
Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
15 août 2026
Il m’a semblé clair à mon arrivée en Acadie, il y a quelque dix ans, que l’Acadie Nouvelle avait le potentiel d’un journal écologiste. Peu de quotidiens en ville (ou de bihebdomadaires) traitent aussi régulièrement que lui d’informations sur les enjeux territoriaux, en lien avec la vie de la communauté. Par la force des choses, l’inscription acadienne dans la réalité atlantique l’expliquait. Dans ses nouvelles éditions, moins fréquentes mais nourries, le journal confirmait ce statut officieux le 12 août dernier.
« Souris habiles à déjouer les pièges à Moncton », « Des bas prix au rayon des légumes », « Projection des baleines noires », « La lavande attire toujours plus », « Deux grands requins blancs au large des côtes acadiennes », « Visite rare en Atlantique : un béluga », « arroser son gazon ou préserver l’eau potable », « Le Flot et le jusant, l’enfer qu’est le fond marin »… sont des éléments de titres écumés à la lecture. L’édition du montréalais Le Devoir lue le même jour ne considérait en rien ainsi les réalités territoriales ; il y était plutôt question de la crise du logement, d’explosions au Liban et de droits de douane.
Il s’en faudrait de peu, et bientôt on franchira ce pas, pour que le journal devienne, à l’instar de beaucoup d’associations se réclamant de l’Acadie, un organe de défense, voire de combat pour le sort du paysage acadien, autant qu’il l’a été à ce jour pour son histoire, ses valeurs et sa langue.
Il reste compliqué de parler de l’Acadie en termes territoriaux puisque la communauté partage son lieu avec une anglophonie dominante et une autochtonie colonisée. Les Acadiens de la côte, de la ruralité ou de la foresterie partagent des rapports variés ou divergents avec le territoire en raison de cet étalement. Ils relèvent d’États mineurs (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve, Île-du-Prince-Édourard, Québec, Maine…) dont ils ne sont pas à l’origine et dont ils n’ont pas le parfait contrôle.
Néanmoins, l’histoire fait que ce paysage apparaît désormais dans sa brutalité, sa réalité et sa vérité, comme si le territoire transperçait désormais la carte et se rappelait à nous dans son impérieuse vitalité. L’« histoire », c’est ici les bouleversements climatiques et métrologiques doublés de perturbations radicales dans l’économie animale, qui entraînent chez nous comme dans le monde, potentiellement ou activement, leurs lots d’événements : canicules, sécheresses, incendies, migrations d’espèces, ou encore l’importance des crues, inondations et érosion de sols, sans parler de l’inquiétant phénomène de l’acidification des océans.
L’Acadie, c’est aussi ça. Et elle deviendra de plus en plus d’abord ça. Elle vit en temps réel – et devra s’en apercevoir – son deuxième grand dérangement. Mais cette fois, ce n’est pas sa population qui est déportée, mais toutes espèces ou composantes conditionnant la possibilité d’une vie ici. Tout comme la morue et les chauves-souris, c’est à grande échelle que l’extinction (l’extermination ?) a lieu. C’est commencé.
En cela, le 15 août peut devenir, est appelé à devenir et deviendra le jour où on marquera l’attachement biorégional que les communautés acadiennes (de souche ou d’accueil) marquent à leur territoire. Comment s’assurer de la pérennité de l’Acadie, sinon qu’en chérissant son lieu même et l’économie du vivant dont elle dépend de manière absolue ?
Précurseur était en cela le concert offert le 30 juillet dernier par le Festival international de musique baroque de Lamèque. Intitulé « Éléments acadiens », cette présentation réfléchie par son directeur artistique Vincent Lauzer mettait en relation des œuvres du répertoire musical allant du XVIe au XVIIIe siècle avec des chants d’artistes contemporains d’ici, tous portant sur les éléments. La musique audacieuse et mordante de Frédéric Chiasson venait ainsi soutenir les paroles chantées par le Chœur de la Mission Saint-Charles et signées par les poètes Emma Haché et Raymond Guy Leblanc.
Pour que cette prestation quitte le seul champ de l’esthétique et fasse effraction dans la politique, on eût souhaité maintenant qu’en un lieu faisant autorité, ces mêmes chants pussent être repris le 15 août, mais devant un public moins aspiré par l’esprit léger de la fête et plus empreint de la gravité que commande notre temps. Bref, que ces signifiants poétiques et leurs mouvements musicaux rencontrassent l’époque dans ce qu’elle nous pose de questions et de défis. Ce serait une façon de nous y mesurer, et non de les refouler.
Cela, de tels moments adéquats de gravité, viendra. Nous nous recueillerons et nous enquerrons de nos forces. La mutualité sera de rigueur.
Le 15 août sera le jour d’une réunion écologique où l’Acadie se demandera comment tenir encore dans le champ de ruines, le dépotoir à ciel ouvert et la masse entropique que l’ère industrielle et capitaliste lui aura légués, à elle comme à tant d’autres.
On écoutera, comme on l’a fait ce jour du 30 juillet dans l’église Saint-Raphaël, Emma Haché [pour tout divulguer, ma conjointe] partager « Les Ventres courageux », qu’elle a écrit dans sa jeunesse :
Je garde en moi
Le chant du levant
Et celui du départ
Je garde en moi
Le jour qui viendra
Que je ferai naître
En moi, chez nous
Quelque chose qui chante
Quelque chose qui porte
Quelque chose qui va
Ou Raymond Guy Leblanc, dont le « Cri de terre » affirme :
J’habite un cri de terre en amont des espérances
Largué sur toutes les lèvres
Déjà mouillées aux soleils des chalutiers incandescents
Et toute parole abolit le dur mensonge
Des cavernes honteuses de notre silence
C’est en nous que le néobaroque et la poésie trouveront leur dessein écologico-politique. Nous n’écouterons plus de musique à vide pour elle-même et nous ne chanterons plus en termes de développement touristique. Nous en incarnerons le signifié et en façonnerons les contours événementiels. Des biorégions se constitueront informellement, là où des communautés laissées à elles-mêmes par le capital et son État collaborateur devront réapprendre l’autonomie, en chérissant l’entregent communautaire et en soignant le territoire.
