoyens d’un territoire insulaire que nous préférons vivant que mort. Et nous plaçons nos compétences au service de cette île. Nous nous découvrons juriste, biologiste, historien, journaliste, artiste, philosophe, notamment, parmi des gens vaillamment investis dans notre communauté sans titre particulier. Plus de 450 personnes se sont nommément prononcées contre ce projet, un nombre de gens considérable au vu de notre démographie. Mais à la télévision, foi de discours de mairesse, nous ne sommes que « les mêmes », cantonnés, voire déclassés.
Le processus en cours nous rend ainsi visibles, assimilables et vulnérables. À ce stade-ci, seuls ceux qui s’opposent au projet de saccage doivent se découvrir, par des lettres et par des manifestations diverses. Nous devons nous exposer en tant qu’on appartient à ce monde-là. Les plus lettrés d’entre nous écrivent des missives. On en profite pour nous isoler encore plus. C’est seulement eux « autres », on les connaît, on les reconnaît. Et en les altérant de leur personne, on n’a plus à tenir compte de leurs arguments.
Aparté : si on est adulte, l’Halloween n’est pas que l’occasion de se déguiser en Batman. Cette fête d’abord païenne se veut le moment de marquer un lien de fidélité nous unissant aux morts. Cette année, je dédie le tournant des mois d’octobre à novembre à la mémoire de Claude Snow. Ce défenseur calme mais intransigeant de la cause des marginalisés sociaux les accompagnait dans l’écriture de lettres à différentes instances publiques et pouvoirs privés, pour qu’ils fassent connaître eux aussi leur pensée, malgré des problèmes de littéracie. Ils pouvaient à leur tour peser dans les discussions publiques. Aussi, monsieur Snow prolongeait son action communautaire au plan politique afin qu’elle contribue à réformer en profondeur les institutions sociales.
Bref, me voici du même monde que du monde que je ne connaissais pas avant que cette cause nous fasse à peine nous rencontrer. C’est nous, « ce monde-là ».
Heureusement pour la mairesse et le conseil municipal, il subsiste par ailleurs le vrai monde, le monde de référence, du bon monde, « et les entrepreneurs », dixit la mairesse. Ce monde vrai a pour curieuse caractéristique d’être très virtuel. Il reste, lui, anonyme lorsqu’il approuve le projet de destruction des tourbières, voire le conduit activement et le promeut à ce titre, tandis que les opposants doivent se déclarer.
Ce monde aussi vrai que mystérieux a suivi les représentations faites par l’entreprise qui se frotte les mains et salive devant les profits qui s’annoncent. À moins que ce ne soit les mêmes ? Oh ! Ces profits ne sont pas considérables, tout au plus une ligne de plus dans le bilan financier qu’on égrène devant une assemblée d’actionnaires, aux États-Unis. La facture écologique et financière, terrible, sera de toute façon refilée aux seuls résidents. Et il suffit à l’entreprise de saupoudrer l’épithète « durable » dans ses rapports et déclarations pour couvrir cette évidence. Elle compte également sur un scientifique, un vrai celui-là, pas ceux qui font partie des « mêmes » chialant tout le temps. Ce collaborateur de Valorès appose le sceau officiel de la science sur son projet destructeur et coiffe toutes ses interventions de la profession de foi environnementale. C’est un passage obligé, une sorte de danse du ventre que font aujourd’hui les institutions et les organisations pour s’abuser elles-mêmes avant de tromper les autres. L’alchimie rhétorique du « développement durable » leur permet à la fois de détruire l’ancestral territoire et le vivant, mais de verdir leur initiative par des termes creux. En l’occurrence, le scientifique de service qualifie d’« écologique » – rien de moins ! – la mise à mal de tourbières situées dans le quartier de Sainte-Marie-Saint-Raphaël, au motif que les méthodes d’exploitation seraient moins destructrices que d’autres.
Un plan magique d’aménagement du territoire a aussi été présenté par la Commission des services régionaux. Il triture le sens des mots à sa guise. Ainsi, l’épithète durable est utilisée à foison, mais vaut seulement dans les cas où on épargne des bouts de territoires. Il ne contraint à rien. Les « milieux humides » sont dits « protégés », mais, contre la rigueur même de la langue, les tourbières n’y apparaissent pas ! Elles sont rangées dans une catégorie à part où on prévoit cette fois leur exploitation, non leur protection.
Tout ça pour un plat de lentilles : 22 emplois ne compensant jamais des pertes irrémédiables à long terme (déstructuration du paysage, inondations, assèchement des puits, dégradation du territoire, dévaluation des propriétés, atteinte à la biodiversité, poussières nocives, perte de beauté, stress…). Tout cela au mépris de l’Accord de Paris que le Canada a signé en 2015 et qui nous engage, nous aussi, dans notre contrée. Ces conséquences sont infiniment plus coûteuses, à tous égards, que de renoncer à une poignée d’emplois, à créer autrement…
À moins qu’il ne s’agisse d’une discrète pression de la part d’investisseurs, eux autres, toujours les mêmes, toujours aussi irresponsables dans leur quête avilissante de capitaux.
